Les Faux-monnayeurs

André Gide

Le dialogue de sourds - Extrait du chapitre XIV, 3ème partie

De "Il m'importe de me prouver que je suis un homme de parole" à "Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant."



Plan de la fiche sur le chapitre XIV, 3ème partie de Les Faux-monnayeurs de Gide :
Introduction
Texte étudié
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion




Introduction

    Les Faux-monnayeurs est un roman d'André Gide (1869 - 1951), publié en 1925.
    Dans Les Faux-Monnayeurs, les intrigues et les personnages sont multiples et s'enchevêtrent entre eux. Ainsi, Gide se détache de la tradition littéraire du roman linéaire.
    Ce roman, précurseur de mouvements littéraires comme le Nouveau Roman, est l'un des plus significatifs du XXème siècle.

    Nous allons étudier un extrait du chapitre XIV de la 3ème partie.

    Quelle est la fonction de ce passage dans le roman ?
    En quoi les idées débattues sont-elles représentatives du roman Les Faux-Monnayeurs et de la morale de Gide.

André Gide
André Gide en 1920


Texte étudié

Il m’importe de me prouver que je suis un homme de parole, quelqu’un sur qui je peux compter.
- Je vois surtout là de l’orgueil.
- Appelez cela du nom qu’il vous plaira : orgueil, présomption, suffisance…
Le sentiment qui m’anime, vous ne le discréditerez pas à mes yeux. Mais, à présent, voici ce que je voudrais savoir : pour se diriger dans la vie, est-il nécessaire de fixer les yeux sur un but ?
- Expliquez-vous.
- J’ai débattu cela toute la nuit. A quoi faire servir cette force que je sens en moi ? Comment tirer le meilleur parti de moi-même ? Est-ce en me dirigeant vers un but ? Mais ce but, comment le choisir ? Comment le connaître, aussi longtemps qu’il n’est pas atteint ?
- Vivre sans but, c’est laisser disposer de soi l’aventure.
- Je crains que vous ne me compreniez pas bien. Quand Colomb découvrit l’Amérique, savait-il vers quoi il voguait ? Son but était d’aller devant, tout droit. Son but, c’était lui, et qui le projetait devant lui-même…
- J’ai souvent pensé, interrompit Édouard, qu’en art, et en littérature en particulier, ceux-là seuls comptent qui se lancent vers l’inconnu. On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d’abord et longtemps, tout rivage. Mais nos écrivains craignent le large ; ce ne sont que des côtoyeurs.
- Hier, en sortant de mon examen, continua Bernard sans l’entendre, je suis entré, je ne sais quel démon me poussant, dans une salle où se tenait une réunion publique. Il y était question d’honneur national, de dévouement à la partie, d’un tas de choses qui me faisaient battre le cœur. Il s’en est fallu de bien peu que je ne signe certain papier, où je m’engageais, sur l’honneur, à consacrer mon activité au service d’une cause qui certainement m’apparaissait belle et noble.
- Je suis heureux que vous n’ayez pas signé. Mais ce qui vous a retenu ?
- Sans doute quelque secret instinct… Bernard réfléchit quelques instants, puis ajouta en riant :
- Je crois que c’est surtout la tête des adhérents ; à commencer par celle de mon frère aîné, que j’ai reconnu dans l’assemblée. Il m'a paru que tous ces jeunes gens étaient animés par les meilleurs sentiments du monde et qu'ils faisaient fort bien d'abdiquer leur initiative, car elle ne les eût pas menés loin, leur jugeote, car elle était insuffisante, et leur dépendance d'esprit, car elle eût été vite aux abois. Je me suis dit également qu'il était bon pour le pays qu'on pût compter parmi les citoyens un grand nombre de ces bonnes volontés ancillaires, mais que ma volonté à moi ne serait jamais de celles-là. C’est alors que je me suis demandé comment établir une règle, puisque je n’acceptais pas de vivre sans règle et que cette règle je ne l’acceptais pas d’autrui.
- La réponse me paraît simple : c’est de trouver cette règle en soi-même ; d’avoir pour but le développement de soi.
- Oui… c’est bien là ce que je me suis dit. Mais je n’en ai pas été plus avancé pour cela. Si encore j’étais certain de préférer en moi le meilleur, je lui donnerais le pas sur le reste. Mais je ne parviens pas même à connaître ce que j’ai de meilleur en moi… J’ai débattu toute la nuit, vous dis-je. Vers le matin, j’étais si fatigué que je songeais à devancer l’appel de ma classe ; à m’engager.
- Échapper à la question n’est pas la résoudre.
- C’est ce que je me suis dit, et que cette question, pour être ajournée, ne se poserait à moi que plus gravement après mon service. Alors je suis venu vous trouver pour écouter votre conseil.
- Je n’ai pas à vous en donner. Vous ne pouvez trouver ce conseil qu’en vous-même, ni apprendre comment vous devez vivre qu’en vivant.
- Et si je vis mal, en attendant d’avoir décidé comment vivre ?
- Ceci même vous instruira. Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant.

Extrait de Les Faux-monnayeurs - André Gide




Annonce des axes

I. Le rôle des personnages
1. Un jeune homme opposé à l'homme expérimenté
2. Mais dialogue de sourds
3. Le rôle important d'Edouard : semblable à celui de Socrate

II. La critique de toutes formes d'endoctrinement
1. Ce que dénonce Bernard et à travers lui, Gide
2. La manière dont il dénonce cette « tentation », un recours à l'ironie

III. Une leçon de vie et de littérature
1. Une leçon de vie
2. Une leçon de littérature



Commentaire littéraire

I. Le rôle des personnages

Nous étudierons les relations entre les personnages et nous verrons quel est leurs rôles dans le débat puisque ce passage est un dialogue argumentatif. Qui se résume à « comment choisir sa vie ».

1. Un jeune homme opposé à l'homme expérimenté

Bernard pose des questions (« A quoi faire servir cette force que je sens en moi ?… », « C’est alors que je me suis demandé comment établir une règle … ») : il utilise des phrases suspensives et interrogatives. Ce qui traduit ses doutes, ses hésitations.
Cela s'oppose au calme at aux certitudes d'Edouard qui parle souvent par sentences, et le « on » de généralisation, expressions proverbiales avec des infinitifs (« Vivre sans but… », « On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue »).

Edouard est sûr de lui et parle par de courtes répliques affirmatives, alors que les longues répliques d'Edouard traduisent ses interrogations.


2. Mais dialogue de sourds

« J’ai souvent pensé, interrompit Édouard, qu’en art, et en littérature » : Edouard ne veut parler que de ce qu'il connait, c'est-à-dire la littérature.
Alors que Bernard continue son récit sans l'écouter : « continua Bernard sans l’entendre ».


3. Le rôle important d'Edouard : semblable à celui de Socrate

Edouard facilite la prise de conscience, il permet à Bernard de faire le récit rétrospectif des événements de la veille (l'ange). Il accouche les esprits. Il ne prétend pas être le détenteur de solutions mais cherche à éclairer Bernard et à le faire penser.
« Expliquez-vous » : utilisation de l'impératif pour pousser Bernard à se révéler et à méditer. A la fin de l'extrait, Edouard formule ce que Bernard avait déjà compris instinctivement mais n'arrivait pas à le formuler :
« c’est de trouver cette règle en soi-même ; d’avoir pour but le développement de soi. »
« Échapper à la question n’est pas la résoudre. »

Conclusion : Edouard guide Bernard à voir la réalité, à choisir comment vivre. Edouard serait le double de l'auteur tandis que Bernard serait le lecteur.


II. La critique de toutes formes d'endoctrinement

A travers ce dialogue : le lecteur est amené à se poser la question de l'engagement : quel but ? À travers les propos de Bernard, Edouard critique ceux qui « s'engage aveuglément ».

1. Ce que dénonce Bernard et à travers lui, Gide

Il parle d'une « réunion publique » où il est « question d’honneur national, de dévouement à la partie, d’un tas de choses qui me faisaient battre le cœur » => c'est une réunion pour recruter dans l'armée.
Ce que dénonce Gide est la tentation de suivre aveuglément un leader politique, une doctrine.
Gide dénonce les « sirènes » du nationalisme. Il veut montrer combien de se soumettre à une cause, à un leader est tentant, car Bernard est séduit : « me faisaient battre le cœur », « Il s’en est fallu de bien peu que je ne signe certain papier ».


2. La manière dont il dénonce cette « tentation », un recours à l'ironie

Cette réunion publique est montrée de façon assez péjorative.
Bernard entre dans la salle contre sa volonté « je ne sais quel démon me poussant ». L'utilisation du mot à connotation négative « démon » montre que Gide désapprouve ces réunions.
Il tourne en dérision : « Il y était question d'honneur national » -> la tournure « Il y était question » semble dire que le discours n'était pas très organisé, ou que Bernard ne l'a pas écouté attentivement ; de même, « un tas de choses » fait penser à une accumulation désorganisée, et est plutôt péjoratif.

Bernard sent instinctivement qu'il ne doit pas signer : il quitte la réunion à cause de « quelque secret instinct » et de « la tête des adhérents ». Il veut montrer que ceux qui adhèrent à ce genre d'idée sont des imbéciles, de peu d'envergure individuelle « leur jugeote […] était insuffisante. »
« abdiquer », « jugeote » : dépréciatif pour montrer qu'il ne faut pas ressembler à ces gens. Il ne fait pas que critiquer, et propose une leçon à son lecteur.


Edouard également montre son désaccord avec la réunion : « Je suis heureux que vous n’ayez pas signé ».


III. Une leçon de vie et de littérature

Le passage apparaît comme un bon résumé de la morale gidienne. Le passage montre bien ses idées défendues.

1. Une leçon de vie

Image de Christophe Colomb « avancer droit devant », l'homme doit avoir un idéal. La réponse est en nous-mêmes. On ne peut être sous l'autorité d'autrui : « trouver cette règle en soi-même », « Vous ne pouvez trouver ce conseil qu’en vous-même ».

Par le doute de Bernard, Gide répond que l'on est guidé par son instinct.
« cette force que je sens en moi » = instinct, « quelque secret instinct » => il faut suivre cet instinct, c'est d'ailleurs lui qui a poussé Bernard à renoncer à s'entôler dans l'armée.

Gide nous invite à suivre notre voie, à penser par nous-même : « Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant. »


2. Une leçon de littérature

Pour Edouard, un bon écrivain est celui qui explore des terres inconnues (« ceux-là seuls comptent qui se lancent vers l’inconnu »), qui veut aller devant, tout droit. Il oppose cela aux « Faux Monnayeurs », ceux qui se basent sur la mode, de ce qui va plaire sans être capable d'innover (« Mais nos écrivains craignent le large ; ce ne sont que des côtoyeurs »).

Le passage pourrait être comme une mise en garde contre les écrivains qui soutiennent un engagement. Un écrivain est là pour innover et non pour servir une cause politique, mais la cause de l'humanité.

Edouard représente l'écrivain qui ne doit pas abdiquer sa liberté.





Conclusion

    Ainsi, dans cet extrait de Les Faux-Monnayeurs, Gide pose le problème de l'engagement pour tout individu mais aussi pour l'écrivain.
    Gide montre la difficulté de l'engagement, et c'est finalement le libre arbitre qui triomphe dans ce texte.

    La fonction du passage dans le roman, on est presque au seuil de ce roman, Bernard ne réapparaitra pas et Gide tire la morale des aventures de Bernard, d'Olivier et d'Edouard qui va à l'encontre de la morale : Gide résume sa conception de l'existence en une sentence « Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant ». Le passage pourrait être mis en écho avec tout le roman tant elle résume bien la morale de Gide.

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Merci à Charlotte pour cette analyse de Les Faux-monnayeurs de Gide