Antigone

Jean Anouilh

Le prologue (en entier)






Plan de la fiche sur le Prologue de Antigone :
Introduction
Lecture du texte
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

Rappel concernant la tragédie :
Il s'agit d'un genre théâtral noble (contrairement à la comédie par exemple) qui existe depuis l'antiquité. Les personnages sont des nobles (c'est valable pour Antigone, fille de roi), le registre de langue est soutenu, l'intrigue tourne autour de thèmes comme le conflit, le meurtre, l'amour impossible, la vengeance, etc. Les personnages sont souvent tout autant victimes que coupables, et les dieux ont une part importante dans l'histoire. Le propre de la tragédie est la fatalité : quoi que fassent les personnages, leur histoire finit de toute façon toujours mal.
On parle de tragédie classique pour les pièces s'inscrivant dans le classicisme (17ème siècle). La tragédie classique répond à des règles d'écriture rigoureuses : règle de bienséance, règle de vraisemblance, règle des 3 unités.

 
Peut-on lutter contre son destin ? Antigone, fille d'Œdipe, fait partie d'une lignée sur laquelle planent indéniablement la mort et la fatalité. C'est ainsi qu'elle est en tout cas présentée par Sophocle, conformément au mythe.
Des siècles plus tard, en 1944, Jean Anouilh choisit de revisiter l'histoire d'Antigone à travers une adaptation créée durant la seconde guerre mondiale. Il dira d'ailleurs de cette pièce : « L'Antigone de Sophocle, lue et relue et que je connaissais depuis toujours, a été un choc soudain pour moi pendant la guerre, le jour des petites affiches rouges. Je l'ai réécrite à ma façon, avec la résonance de la tragédie que nous étions en train de vivre ».
Nous pouvons alors nous demander en quoi le prologue de cette pièce nous invite à relire Antigone d'une façon singulière.
 
En premier lieu nous nous intéresserons à ce qui fait l'originalité de la scène d'exposition. Nous étudierons en second lieu de quelle manière se dessine le portrait d'une héroïne tragique.
 
Antigone
Antigone, peinture de Frederic Leighton (extrait), 1882

Lecture du texte

Lien externe : Texte complet de Antigone de Jean Anouilh


Annonce des axes

I. Une scène d'exposition originale
1. Fonctions de la scène d'exposition
2. Une longue présentation des personnages
3. Un prologue entre tradition et modernité

II. Le portrait d'une héroïne tragique
1. Un portrait physique
2. Un portrait moral
3. Un portrait qui révèle la tragédie intrinsèque du personnage



Commentaire littéraire

I. Une scène d'exposition originale

1. Fonctions de la scène d'exposition

- Scène d'exposition : scène qui ouvre une pièce de théâtre et qui a pour fonction d'apporter rapidement des informations nécessaires pour le lecteur à la compréhension de la pièce (cadre spatio-temporel, personnages, intrigue), mais aussi de donner envie au spectateur de regarder le spectacle.
- Ici on remarque d'emblée que rien ne nous fournit d'informations concernant le cadre (« Un décor neutre »), mais qu'en revanche le prologue inscrit l'intrigue dans le présent du spectateur. On le voit à l'utilisation du présent de narration ainsi qu'aux indicateurs de temps tels que « ce soir », « en ce moment », « maintenant », etc. et de lieux « là-bas », « à côté », « près de son page », etc., ainsi que d'autres indices comme « ce rideau ». Il y a également le présentatif « voilà » répété deux fois qui souligne le présent de cette scène. On a l'impression de l'analyse d'un tableau, à ceci près qu'il s'agit d'une scène animée puisque les personnages sont en mouvement.
- L'intrigue est ancrée dans l'atmosphère pesante de la mort (champ lexical de la mort). Tout est dit, ou presque. On remarque que le prologue utilise tout l'éventail des temps (passé, présent, futur ou présent à valeur de futur proche) pour évoquer ce qui a eu lieu avant le lever de rideau, ce qui se joue devant le spectateur, et ce qui va avoir lieu. Pour autant il ne révèle pas tout.
- En effet, ce prologue se contente parfois de lancer des pistes pour susciter l'intérêt du spectateur (« Il ne savait pas qu'il ne devait jamais exister de mari d'Antigone » ou encore « Il sait déjà… », le prologue est donc omniscient (indications telles que « elle pense que », « il se demande ») mais les points de suspension laissent le lecteur sur sa faim). On connaît donc les tenants et les aboutissants, mais pas ce qui conduit des uns aux autres. Par ailleurs, le prologue interpelle le public et se confond même avec lui comme le souligne les pronoms personnels « nous » et « vous ».

Transition : Parmi les informations que doit livrer la scène d'exposition, l'accent est nettement mis ici sur la présentation des personnages particulièrement longue et ciselée.

2. Une longue présentation des personnages

- La présentation des personnages est particulièrement structurée. On remarque ainsi de nombreux connecteurs logiques qui encadrent cette présentation : « Voilà », « Enfin », « quelquefois », « et maintenant ». Schéma actantiel construit autour des relations que les personnages entretiennent. La présentation débute par Antigone, personnage principal, puis par sa sœur dont le portrait est construit en contraste. Ainsi, contrairement à Antigone, Ismène est belle et vivante. Insistance sur sa « blondeur », sa joie de vivre par tout un réseau de termes mélioratifs (« heureuse », « son goût de la danse et des jeux, son goût du bonheur et de la réussite, sa sensualité aussi (…) »). Ismène est ensuite le relais pour dresser le portrait de Hémon que tout le monde pressent pour être le mari d'Ismène alors que c'est vers Antigone qu'il se tourne. Cela accentue le contraste entre les deux sœurs.
- Antigone isolée, même chose pour Créon, contrairement aux autres personnages.

Transition : Cette longue présentation des personnages peut paraître étonnante ; elle est en effet tout à fait singulière, et souligne le rapport entre tradition et modernité que le prologue incarne.

3. Un prologue entre tradition et modernité

- Un prologue qui s'inscrit dans la tradition du chœur.
Rappels : « prologue », étymologiquement désigne ce qui arrive avant le discours (grec « pro » : avant et « logos » : le discours). Le prologue est donc habituellement un court texte que l'on trouve en amont d'une œuvre pour donner quelques indications utiles à la compréhension de l'histoire.
Ici, chose étonnante, le prologue est personnifié puisqu'il devient personnage (« Le prologue se détache et s'avance »). C'est un procédé plutôt novateur, qui en même temps rappelle le chœur présent dans les pièces de l'Antiquité (le chœur est un ensemble qui intervenait durant la pièce pour apporter des précisions, commenter ou réagir par rapport à une action).
- Des similitudes dans l'histoire et les personnages : les personnages ainsi que l'histoire sont les mêmes que chez Sophocle ; on retrouve le mythe de la famille des Labdacides.
- Registre de langue : on attend dans une tragédie un registre soutenu. Or ici on a un registre courant voire familier (« la petite maigre » pour désigner l'héroïne, « voilà », « il a été trouver Antigone » « il n'y a rien à faire »). Le prologue frappe par la simplicité avec laquelle il s'exprime.
- Toute illusion théâtrale est démontée : nous savons que ce n'est qu'une histoire « jouée », un simple spectacle. Champ lexical du théâtre : personnages, jouer l'histoire, jouer son rôle, jouer au jeu difficile, rideau s'est levé. Mais progressivement l'illusion va naître : les personnages vont s'animer, les acteurs vont leur donner vie, au point que nous ne ferons plus la différence entre l'acteur et le personnage qu'il joue, entre le « rôle » sur le papier et son incarnation sur la scène : Antigone, le personnage bien connu de la légende antique, va surgir de la maigre jeune fille noiraude et renfermée, elle va être Antigone.
- Mais l'Antigone d'Anouilh est différente de celle de Sophocle, ce que nous montrerons un peu plus tard en étudiant son portrait.

Transition : Ce monologue préliminaire comporte de nombreux éléments singuliers qui n'auront pas manqué de surprendre le spectateur de l'époque venu assister à une tragédie connue de tous. Néanmoins, on remarque que tout est bâti autour du personnage d'Antigone qui conserve les caractéristiques d'un personnage tragique.

II. Le portrait d'une héroïne tragique

1. Un portrait physique

- La description qui est faite d'Antigone la montre comme un personnage quasiment insignifiant. Pourtant ce n'est pas le cas dans la version de Sophocle.
- Il s'agit ici d'une description plutôt péjorative « la petite maigre », « la maigre jeune fille », l'adjectif « noir » rendu péjoratif par le suffixe « -aude » : « noiraude » (par cette couleur, on annonce déjà la mort). Ses yeux sont « graves », en contraste donc avec sa jeunesse qui est soulignée.
- Le portrait d'Antigone est en rupture avec celui de sa sœur Ismène, en témoigne le superlatif relatif dans la comparaison « Ismène est bien plus belle qu'Antigone ». Au-delà de cela, Ismène est celle qui est pleine de vie, contrairement à Antigone qui est immobile.
- Cette description physique peint donc Antigone comme une héroïne tragique en ce sens qu'elle porte déjà sur elle les stigmates de la mort, avant même le début de l'action.

Transition : Portrait physique qui inscrit l'héroïne dans la tragédie, corroboré par le portrait moral.

2. Un portrait moral

- Personnage solitaire : on remarque la récurrence de l'adjectif « seul » que ce soit pour parler d'Antigone dans son passé, dans le présent de cette scène d'exposition, ou encore dans son futur (anaphore : « seule en face du monde, seule en face de Créon »).
- Personnage rêveur.
- Personnage rebelle, notamment grâce aux verbes d'action qui caractérisent son futur (« va surgir », « se dresser »).

Transition : A travers ce portrait, Antigone se révèle véritablement comme une héroïne qui porte en elle depuis toujours toutes les composantes de la scène tragique.

3. Un portrait qui révèle la tragédie intrinsèque du personnage

- Tout contribue à resserrer l'intrigue autour d'Antigone. Ainsi, les personnages sont présentés à partir du lien qu'ils ont avec Antigone.
- Importance du réseau lexical de la mort et qui touche tous les personnages qui vont côtoyer Antigone : « (…) qu'elle va mourir », « (…) qui n'avons pas à mourir ce soir », « le droit de mourir », « Mais Œdipe et ses fils sont morts », « de se lever et de mourir ». Ceci est prolongé par la fin de journée : en effet, on insiste sur la fin de journée (« Ce soir », « un soir », « le soir ») qui symboliquement représente la fin de la vie. Dès le début de cette pièce on précise qu'on est au terme d'une intrigue et non à son commencement. A deux reprises l'adjectif « fatigué » est utilisé pour qualifier Créon ; il y a également la mention de ses cheveux « blancs ». Tout concourt à centrer l'histoire sur un terme, une mort, une fin.


Conclusion

Ce prologue d'Antigone, de Jean Anouilh, relève de la scène d'exposition classique en ce sens qu'il répond aux fonctions de celle-ci. Néanmoins, Anouilh nous invite à la relire de façon singulière. Il utilise en effet des procédés originaux tels que la rupture avec l'illusion théâtrale pour se distinguer de Sophocle et inscrire cette nouvelle version d'Antigone dans un contexte historique précis, celui de la seconde guerre mondiale.

Ainsi le spectateur est-il sollicité dès les premières phrases de la pièce : il lui est implicitement demandé de faire un effort pour envisager le personnage tragique sous un jour nouveau. Par ailleurs, un parallèle est fait entre sa propre vie remise en question par la guerre et le destin d'Antigone. On peut alors se demander si le véritable dessein d'Anouilh à travers ce projet de réécriture est de souligner l'aspect tragique de ce que vit le spectateur alors, ou de proposer peut-être une forme d'espoir et de bonheur. Malgré tout.

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Merci à Betty pour cette fiche sur le prologue de Antigone - Jean Anouilh