Complainte de l’automne monotone

Jules Laforgue - Les Complaintes





Plan de la fiche sur Complainte de l’automne monotone de Laforgue :
Introduction
Texte du poème Complainte de l’automne monotone
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Jules Laforgue (1860 - 1887) est un poète de la fin du XIXème siècle. Il laisse une œuvre dans laquelle se mêlent rire et désenchantement. Les Complaintes, son principal recueil, allient le charme gouailleur des chansons des rues au désespoir discret de l’homme désabusé.

    "Complainte de l’automne monotone" illustre cette ambivalence ; derrière la description apparemment légère et ironique de cette saison et de ce qu’elle évoque, transparaît une vision grinçante et sordide de la réalité.

Jules Laforgue
Jules Laforgue



Texte du poème Complainte de l’automne monotone

Complainte de l’automne monotone


        Automne, automne, adieux de l'Adieu !
        La tisane bout, noyant mon feu ;
            Le vent s'époumonne
À reverdir la bûche où mon grand cœur tisonne.
            Est-il de vrais yeux ?
        Nulle ne songe à m'aimer un peu.

            Milieux aptères,
            Ou sans divans ;
            Regards levants,
            Deuils solitaires,
            Vers des sectaires !

        Le vent, la pluie, oh ! Le vent, la pluie !
        Antigone, écartez mon rideau ;
            Cet ex-ciel tout suie,
Fond-il decrescendo, statu quo, crescendo ?
            Le vent qui s'ennuie,
        Retourne-t-il bien les parapluies ?

            Amours, gibiers !
            Aux jours de givre,
            Rêver sans livre,
            Dans les terriers
            Chauds de fumiers !

        Plages, chemins de fer, ciels, bois morts,
        Bateaux croupis dans les feuilles d'or,
            Le quart aux étoiles,
Paris grasseyant par chic aux prises de voiles :
            De trop poignants cors
        M'ont hallalisé ces chers décors.

            Meurtres, alertes,
            Rêves ingrats !
            En croix, les bras ;
            Roses ouvertes,
            Divines pertes !

        Le soleil mort, tout nous abandonne.
        Il se crut incompris. Qu'il est loin !
            Vent pauvre, aiguillonne
Ces convois de martyrs se prenant à témoins !
            La terre, si bonne,
        S'en va, pour sûr, passer cet automne.

            Nuits sous-marines !
            Pourpres forêts,
            Torrents de frais,
            Bancs en gésines,
            Tout s'illumine !

- Allons, fumons une pipette de tabac,
En feuilletant un de ces si vieux almanachs,

En rêvant de la petite qui unirait
Aux charmes de l'œillet ceux du chardonneret.


Jules Laforgue




Annonce des axes

I. Une utilisation particulière du langage : ponctuation et jeu de langue
1. Un poème vivant à l’oralité affirmé
2. Une langage inventif

II. Une forme maîtrisée
1. Prosodie
2. Sonorités et phénomènes d’échos

III. Une vision ironique et grinçante
1. Une description particulière du quotidien
2. Une utilisation frappante des images



Commentaire littéraire

I. Une utilisation particulière du langage : ponctuation et jeu de langue

1. Un poème vivant à l’oralité affirmé

Abondance de ponctuation forte : les tournures exclamatives "Vers des sectaires !", "Qu’il est loin !", "Tout s’illumine !".
De même, nombre important des phrases nominales qui confère au poème un rythme haché, "Automne", "Le vent, la pluie", "Meurtres, alertes".

Style proche de l’oralité : chaque impression d’automne est transcrite comme elle est perçue, dans sa brutalité. Le poème devient alors une succession de sensations, associées à cette saison. "Plages, chemins de fer, ciels, bois morts...", l’arbitraire apparent de telles énumérations et leur discontinuité rendent plus sensible encore le sentiment de l’irréparable ; les choses et les êtres doivent accomplir leur destinée : "La tisane bout [...] le vent s’époumone", "La terre, si bonne / S’en va...".

Enfin, les tournures interrogatives ("Est-il de vrais yeux ?") et surtout l’emploi de la première personne ("Nulle ne songe à m’aimer un peu"), ("tout nous abandonne.") donnent une dimension personnelle au poème. La personnalité du poète s’exprime à travers ce qu’il ressent et ce qu’il cherche à nous communiquer.


2. Une langage inventif

Le poème offre un panel de jeux sur les mots, chaque vers est alors l’occasion d’une création verbale : des mots composés "ex-ciel", ou dérivés "m’ont hallalisé", intrusion du latin et de l'italien "decrescendo, statu quo, crescendo" qui font en même temps référence à la musique et qui miment le mouvement du "vent" et de "la pluie" évoqués auparavant.

Certaines expressions exploitent le mot dans toute sa richesse. Le terme de "martyrs" (vers 37) fait autant référence à la souffrance et la religion qu’à son sens étymologique : marturos, qui signifie "le témoin" en grec.


II. Une forme maîtrisée

1. Prosodie

-> Lien interne : fiche sur les longueurs des strophes et des vers.

Différents rythmes : les deux strophes qui se succèdent sont un sizain et un quintil. Le sizain est formé de trois vers de neuf syllabes, qui encadrent deux vers de cinq syllabes eux-mêmes enfermant un alexandrin.
Cette discontinuité brise la monotonie du rythme tout en respectant le jeu des variations. L’alexandrin, au centre de la strophe est mis en valeur par les vers qui l’entourent. Parallèlement, les rimes A/A/B/B/A/A des sizains renforcent la circularité de chaque strophe, en créant un phénomène d’écho.

Quant au quintil, chaque vers est formé de 4 syllabes : rythme rapide, proche d’un rythme musical.

Cet agencement peut faire référence au titre "Complainte" et à la chanson des rues : les vers impairs, les effets de ruptures associés au caractère oral des mots évoquent la gouaille de certaines rengaines populaires.


2. Sonorités et phénomènes d’échos

Les sons créent une certaine unité.
Cela se remarque dès le tire "Complainte de l’automne monotone" avec la reprise des sons de "automne" dans "monotone".
Le poème est ponctué de ces jeux de sons : "gibiers ! Aux jours de givre". Le "G" apparaît de mots en mots tel un fil conducteur du sens. Il permet d’associer étroitement deux termes "Rêver sans livre", d’exprimer autrement la violence des mots "Meurtres, alertes / Rêves ingrats ! / En croix, les bras...". L’association des consonnes renforce l’agressivité latente du sens.

Les allitération en [r] ("Meurtres, alertes, / Rêves ingrats ! / En croix, les bras ; / Roses ouvertes, / Divines pertes !") -> effet de dureté associé à des images peu agréalbles (merutres, ingrats…).


III. Une vision ironique et grinçante

1. Une description particulière du quotidien

Accumulation de termes : mimer la "monotonie" de la réalité en opposition avec la diversité de la composition poétique : "Le vent, la pluie, oh ! le vent, la pluie !"
Poème qui choque et qui dérange, cf. la juxtaposition "Antigone."/ "le vent qui s’ennuie / retourne-t-il bien les parapluies ?". A une référence mythologique forte (une jeune fille enterrée vivante) s’oppose le prosaïsme d’une scène de la vie.

Le quotidien est perçu de façon très négative, l’automne est bien la saison du "commencement de la fin".

Champ lexical de l’agonie dominant : "adieux de l’Adieu !", "noyant", "s’époumone", "Deuils solitaires", "croupis", "meurtres", "Divines pertes", "le soleil est mort".

Le poème se termine sur une touche très concrète, les "almanachs", référence à un temps (celui du quotidien) inexorable qui ne cesse de nous ramener à la réalité.


2. Une utilisation frappante des images

Par la juxtaposition des termes, tout un monde surgit, monde extraordinaire où les sons et les couleurs se répondent. Ainsi, le ciel "suie" voit sa couleur (noir) enrichie par une référence à la poussière, la fumée, la saleté. De même, "Bateaux croupis dans les feuilles d’or" transforme la forêt en une mer de désolation ("croupis") et pourtant de magie ("d’or"). La réalité montre ainsi ses multiples facettes et, au détour d’une phrase, surgissent des correspondances.





Conclusion

    Le sentiment de malaise latent, la mention du "ciel de suie" sont autant de références au spleen baudelairien ainsi que la transfiguration de la réalité. Cette démarche sera aussi celle des symbolistes. Le jeu des correspondances, l’interrogation ironique sur le sens des mots, la manipulation du langage afin de faire surgir une autre réalité sont autant de procédés qui se retrouveront chez Mallarmé.

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