Epître à son ami Lion

Clément Marot - 1532





Plan de la fiche sur Epître à son ami Lion de Clément Marot :
Introduction
Texte de l'épître à son ami Lion
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

   Cette épître à son ami Lion fut certainement écrite lorsque Marot fut enfermé au Châtelet ; mais cet écrit de circonstance était-il relié à la situation de Marot ou lui a t-il juste permis d’exprimer son génie de rhétoriqueur ?
   Nous sommes au XVIème siècle, Marguerite de Navarre protégeait Marot dont le père était poète de Cour, mais celle-ci est partie négocier la libération de son frère le roi François Ier, captif de Charles Quint. Ainsi Marot, charnière entre les poètes de la Pléiade et les formes issues du Moyen Age, penchant vers les évangélistes, n’a pas fait carême et est emprisonné.

   L’épître, genre littéraire particulier, n’a pas de forme fixe, issue d’Horace, elle est destinée à un personnage fictif ou réel, elle aborde des sujets variés. Celle ci est en rimes plates, est écrites en rimes plates par Marot, à l’adresse de son ami Léon Jamet et a pour objet la demande du poète d’aide pour sortir de prison. Ainsi, le poète doit trouver une manière de dire qui doit réaliser le maximum d’effet, donc il va argumenter pour convaincre. Cette lettre est structurée en deux parties :
        - l’encadrement
        - l’utilisation d’un argument d’autorité : l’apologue (ici la fable)

Problématique : Comment en passant d’un dialogue fictif à une analogie fabuleuse, le poète organise t-il sa demande pressante pour sortir de prison ?


Texte de l'épître à son ami Lion

Epître à son ami Lion


Je ne t'écris de l'amour vaine et folle :
Tu vois assez s'elle sert ou affolle ;
Je ne t'écris ni d'armes, ni de guerre :
Tu vois qui peut bien ou mal y acquerre ;
Je ne t'écris de fortune puissante :
Tu vois assez s'elle est ferme ou glissante ;
Je ne t'écris d'abus trop abusant :
Tu en sais prou et si n'en vas usant ;
Je ne t'écris de Dieu ni sa puissance :
C'est à lui seul t'en donner connaissance ;
Je ne t'écris des dames de Paris :
Tu en sais plus que leurs propres maris ;
Je ne t'écris qui est rude ou affable,
Mais je te veux dire une belle fable,
C'est à savoir du lion et du rat.

Cettui lion, plus fort qu'un vieux verrat,
Vit une fois que le rat ne savait
Sortir d'un lieu, pour autant qu'il avait
Mangé le lard et la chair toute crue ;
Mais ce lion (qui jamais ne fut grue)
Trouva moyen et manière et matière,
D'ongles et dents, de rompre la ratière,
Dont maître rat échappe vitement,
Puis met à terre un genou gentement,
Et en ôtant son bonnet de la tête,
A mercié mille fois la grand'bête,
Jurant le Dieu des souris et des rats
Qu'il lui rendrait. Maintenant tu verras
Le bon du compte. Il advint d'aventure
Que le lion, pour chercher sa pâture,
Saillit dehors sa caverne et son siège,
Dont (par malheur) se trouva pris au piège,
Et fut lié contre un ferme poteau.

Adonc le rat, sans serpe ni couteau,
Y arriva joyeux et esbaudi,
Et du lion (pour vrai) ne s'est gaudi,
Mais dépita chats, chattes, et chatons
Et prisa fort rats, rates et ratons,
Dont il avait trouvé temps favorable
Pour secourir le lion secourable,
Auquel a dit : "Tais-toi, lion lié,
Par moi seras maintenant délié :
Tu le vaux bien, car le coeur joli as ;
Bien y parut quand tu me délias.
Secouru m'as fort lionneusement ;
Or secouru seras rateusement."

Lors le lion ses deux grands yeux vertit,
Et vers le rat les tourna un petit
En lui disant : "Ô pauvre verminière
Tu n'as sur toi instrument ni manière,
Tu n'as couteau, serpe ni serpillon,
Qui sût couper corde ni cordillon,
Pour me jeter de cette étroite voie.
Va te cacher, que le chat ne te voie.
- Sire lion, dit le fils de souris,
De ton propos, certes, je me souris :
J'ai des couteaux assez, ne te soucie,
De bel os blanc, plus tranchants qu'une scie ;
Leur gaine, c'est ma gencive et ma bouche ;
Bien couperont la corde qui te touche.
De si très près, car j'y mettrai bon ordre."

Lors sire rat va commencer à mordre
Ce gros lien : vrai est qu'il y songea
Assez longtemps ; mais il le vous rongea
Souvent, et tant, qu'à la parfin tout rompt,
Et le lion de s'en aller fut prompt,
Disant en soi : "Nul plaisir, en effet,
Ne se perd point quelque part où soit fait."
Voilà le conte en termes rimassés
Il est bien long, mais il est vieil assez,
Témoin Ésope, et plus d'un million.

Or viens me voir pour faire le lion,
Et je mettrai peine, sens et étude
D'être le rat, exempt d'ingratitude,
J'entends, si Dieu te donne autant d'affaire
Qu'au grand lion, ce qu'il ne veuille faire.

Clément Marot



Annonce des axes

I. L'encadrement de la fable
1. Le début
2. La conclusion

II. La fable, l'apologue



Commentaire littéraire

I. L’encadrement de la fable

1. Le début

   Le titre crée une distance respectueuse et une relation d’amitié entre l’auteur et le destinataire. Dès le titre, l’analogie sur laquelle fonctionne le texte est présente, par la ressemblance phonique entre Léon et Lion. Un dialogue imaginaire s’inscrit entre l’auteur et Jamet. La reprise anaphorique intercalée de « je ne t’écris » et « tu vois/sais » construit un rythme plus rapide. Le poète prend en charge la réponse de son ami : « tu » renvoie à la réponse supposée de son ami («  tu en sais prou, tu en sais plus ») et ce procédé montre la complicité des deux hommes. Le vers 12 introduit un note d’humour (« tu en sais plus que leurs propres maris »). Au vers 14, l’insertion du « mais » sert de passage entre l’annonce de la fable et les vers dialogués, par l’opposition entre « dire » et « écrire ». Cette introduction a pour but de convaincre pour aboutir à la demande et renvoie aux vers 69 et 71.

2. La conclusion

   La conclusion est typographiquement séparée. Le mot « rimassés » est une invention de Marot, il explique le sujet et la forme de ce qui vient d’être dit. La deuxième partie est introduite par la conjonction de coordination « or » qui met en valeur l’impératif traduisant le besoin extrêmement pressé du poète et en identifiant sa situation à celle du rat en demandant à son ami de « faire le lion ». Le futur renvoie à une situation peut être probable et qui inscrit déjà l’action de remerciement qui renvoie à la seconde partie de la fable où le rat montre sa gratitude envers le lion. L’analogie entre les deux personnes et les animaux prend corps définitivement à la fin mais elle est déjà annoncée dans les vers 14 et 15. Le subjonctif du vers 76 exprime l’irréel qui montre le souhait du poète qu’une telle situation se présente à nouveau.

   Marot s’inscrit par la filiation avec Esope comme un créateur poétique. Le futur renvoie à la promesse qui a été faite dans la fable par les animaux. Dans la fable, la demande est implicite alors que la conclusion est totalement explicite. Le poète réitère sa promesse de ne pas oublier ce qu’il a fait pour lui par « exempt d’ingratitude ». Pourtant, une nuance s’introduit dans les deux derniers vers où il y a l’expression de l’hypothétique : son ami Lion risque peu d’avoir le même problème que lui, le subjonctif exprimant l’irréel suggère que cela n’arrivera pas. Le raisonnement (1-affirmation de la promesse ; 2-hypothétique) est inversé par rapport à celui que l’on adopterait aujourd’hui (l’approche logique est inverse).


II. La fable, l’apologue

   L’histoire est déjà connue. La fable est incluse dans une épître. L’argumentation est faite par et dans la fable. La fable, argument d’autorité, se construit en deux épisodes de narration : une première partie énonçant la situation du rat (1/3 de la fable) et la deuxième partie énonçant la situation du lion (2/3 de la fable) et au centre, il y a « le bon du conte ». Il n’y a aucun dialogue, ou du moins, il est implicite, dans la première partie, le lion a la supériorité et ne pense pas que le rat pourra l’aider en retour. Tandis que dans la deuxième partie, le dialogue est explicite et plus présent. Dans la première partie, l’argumentation se fait par l’enfermement du rat. Au vers 20, le rat (Marot) exprime ce qu’il pense de son ami : il lui demande de ne pas être dupe. La promesse s’inscrit déjà dans le conte, aux vers 27-28. la première partie est très courte mais le rendu est long et justifie l’action du lion et montre l’importance du remerciement pour le poète. Le rat rompt le carême au vers 19, il rencontre la gentillesse du lion au vers 22 qui le libère de sa ratière. Les remerciements sont retranscrits au style indirect. Le poète apostrophe son ami par deux fois ; le remerciement est déjà inscrit dans la fable et assure Jamet que ce gage de service sera rendu. L’emploi du conditionnel signifie un futur dans le présent tandis que le futur « tu verras » renvoie au temps de l’épître. « le bon du conte » renvoie à ce qui est le plus intéressant, c’est à dire la reconnaissance.
   Différentes étapes sont marquées par des adverbes de temps (vers 34-47-62), ces adverbes structurent l’argumentation.

1ère étape : c’est l’arrivée du rat et les compliments à son ami le lion. Le jeu sur les rimes et les sonorités correspond à la délivrance de l’animal et la promesse à laquelle le rat s’est lié vis à vis du lion.

2ème étape : le dialogue entre les animaux est marqué par l’opposition de considération « pauvre verminière/ sire lion ». L’expression du remerciement est toujours présente par le « tu le vaux bien », les adverbes inventés par Marot, comme « lioneusement » ou bien le suffixe –able dans le rappel de l’aide du lion au vers 40 « lion secourable/ favorable » donne un coté positif à la chose. Les sonorités en –ion aux vers 51 et 52 qui renvoient au lion montre le mépris à l’égard du rat dans ses paroles. L’expression « fils de souris » permet au poète de jouer sur les mots : souris/soucis/scie. L’outil est dans l’animal lui même puisqu’il se trouve dans sa bouche, ce qui crée un lien métaphorique avec le poète qui peut mettre ses mots au service de Jamet si besoin est car c’est la seule arme et la seule force du poète.

3ème étape : le rat commence à mordre les liens. Il n’y a pas d’insistance sur les remerciements du Lion après sa délivrance. La morale du conte se trouve dans la bouche du lion qui constate qu’un bien donné est toujours rendu.




Conclusion

   Finalement, Marot construit une épître argumentée qui sert de toute manière à enseigner aux hommes ; c’est la fonction didactique de la morale de l’apologue.
   Il fait le portait de deux personnages : celui du lion, puissant et noble dans ses attitudes, majestueux dans ses propos ; mais aussi celui du rat qui semble être bien impuissant et humble mais qui se découvre face à l’impuissance du lion.
   Le début de la fable sert donc d’accroche, la fin explicite la demande et l’apologue à donc la fonction de convaincre.
   C’est aussi une occasion pour Marot de démontrer son extraordinaire capacité à manier la langue en jouant à la fois sur les sonorités et les mots. Il réalise ici un grand travail de rhétoriqueur, il manie tous les attraits de la langue et met en œuvre sa capacité à raconter une fable en la liant à une situation vécue.

   L’adolescence clémentine est un recueil de lettres, de poèmes, de virelets, de ballades et de formes anciennes avec un grand travail de rhétorique témoignant de la diversité du talent de Clément Marot et de son habileté à jouer des contraintes tant formelles que circonstancielles.

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