La Fortune des Rougon

Emile Zola - 1870

La prise de la Mairie de Plassans relatée par Rougon

De "Rougon arriva enfin ..." à "...va casser la glace de M. le maire."





Introduction

Pierre et ses compagnons se sont emparés de la mairie. C’est un acte symbolique : prise de la mairie = coup d’état de Napoléon Bonaparte.
Evénement raconté plusieurs fois :
          - par narrateur omniscient
          - par Granoux et Roudier
          - par Rougon auprès de Félicité
Ici la situation est encore différente

Rougon raconte la journée en dramatisant, ce qui lui permet de se poser en héros.

Comment la parole de Rougon va convaincre les bourgeois tout en suscitant le mépris du lecteur ?


Lecture du texte

La prise de la Mairie de Plassans relatée par Rougon


      Rougon arriva enfin à l'épisode qu'il préparait depuis le commencement, et qui devait décidément le poser en héros.
      « Alors, dit-il, un insurgé se précipite sur moi. J'écarte le fauteuil de M. le maire, je prends mon homme à la gorge. Et je le serre, vous pensez ! Mais mon fusil me gênait. Je ne voulais pas le lâcher, on ne lâche jamais son fusil. Je le tenais, comme cela, sous le bras gauche. Brusquement, le coup pan… »
      Tout l'auditoire était pendu aux lèvres de Rougon. Granoux, qui allongeait les lèvres, avec une démangeaison féroce de parler, s'écria :
      « Non, non, ce n'est pas cela… Vous n'avez pu voir, mon ami ; vous vous battiez comme un lion… Mais moi qui aidais à garrotter un des prisonniers, j'ai tout vu…
      L'homme a voulu vous assassiner ; c'est lui qui a fait partir le coup de fusil ; j'ai parfaitement aperçu ses doigts noirs qu'il glissait sous votre bras…
      – Vous croyez ? » dit Rougon devenu blême.
Il ne savait pas qu'il eût couru un pareil danger, et le récit de l'ancien marchand d'amandes le glaçait d'effroi… Granoux ne mentait pas d'ordinaire ; seulement, un jour de bataille, il est bien permis de voir les choses dramatiquement.
      « Quand je vous le dis, l'homme a voulu vous assassiner, répéta-t-il, avec conviction.
      – C'est donc cela, dit Rougon, d'une voix éteinte, que j'ai entendu la balle siffler à mon oreille. » Il y eut une violente émotion ; l'auditoire parut frappé de respect devant ce héros. Il avait entendu siffler une balle à son oreille ! Certes, aucun des bourgeois qui étaient là n'aurait pu en dire autant. Félicité crut devoir se jeter dans les bras de son mari, pour mettre l'attendrissement de l'assemblée à son comble. Mais Rougon se dégagea tout d'un coup et termina son récit par cette phrase héroïque qui est restée célèbre à Plassans :
      « Le coup part, j'entends siffler la balle à mon oreille, et, paf la balle va casser la glace de M. le maire. »


Emile Zola, LA FORTUNE DES ROUGON (1870)


Commentaire littéraire

I - Un récit dramatisé : le combat de Pierre et de l’insurgé

a) Le point d’orgue du récit des évènements de la matinée

- Le narrateur annonce l’importance stratégique du récit : « enfin » crée un effet d’attente.
- Anticipation du lecteur : prolepse => on sait ce qui va fonder la fortune des Rougon
- Rougon omniprésent

b) Un récit haletant

- Phrases brèves
- Paratexte
- Phrases verbales et indicatives : « j’écarte », « je prend », « je serre » => captiver l’auditoire
- Pierre Rougon domine la situation
          - connecteurs « alors », « mais », « brusquement »
          - présente de vérité générale « on ne lâche jamais son fusil »
          - il s’adresse à l’auditoire « vous pensez » => susciter l’intérêt
- Discours de Granoux
          - registre épique « comme un lion »
          - il exagère lui aussi « l’homme », « lui », « ses doigts noirs »

Transition : mais le lecteur n’est pas dupe / tonalité ridicule : Rougon a pris un homme à la gorge => bestial


II - Récit ironique : dénonciation d’une prise de pouvoir illégitime

a) La caricature : des personnages grotesques

- Caricature de l’auditoire qui est dupe, donc ridiculisé : « tout l’auditoire était pendu aux lèvres de Rougon »
- Caricature de Granoux qui veut une part de l’attention de l’auditoire = pas de pouvoir
          - répétition du mot « lèvres »
          - « féroce » = bête sauvage => désir de parler n’est pas rationnel mais instinctif, animal
          - « moi qui aidait à garrotter un des prisonniers » => insiste sur sa participation
          - « j’ai tout vu », « j’ai parfaitement aperçu » => témoin privilégié
- Caricature de Pierre qui se pose en héros tout en ayant peur : « blême », « le glaçait d’effroi », « d’une voix éteinte » => lâcheté

b) Un héroïsme de façade : la tonalité héroï-comique

- « un jour de bataille » = geste épique => fait peu glorieux
- Contraire de l’amplification héroïque = gaucherie
          - « comme des bâtons »
          - « tiré on ne savait pourquoi » = déchargé sans raison
          - « on ne lâche jamais son fusil » => maxime militaire
- Tension factice
          - « doigts noirs » => image inutile
          - « Il avait entendu siffler une balle à son oreille » => ironie
- Chute comique
          - admiration des habitants de Plassans = symbole de bêtise
          - vocabulaire militaire => « paf » = phrase familière, banale, ridicule
          - « paf » => mise en valeur d’un événement dérisoire (glace cassée)

c) Critique d’un pouvoir fondé sur une parole mensongère

- Prise de pouvoir par la parole et non par les faits
          - « pendu aux lèvres de Rougon » => récit et non l’épisode qui le pose en héros pour les naïfs, héroïsme de façade
          - dernière phrase = symbole de la fortune fondée sur le mensonge (le langage/récit)


Conclusion

Cet extrait de La Fortune des Rougon un récit ironique. Rougon manipule son auditoire : déformation de la vérité, prise de pouvoir par la parole…
Le ridicule de Rougon représente le ridicule de Louis-Napoléon Bonaparte. Emile Zola dénonce indirectement le pouvoir illégitime de Louis-Napoléon Bonaparte et la crédulité de ceux qu’il a trompé.







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