Ce texte est tiré du chapitre 13 du roman d'Emile Zola, Au Bonheur
des Dames. Un matin de novembre, Denise se rend chez les Baudu. Sa cousine Geneviève est à l’agonie : Colomban, son fiancé, l’a quittée, tandis que le commerce de son père court inéluctablement à la faillite.
Lecture du texte
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C'était une pitié. La chambre de la jeune fille donnait sur la cour, une petite chambre où tombait une clarté livide. |
I. Une description réaliste
1) Le cadre
Zola multiplie les détails morbides : une " clarté livide " nimbe une chambre déjà mortuaire, saturée par le champ lexical de l’obscurité. Le lit semble absorber le corps de Geneviève, comme un tombeau, à tel point " qu’on ne sentait même plus la forme et l’existence d’un corps ".
2) Les signes de la maladie
Zola accumule les notations réalistes (" maigres bras ", " l’haleine courte ", " les mains toujours errantes ", " les joues creuses ", etc.).
3) Une précision médicale
On note certains détails (ainsi des membres de Geneviève parcourus de " mouvement de recherche anxieuse et inconsciente ") qui tendent à prouver que Zola décrit avec la précision d’un médecin les symptômes de la phtisie.
II. Une atmosphère pathétique
1) Les marques du désespoir
Deux expressions insistent sur le pathétique de la scène : la phrase qui introduit la description (" C’était une pitié ") et l’expression surlignée par une allitération " le cœur crevé de commisération ". On note également la répétition insistante des larmes et des pleurs.
2) Les dernières paroles
Face à la mort, la parole s’avoue vaine : Geneviève n’attendait Denise que pour l’étreindre une dernière fois. Les phrases en discours direct sont le plus souvent exclamatives et interrompues (" Vous me demandiez... ").
3) La maladie de la mort
L’emprise fatale de la maladie est soulignée par une personnification : les " cheveux noirs " de Geneviève " semblaient s’être encore épaissis et mangeaient de leur vie vorace son pauvre visage ".
III. Portée symbolique de la scène
1) La mort du petit commerce
Par le biais d’une subordonnée de lieu (" où agonisait "), le " pauvre visage " de Geneviève devient l’allégorie de " la dégénérescence dernière d’une longue famille poussée à l’ombre, dans cette cave du vieux commerce parisien ". Cette référence à la dégénérescence est chargée de connotations darwiniennes : dans le contexte du struggle for life, les forts survivent et les faibles disparaissent faute d’avoir su s’adapter à temps.
2) Une dépossession totale
Geneviève rend le Bonheur des Dames coupable de tous ses maux : la fuite de son fiancé pour suivre une des vendeuses et la faillite de l’entreprise familiale. Raison pour laquelle " la vue du Bonheur des Dames, en face, la bouleversait, et [qu’] ils avaient dû la ramener chez elle ", dans sa chambre sur la cour, sombre et hors du monde.
3) Denise ou les ambiguïtés
Zola accentue le contraste entre les deux jeunes femmes : au cours de leur ultime étreinte, Denise embrasse Geneviève et est " toute frissonnante de se sentir aux lèvres la flamme de ces joues creuses ". L’emploi d’un "et" lyrique en fin de passage (" Mais la malade l’avait prise, et elle l’étreignait, et elle la gardait... ") souligne le dilemme de Denise, déchirée entre son adhésion sociale (et amoureuse) pour les grands magasins et ses sentiments familiaux.
Conclusion
Dans cet extrait deAu Bonheur
des Dames, à travers la mort de Geneviève, c’est tout le petit commerce qui agonise, victime d’un darwinisme social qui donne à cette scène pathétique une dimension symbolique, et qui annonce, à travers le personnage de Denise, la progressive fusion de l’intrigue sociale et de l’intrigue amoureuse.
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