François RABELAIS

GARGANTUA

Rabelais
Rabelais
Musée de Versailles, France.

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   Numérisation rtf: François BON, F.Bon@wanadoo.fr
   Texte de l'édition princeps de 1534.
   Corrections selon l'édition François Juste de 1535 pour le feuillet manquant.
   Numérotation des chapitres, ponctuation et graphies originales respectées; u et v distingués.
   François BON a publié La Folie Rabelais aux Éditions de Minuit, Paris, 1990.
   Version html à ATHENA: Pierre.Perroud@terre.unige.ch
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Table des matières

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RABELAIS

LA VIE
INESTIMABLE
DU GRAND GARGANTUA,
PERE DE PANTAGRUEL,

iadis composée par
l'abstracteur de quinte essence.

Livre plein de
Pantagruelisme.

On les vend à Lyon, chez
Françoys Iuste devant
nostre Dame de Confort.

Aux Lecteurs,

Amis lecteurs qui ce livre lisez,
Despouillez vous de toute affection.
Et le lisants ne vous scandalisez,
Il ne contient mal ne infection.
Vray est qu'icy peu de perfection
Vous apprendrez, si non en cas de rire.
Aultre argument ne peut mon cueur elire.
Voiant le dueil qui vous mine & consomme,
Mieulx est de ris que de larmes escrire,
Pour ce que rire est le propre de l'homme.

VIVEZ IOYEUX


PROLOGUE DE L'AUTEUR.


    Beuveurs tresillustres & vous Verolez tresprecieux (car à vous non à aultres sont dediez mes escriptz) Alcibiades en un dialoge de Platon, intitulé Le banquet, louant son precepteur Socrates sans controverse prince des philosophes: entre aultres paroles le dict estre semblable es Silènes. Silènes estoyent iadis petites boites telles que voyons de present es bouticqs des apothecaires, pinctes au dessus de figures ioyeuses et frivoles, comme de Harpies, Satyres, oysons bridez, lievres cornuz, canes bastées, boucqs volans, cerfz limonniers, & aultres telles pinctures contrefaictes à plaisir pour exciter le monde à rire. Quel fut Silène maistre du bon Bacchus. Mais au dedans l'on reservoit les fines drogues, comme Baulme, Ambre gris, Amomon, Musc, zivette, pierreries, et aultres choses precieuses. Tel disoit estre Socrates: parce que le voyans au dehors, & l'estimans par l'exteriore apparence, n'en eussiez donné un coupeau d'oignon: tant laid il estoit de corps & ridicule en son maintien, le nez pointu, le reguard d'un taureau: le visaige d'un fol: simple en meurs, rusticq en vestemens, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la republicque: tousiours riant, tousiours beuvant à un chascun, tousiours se guabelant, tousiours dissimulant son divin sçavoir. Mais ouvrans ceste boite, eussiez au dedans trouvé une celeste & impreciable drogue: entendement plus que humain, vertu merveilleuse, couraige invincible, sobresse non pareille, contentement certain, asseurance parfaicte, desprivement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veiglent, courent, travaillent, navigent & bataillent.

    A quel propos, en vostre advis, tend ce prelude, & coup d'essay? Par autant que vous mes bons disciples, & quelques aultres folz de seiour lisans les ioyeux tiltres d'aulcuns livres de nostre invention, comme Gargantua, Pantagruel, Fessepinthe, La dignité des braguettes, Des poys au lard cum commento etc, iugez trop facilement ne estre au dedans traicté que mocqueries, folateries, & menteries ioyeuses: veu que que l'enseigne exteriore (c'est le tiltre) sans plus avant enquerir, est communément repceu à derision & gaudisserie. Mais par telle legiereté ne convient estimer les oeuvres des humains. Car vo' mesmes dictes, que l'habit ne faict point le moine: & tel est vestu d'habit monachal, qui au dedans n'est rien moins que moyne: & tel vestu de cappe hispanole, qui en son couraige nullement affiert à Hispane. C'est pourquoy fault ouvrir le livre: et soigneusement peser ce qui y est deduict. Lors congnoistrez que la drogue dedans contenue est bien d'aultre valeur, que ne promettoit la boitte. C'est à dire que les matieres icy traictées ne sont tant folastres, comme le tiltre au dessus pretendoit. Et posé le cas, qu'on sens literal trouvez matières assez ioyeuses & bien correspondentes au nom, toutesfois pas demourer là ne fault, comme au chant des Sirènes: ains à plus hault sens interpreter ce que par adventure cuidiez dict en guaieté de cueur.

    Crochetastes vo' oncques bouteilles? Caisgne. Redvisez à memoire la contenence qu'aviez. Mais veistez vo' oncques chien rencontrant quelque os medullare? C'est comme dict Platon li. 2 de rep. la beste du monde plus philosophe. Si veu l'avez: vo' avez peu noter de quelle devotion il le guette: de quel soing il le guarde: de quel ferveur il le tient: de quelle prudence il l'entomne: de quelle affection il le brise: et de quelle diligence il le sugce. Qui l'induict à ce faire? Quel est l'espoir de son estude? quel bien y pretend il? Rien plus qu'un peu de mouelle. Vray est que ce peu, plus est delicieux que le beaucoup de toutes aultres pour ce que la mouelle est aliment elabouré à perfection de nature, comme dict Galen 3. facu. natural. & 11. de usu particu. A l'exemple d'icelluy vo' convient estre saiges pour fleurer sentir & estimer ces beaux livres de haulte gresse, legiers au prochaz: & hardiz à la rencontre. Puis pour curieuse leczon, & meditation frequente rompre l'os, & sugcer la substantificque mouelle. C'est à dire: ce que ientends par ces symboles Pythagoricques, avecques espoir certain d'estre faictz escors & preux à ladicte lecture. Car en icelle bien aultre goust trouverez, & doctrine plus absconce que vous revelera de tresaultz sacremens & mystères horrificques, tant en ce que concerne nostre religion, que aussi l'estat politicq & vie oeconomicque. Croiez en vostre foy qu'oncques Homere escrivent l'Iliade & Odyssée, pensast es allegories, lesquelles de luy ont beluté Plutarche, Heraclides Ponticq, Eustatie, & Phornute: & ce que d'iceulx Politian a desrobé? Si le croiez: vo' n'aprochez ne de pieds ne de mains à mon opinion: qui decrete icelles aussi peu avoir esté songeez d'Homere, que d'Ovide en ses metamorphoses, les sacremens d'evangile: lesquelz un frère Lubin vray croquelardon s'est efforcé desmontrer, si d'adventure il rencontroit gens aussi folz que luy: & (comme dict le proverbe) couvercle digne du chaudron. Si ne le croiez: quelle cause est, pourquoy autant n'en ferez de ces ioyeuses et nouvelles chronicques? Combien que les dictant n'y pensasse en plus que vo' qui paradventure beviez comme moy. Car à la composition de ce livre seigneurial, ie ne perdys ny emploiay oncques plus ny aultre temps, que celluy qui estoit estably à prendre ma refection corporelle: sçavoir est, beuvant et mangeant. Aussi est ce la iuste heure, d'escrire ces haultes matières et sciences profundes. Comme bien faire sçavoit Homere paragon de tous philologes, et Ennie père des poëtes latins, ainsi que tesmoigne Horate, quoy qu'un malautru ait dict, que ses carmes sentoyent plus le vin que l'huile, Autant en dist un Tirelupin de mes livres, mais bren pour luy. L'odeur du vin ô combien plus est friant/ riant/ priant/ plus celeste, & delicieux que d'huile.

    Et prendray autant à gloire qu'on die de moy, que plus en vin ay despendu que en huyle, que feinst Demosthenes, quand de luy on disoit, que plus en huyle que en vin despendoit. A moy n'est que honneur et gloire, d'estre dict et reputé bon gaultier et bon compaignon: & en ce nom suis bien venu en toutes bonnes compaignies de Pantagruelistes: à Demosthenes fut reproché par un chagrin que ses oraisons sentoyent comme la serpillière d'un hord & sale huilier. Pourtant interpretez tous mes faictz et mes dictz en la perfectissime partie, ayez en reverence le cerveau caseiforme qui vous paist de ces belles billes vezées, et à vostre povoyr tenez moy tousiours ioyeux. Or esbaudissez vous mes amours, & guayement lisez le reste: tout à l'aise du corps et au profict des reins.
Mais escoutaz vietz d'azes, que le mau
lubec vous trousque: vous soub-
vieigne de boyre à my pour la
pareille: et ie vous plegeray
tout are metys.


De la genealogie & antiquité de Gargantua.


Chapitre i.


    Ie vous remectz à la grande chronicque Pantagrueline recognoistre la genealogie & antiquité, dont nous est venu Gargantua. En icelle vous entendrez plus au long comment les geans nasquirent en ce monde: et comment d'iceulx par lignes directes yssit Gargantua père de Pantagruel: et ne vous faschera, si pour le present ie m'en deporte. Combien que la chose soit telle: que tant plus seroit remembrée, tant plus elle plairoit à vos seigneuries: comme vous avez l'auctorité de Flacce, qui dict estre aulcuns propos, telz que ceulx cy, qui plus sont delectables, quand plus souvent sont redictz. Pleust à Dieu qu'un chascun sceust aussi certainement sa genealogie, depuis l'arche de Noë iusques à cest eage. Ie pense que plusieurs sont auiourd'huy empereurs, roys ducz, princes, et papes, en la terre, lesquelz sont descenduz de quelque porteurs de rogatons & de coustretz. Comme au rebours plusieurs sont gueux de l'hostiaire, souffreteux, & miserables: lesquelz sont descenduz de sang & ligne de grandz roys & empereurs: attendu l'admirable transport des règnes & empires: des Assyriens es Medes, des Medes es Perses, des Perses es Macedones, des Macedones es Romains, des Romains es Grecz, des Grecz es Françoys. Et pour vous donner à entendre de moy qui parle, ie cuyde que soye descendu de quelque riche roy ou prince on temps iadis. Car oncques ne veistes homme, qui eust plus grande affection d'estre roy & riche que moy: affin de faire grand chère et pas ne travailler, et bien enrichir mes amis & tous gens de bien & de sçavoir. Mais en ce ie me reconforte que en l'aultre monde ie le feray. voyre plus grand que de present ne l'auseroye soubhaiter. Vous en telle ou meilleur pensée reconfortez vostre malheur, & beuvez frays si faire ce peut. Retournant à nos moutons, ie vous diz que par un don souverain de dieu nous a esté reservée l'antiquité & genealogie de Gargantua, plus entière que nulle aultre, de dieu ie ne parle, car il ne me appartient, aussy les diables (ce sont les caffars) se y opposent. Et fut trouvée par Iean Audeau, en un pré qu'il avoit près l'arceau gualeau au dessoubz de l'Olive, tirant à Marsay. Duquel faisant lever les fossez, touchèrent les piocheurs de leurs marres, un grand tombeau de bronze long sans mesure: car oncques n'en trouvèrent le bout, parce qu'il entroit trop avant les escluses de Vienne.

    Icelluy ouvrans en certain lieu signé au dessus d'un goubelet, à l'entour du quel estoit escript en lettres Ethrusques, HIC BIBITUR, trouvèrent neuf flaccons en tel ordre qu'on assiet les quilles en Guascoigne. Des quelz celluy qu'on my lieu estoit, couvroit un gros/ gras/ grand/ gris/ ioly/ petit/ moisy/ livret, plus mais non mieux sentent que roses. En icelluy fut la dicte genealogie trouvée escripte au long, de letres cancelleresques, non en papier, non en parchemin, non en cere: mais en escorce d'Ormeau, tant toutesfoys usées par vetusté, qu'à poine en povoit on trois recognoistre de ranc. Ie (combien que indigne) y fuz appelé: et à grand renfort de bezicles practicant l'art dont on peut lire lettres non apparentes, comme enseigne Aristotele, la translatay, ainsi que veoir pourrez en Pantagruelisants, c'est à dire, beuvans à gré, et lisants les histoires horrificques de Pantagruel. A la fin du livre estoit un petit traicté intitulé, Les fanfreluches antidotées. Les ratz & blattes ou (affin que ie ne mente) aultres malignes bestes avoient brousté le commencement, le reste iay cy dessoubz adiousté, par reverence de l'antiquaille.



Les fanfreluches antidotées trouvées en un monument antique.


Chap. ii.


        i. enu le grand compteur des Cimbres
        ,"sant par l'aer, de peur de la rousée,
        sa venue on a remply les timbres
        beurre fraiz, tombant par une housée
        u quel quand fut la grand mère arrousée
    Cria tout hault, hers par grace peschez le.
    Car sa barbe est presque toute embousée:
    Du pour le moins, tenez luy une eschelle.

    Aulcuns disoient, que leicher sa pantoufle
    Estoit meilleur que gaigner les pardons:
    Mais il survint un affecté de Marroufle,
    Sorti du creux où l'on pesche aux gardons
    Qui dist, messieurs pour dieu no' en gardons
    L'anguille y est, & en cest estau mussé,
    La trouverez (si de près reguardons)
    Une grand tare au fond de son aumusse.

    Qaund fut au poinct du lire le chapitre,
    On n'y trouva que les cornes d'un veau.
    Ie (disoyt il) sens le fond de ma mitre
    Si froyd que autour me morfond le cerveau.
    On l'eschauda d'un parfunct de naveau.
    Et fut content de soy tenir es atres,

    Pourveu qu'on feist un limonnier nouveau
    A tant de gents qui sont acariatres.

    Leur propos fut du trou de sainct Patrice,
    De Gibraltar, & de mile aultres trous:
    S'on les pourroit reduire à cicatrice,
    Par tel moien, que plus n'eussent la tous.
    Veu qu'il sembloit impertinent à tous:
    Les veoir ainsi à chascun sent baisler.
    Si d'adventure ilz estoient à poinct clous,
    On les pourroit pour houstage bailler.

    En cest arrest le corbeau fut pelé
    Par Hercules, qui venoit de Lybie,
    Quoy? dit Minos, que ny suis ie appelé
    Excepté moy tout le monde on convie.
    Et puis l'on veult que passé mon envie,
    A les fournir d'huytres & de rgenoilles.
    Ie donne au diable en cas que de ma vie
    Preigne à mercy leur vente de quenoilles.

    Pour les matter survint Q.B. qui clope,
    Au saufconduit des mistes Sansonnetz.
    Le tamiseur, cousin du grand Cyclope,
    Les massacra. Chascun mousche son nez.
    E, ce gueret peu de bougrins sont nez,
    Qu'on n'ait berné sus le moulin à tan,
    Courrez y tous: & à l'arme sonnez.
    Plus y aurez, que n'y eustes antan.

    Bien peu après, l'oyseau de Iuppiter
    Delibera pariser pour le pire,
    Mais les voyant tant fort se despitter,
    Craignit qu'on mist ras/ ius/ bas/ mat l'empire
    Et mieulx aima le feu du ciel empire
    Au tronc ravir où l'on vend les forestz:
    Que l'aer serain, contre qui l'on conspire,
    Assubiectir es dictz des Massoretz.

    Le tout conclud fut à poincte affilée,
    Maulgré Até, la cuisse heronnière.
    Que là s'asist, voyant Penthasilée
    Sus ses vieulx ans prinse pour cressonnière
    Chascun crioyt, villaine charbonnière
    T'apartient il toy trouver par chemin:
    Tu la tolluz la Rhomaine bannière,
    Qu'on avoit faict au trait du parchemin.

    Ne fust Iuno, que dessoubz, l'arc celeste
    Avecq son duc tendoit à la pippée:
    On luy eust faict un tour si tresmoleste
    Que de tous poincts elle eust esté frippée.
    L'accord fut tel, que d'icelle lippée
    Elle en auroit deux oeufz de Proserpine.
    Et si iamais elle y estoit grippée,
    On la lieroit au mont de l'Albespine.

    Sept moys après, houstez en vingt & deux,
    Cil qui iadis anihila Carthage,
    Courtoysement se mist en mylieu d'eulx
    Les requèrent d'avoi son heritage:
    Du bien qu'on feist iustement le partage
    Scelon la loy que l'on tire au rivet,
    Distribuent un tatin du potage
    A ses amis, qui firent le brevet.

    Mais l'an viendra d'un arc turquoys,
    De cinq fuseaux, & troys culz de marmite:
    On quel le dos d'un roy trop peu courtoys
    Poivre sera soubz un habit d'hermite.
    O la pitié. Pour une chattemite
    Laisserez vous engouffrer tant d'arpens?
    Cessez/ Cessez/ ce masque nul n'imite,
    Retirez vous au frère des serpens.


    Cest ans passé, cil qui est, regnera.
    Paissiblement avecq ses bons amis.
    Ny Brusq, ny Smach lors ne dominera
    Tout bon vouloir aura son compromis.
    Et le soulas qui iadis fut promis
    Es gens du ciel, viendra en son befroy.
    Lors les haratz qui estoient esthommys
    Triumpheront en royal palefroy.

    Et durera ce temps de passepasse
    Iusques à tant que Mars ayt les empas.
    Puis en viendra un que tous aultres passe
    Dilitieux, plaisant, beau sans compas,
    Levez vos cueurs: tendez à ce repas
    Tous mes féaulx. Car tel est trespassé
    Qui pour tout bien ne retourneroit pas,
    Tant sera lors clamé le temps passé,

    Finablement celluy qui fut de cyre
    Sera logé au gond du Iacquemart.
    Plus ne sera reclamé, cyre, cyre,
    Le brimbaleur, qui tient le coquemart.
    Heu, qui pourroit saisir son braquemart?
    Tout seroient nez les tintouins cabus:
    Et pourroit on à fil de poulemart
    Tout baffouer le maguazin d'abus.



Comment Gargantua fut onze moys porté
au ventre de sa mère.



Chap. iii.


    Grandgouzier estoit bon raillard en son temps, aymant à boyre net autant que home qui pour lors feust on monde, & mangeoit volentiers salé. A ceste fin avoit ordinairement bonne munition de iambons de Magence et de baione, force langues de boeuf fumées, abondance de andouilles en la saison et boeuf sallé à la moustarde. Renfort de boutargues, provision de saulcisses, non de Bouloigne (car il craignoit ly bouconé de Lombard) mais de Bigorre, de Lonquaulnay, de la Brene, de Rouargue. En son eage virile espousa Gargamelle fille du roy des Parpaillos, belle gouge et de bonne troigne. Et faisoient eulx deux souvent ensemble la beste à deux douz, ioieusement se frotans leur lard, tant qu'elle engroissa d'un beau filz, et le porta iusques à l'unziesme mois. Car autant, voire d'adventage, peuvent les femmes ventre porter, mesmement quand c'est quelque chef d'oeuvre, & personnage qui doive en son temps faires grandes prouesses. Comme dict Homere que l'enfant (du quel Neptune engroissa la nymphe) nasquit l'an après revolu: ce fut le douziesme mois. Car (comme dict A. Gelle lib. 3.) ce long temps convenoit à la maiesté de Neptune, affin qu'en icelluy l'enfant feust formé à perfection. A pareille raison Iupiter feist durer vlviii. heures la nuyct qu'il coucha avecques Alcmene. Car en moins de temps n'eust il peu forger Hercules: qui nettoia le monde de monstres & tirans. Messieurs les anciens Pantagruelistes ont conformé ce que ie dis, & ont declairé non seulement possible, mais aussi legitime l'enfant né de femme l'unziesme moys après la mort de son mary. Hyppocrates lib. de alimento. Pline li. 7 cap. 5. Plaute in Cistellaria. Marcus Varro en la satyre inscripte, Le Testament, allegant l'autorité d'Aristoteles à ce propous. Censorinus li. De die natali. Aristoteles lib. vii. cap. iii & iiii de nat. alalium. Gellius li iii ca. xvi. Et mille aultres folz. Le nombre desquelz a esté par les legistes accreu. ff. de fuis & legit. l. Intestato. fi. Et in Autent, de restitut & ea que parit in. vi. mens. Dabundant en ont chaffourré leur robidilardicque loy Gallus. ff. de lib. & posthu. & l. Septimo. ff. de flat. homi. & quelques aultres, que pour le present dire n'ause. Moiennans lesquelles loys, les femmes veusves peuvent franchement iouer du serrecropière à tous enviz & toutes restes, deux moys après le trespas de leurs mariz. Ie vous prie par grace vous aultres mes bons averlans si d'icelles en trouvez que vaillent le desbraguetter, montez dessus & me les amenez. Car si on troisiesme moys elles engroissent: leur fruict sera heritier du deffunct. Et la groisse congneue, poussent hardiment oultre, & vogue la gualée, puisque la panse est pleine. Comme Iulie fille de l'empereur Octavian ne se abandonnoyt à ses taboureurs, sinon quand elle se sentoyt grosse, à la forme que la navire reçoyt son pilot, que premierement ne soyt callafatée & chargée. Et si personne les blasme de soy faire rataconniculer ainsi suz leur groisse: veu que les bestes suz leurs ventrées n'endurent iamais le masle masculant: elles responderont que ce sont bestes, mais elles sont femmes: bien entendentes les beaulx & ioyeux menuz droictz de superfetation: comme iadis respondit Populie scelon le raport de Macrobe li. ij Saturnal. Si le diavol ne vieult qu'elles engroissent, il fauldra tortre le bouzil, et bouche clause.



Comment Gargamelle estant grousse de
Gargantua se porta à manger trippes.



Ch 4.


    L'occasion & manière comment Gargamelle enfanta fut telle. Et si ne le croiez, le fondement vo' escappe. Le fondement luy escappoit une après disnée un iour de febvrier, par trop avoir mangé de gaudebillaux. Gaudebillaux: sont grandes tripes de coiraux. Coiraux: sont beufz engressez à la crèche & prez guimaulx. Prez guimaux: sont qui portent herbe deux fois l'an. D'iceulx gras beufz avoient faict tuer trois cens soixante sept mile et quatorze, pour estre à mardy gras sallez: affin qu'en la prime vère ilz eussent beuf de saison à tas, pour mieulx entrer en vin. Les tripes furent copieuses, comment entendez: & tant friandes estoient, que chascun en leichoit ses doigtz. Mais la grande diablerie à quatre personnaiges estoit estoit bien en ce que possible n'estoit longuement les reserver. Car elles feussent pourries. Ce que sembloit indecent. Dont fut conclud, qu'ilz les bauffreroient sans rien y perdre. A ce faire convièrent tous les citadins de Sainneais, de Suillé, de la Rocheclermaud, de Vaugaudry, sans laisser arrière le Coudray/ Monpensier/ le Gué de Vède & aultres voisins: tous bons beveurs, bons compaignons, & beaux ioueurs de quillela. Le bon homme Grandgousier y prenoit plaisir bien grand, & commendoit que tout allast par escuelles. Disoit toutesfois à sa femme, qu'elle en mangeast le moins, veu qu'elle aprochoit de son terme, & que ceste tripaille n'estoit viande moult louable. Celluy (disoit il) a grande envie de mascher merde, qui d'icelle le sac mangeve. Non obstant ces remontrances, elle en mangea sèze muiz/ deux bussars/ et six tepins ô belle matière fecale que doivoit boursoufler en elle. Après disner tous allèrent (pelle/melle) à la saulaie: & là sus l'herbe drue dancèrent au son des ioyeux flageolletz, et doulces cornemuses: tant baudement, que c'estoit passetemps celeste les veoir ainsi soy riguoller. Puis entrèrent en propos de ressieuner on propre lieu.

    Lors flaccons d'aller, goubeletz de voler, breusses de tinter. Tire, baille, tourne, brouille. Boutte à moy, sans eau, ainsi mon ami, fouette moi ce verre gualentement, produiz moi du clairet, verre pleurant. Treves de soif ha faulce fiebvre ne t'en iras tu pas? Par ma foy ma commère ie ne peuz entrer en bette. Vous estez morfondue m'amie. Voire. Ventre sainct Quenet parlons de boire. Ceste main vo' guaste le nez. O, quants aultres y entreront, avant que cestuy cy en sorte. Boire à si petit gué: c'est pour rompre son poictral. Cecy s'appelle pippée à flaccons. Quelle difference est entre bouteille et flaccon? grande, car bouteille est fermée à bouchon, & flaccon à vitz. C'est bien chié chanté, beuvons. Voulez vo' rien mander à la rivière? cestuy cy va laver les tripes. Ie boy comme un templier, & ie tanquam sponsus. & moy sicut terra sine aqua. Un synonyme de iambon? c'est un poulain. Par le poulain on descend le vin en cave, & par le iambon, en le stomach. Or cza à boire boire cza. Il n'y a poinct charge. Respice personam: pone pro duos: bus non est in usu. Si ie montois aussi bien comme iavalle, ie feusse piecza hault en l'aer. Mais si ma couille pissoit telle urine, la voudriez vo' bien sugcer? Ie retiens après. Paige baille, ie t'insinue ma nomination en mon tour. Hume Guillot, encores y en a il on pot. Remède contre la soif? Il est contraire à celluy qui est contre morsure de chien. Courrez tousiours après le chien, iamais ne vo' mordera: beuvez tousiours avant la soif, & iamais ne vo' adviendra. Du blanc. Verse tout. Verse de par le diable, verse. Decza/ tout plein, la langue me pèle. Lans trigue, à toy compaing dehayt/dehayt. La/la/la. C'est morfiaillé cela. O, lachrima Christi, c'est de la Devinière, c'est vin pineau. O, le gentil vin blanc, et par mon ame ce n'est que vin de tafetas. Hen, hen/ il est à une aureille, bien drappé, & de bonne laine. Diriez vous qu'une mousche y eust beu? A la mode de Bretaigne. Net/net à ce pyot. Avallez, ce sont herbes.



Comment Gargantua nasquit
en faczon bien estrange.



Chap v.


    Eulx tenens ces menuz propos de beuverie, Gargamelle commencza se porter mal du bas. Dont Grandgousier se leva dessus l'herbe, & la reconfortoit honestement, pensant que ce feust mal d'enfant, & luy disant, qu'elle s'estoit là herbée soubz la saullaye, & qu'en brief elle feroit piedz neufz, par ce luy convenoit prendre couraige nouveau au nouvel advenement de son poupon, & encores que la douleur luy feust quelque peu en fascherie: toutesfoys que ycelle seroit briefve, et la ioye qui toust succederoit, luy tolliroit tout c'est ennuy: en sorte que seulement ne luy en resteroit la soubvenence.

    Ie le prouve (disoit il) dieu (c'est nostre saulveur) dict en l'evangile. Ioan. 16. La femme qui est à l'heure de son enfantement, a tristesse: mais lorsqu'elle a enfanté, elle n'a soubvenir aulcun de son angoisse.

    HÉ (dist elle) vous dictes bien, et ayme beaucoup mieulx ouyr telz propos de l'evangile, et mieulx m'en trouve, que de ouyr la vie de saincte Marguarite, ou quelque aultre capharderie. Mais pleust à dieu que vous l'eussiez coupé.

    Quoy? dist Grandgosier?

    Hé (dist elle) que vous estes bon homme, vous l'entendez bien.

    Mon membre (dist il)? Sang de les cabres, s'il vous semble bon, faictez apporter un cousteau.

    Ha (dist elle): à dieu ne plaise, dieu me le pardoyent, ie ne le dis pas de bon cueur: et pour ma parolle n'en faictez ne pys ne moins. Mais ie auray prou d'affayres auiourd'uy, si dieu ne me ayde, et tout par vostre membre, que vous feussiez bien ayse.

    Couraire, couraige (dist il): ne vous souciez du reste, & laissez fayre aux quatre boeufz de davant. Ie m'en voys boyre encores quelque veguade. Si ce pendant vous survenoyt quelque mal, ie me tiendray près, huschant en paulme ie me rendray à vous.

    Peu de temps après elle commencza de lamenter, et cryer. Et soubdain vindrent à tas saiges femmes de tous coustez. Et la tastant par le bas, trouvèrent quelques pellauderies, assez de maulvais goust, et pensoyent que ce feust l'enfant, mais c'estoit le fondement qui luy escappoit, à la mollification du droict intestine, lequel vous appelez le boyau cullier, par trop avoir mangé des tripes, dont avons parlé cy dessus. Dont une horde vieigle de la compaignie, laquelle avoit la reputation d'estre grande medicine et là estoit venue de Brizepaille d'auprès de Sainctgenou d'avant soixante ans, luy feist un restrinctif si horrible, que tous ses larrys tant feurent oppilez et reserrez, que à grande pene avecques les dents, vous les eussiez eslargiz, qui est chose bien horrible à penser: mesmement que le diable à la messe de sainct Martin escripvent le caquet de deux gualoises, à belles dentz allongea son parchemin. Par cest inconvenient feurent au dessus relaschez les cotyledons de la matrice, par lesquelz sursaulta l'enfant, et entra en la vène creuse, et gravant par le diaphragme iusques au dessus des espaules (où la dicte vène se part en deux) print son chemin à gausche, et sortit par l'aureille senestre. Soubdain qu'il feut né, il ne crya pas comme les aultres enfans/ mies/ mies/ Mies. Mais à haulte voix s'escryoit, à boyre, à boyre, à boyre. Comme invitant tout le monde à boyre. Ie me doubte que ne croyez asseurement ceste estrange nativité. Si ne le croyez, ie ne m'en soucye pas, mais un homme de bien, un homme de bon sens croyt tousiours ce qu'on luy dict, et ce qu'il trouve par escript. Ne dict pas Solomon proverbiorum. I 4? Innocens credit omni verbo re. Et sainct Paul, prime Corinthio. I 3. Charitas omnia credit. Pourquoy ne le croyriez vous? Pour ce (dictez vous) qu'il n'y a nulle apparence. Ie vous dicz, que pour ceste seule cause, vous le debvez croyre en foy parfaicte. Car les Sorbonistes disent, que soy est est argument des choses de nulle apparence. Est ce contre nostre loy, nostre foy, contre raison, contre la saincte escripture? De ma par ie ne trouve rien escript es bibles sainctes, qui soyt contre cela. Mais si le vouloir de dieu estoyt tel, diriez vous qu'il ne l'eust peu fayre? Ha pour grace, ne emburelucocquez iamais vos espritz que a dieu rien n'est impossible. Et s'il vouloit les femmes auroyent dorenavant ainsi leurs enfans par l'aureille, Bacchus ne feut il pas engendré par la cuisse de Iuppiter? Rocquetaillade nasquit elle pas du talon de sa mère? Minerve, ne nasquit elle pas du cerveau par l'aureille de Iuppiter? Mais vous seriez bien dadvantaige esbahys & estonnez, si ie vous exposoys presentement tout le chapitre de Pline, on quel parle des enfantemens estranges, et contre nature. Et toutesfoys ie ne suis poinct menteur, tant asseuré comme il a esté. Lisez le on septiesme de sa naturelle histoyre, cha. 3. & ne m'en tabustez plus l'entendement.



Comment le nom fut imposé à Gargantua:
et comment il humoyt le piot.



Chapitre. vi.


    Le bonhomme Grantgousier beuvant, et se rigollant avecques les aultres entendit le cris horrible que son filz avoit faict entrant en lumière de ce monde, quand il brasmoit demandant à boyre/ à boyre/ à boyre/ dont il dist, que grant tu as, supple le gousier. Ce que oyans les assistans, dirent que vrayment il debvoit avoir par ce le nom Gargantua, puis que telle avoyt esté la première parole de son père à sa nativité, à l'imitation et exemple des anciens Hebreux. A quoy fut condescendu par icelluy, & pleut tresbien à sa mère. Et pour l'appaiser, luy donnèrent à boyre à tirelarigot, et feut porté sus les fonts, et là baptisé, comme est la coustume des bons christians. Et luy feurent ordonnées dix et sept mille neuf cens vaches de Pautille, et de Brehemond: pour l'alaicter ordinairement, car de trouver une nourrice convenente n'estoit possible en tout le pais, consideré la grande quantité, de laict requis pour icelluy alimenter. Combien qu'aulcuns docteurs Scotistes ayent affermé que sa mère l'alaicta, et qu'elle pouvoit trayre de ses mammelles quatorze cens pippes de laict pour chascune fois. Ce que n'est vraysemblable. Et a esté la proposition declarée par Sorbone scandaleuse, et des pitoyables aureilles offensive, et sentant de loing heresie. En cest estat passa iusques à un an et dix moys, en quel temps par le conseil des medicins on commencza le porter, & fut faicte une belle charrette à boeufz par l'invention de Iean Denyau, et là dedans on le pourmenoit par cy/ par là, ioyeusement & le faisoyt bon veoir car il portoit bonne troigne, et avoyt presque dix et huyt mentons: & ne cryoit que bien peu, mais il se couchioyt à toutes heures, car il estoit merveilleusement phlegmaticque des fesses, tant de sa complexion naturelle, que de la disposition accidentale qui luy estoit advenue par trop humer de purée Septembrale. Et n'en humoyt poinct sans cause. Car s'il advenoyt qu'il feut despit, courroussé, faché, ou marry, s'il trepignoyt/ s'il pleuroyt, s'il cryoit, luy aportant à boyre, l'on le remettoyt en nature, & soubdain demouroyt quoy et ioyeux. Une de ses gouvernantes m'a dict, que de ce fayre il estoyt tant coustumier, qu'au seul son des pinthes & flaccons, il entroyt en ecstase, comme s'il goustoyt les ioyes de paradis. En sorte qu'elles considerant ceste complexion divine pour le resiouyr au matin faisoyent davant luy donner des verres avecques un cousteau, ou des flaccons avecques leur toupon, ou des pinthes avecques leur couvercle. Auquel son il s'esguayoit, il tressailoit, & luy mesmes se bressoit en dodelinant de la teste, monichordisant des doigtz, & baritonant du cul.



Comment on vestit Gargantua.

Chapitre vi.

    Luy estant en cest aage, son père ordonna qu'on luy feist des habillemens à sa livrée: laquelle estoit de blanc et bleu. De faict on y besoigna et furent faictz, taillez et cousuz à la mode qui pour lors couroyt. Par les anciennes pantarches, qui sont en la chambre des comptes à Montsoreau, ie trouve qu'il feut vestu en la faczon que s'ensuyt.

    Pour sa chemise, furent leveez neuf cens aulnes de toille de Chasteleraud, et deux cens pour les coussons en sorte de carreaux, lesquelz on mist soubz les esselles. Et n'estoit point froncée, car la fronseure des chemises n'a poinct esté inventée, si non depuis que les lingières, lors que la poincte de leur aigueille estoit rompue, ont commencé à besoigner du cul.

    Pour son pourpoint feurent leveez huyt cens treize aulnes de satin blanc, & pour les agueillettes quinze cens neuf peaux et demye de chiens, lors commencza le monde de attacher les chausses au pourpoint. Et non le pourpoint aux chausses, car c'est chose contre nature.

    Pour ses chausses feurent leveez unze cens cinq aulnes, et un tiers d'estamet blanc, et feurent deschicqueteez en forme de columnes strieez, et crenelées par le darrière, affin de n'eschaufer les reins. Et flocquoit par dedans la deschicqueteure, de damas bleu, tant que besoin estoit. Et notez qu'il avoit tresbelles griefves, & bien proportionneez au reste de la nature.

    Pour la braguette, feurent leveez seize aulnes un quartier d'icelluy mesmes drap, et feut la forme d'icelle comme d'un arc boutant, bien estachée ioyeusement à deux belles boucles d'or, que prenoyent deux crochetz d'esmail, en un chascun desquelz estoit enchassée une grosse esmeraugde de la grosseur d'une pomme d'orange. Car (ainsi que dict Orpheus libro de lapidibus, et Pline lib. ultimo) elle a vertus erective et confortative du membre naturel. L'exiture de la braguette estoyt à la longueur d'une canne, deschicquettée comme les chausses, avecques le damas bleu flottant comme davant. Mais voyons la belle brodeure de canetille, et les plaisans entrelatz d'orfeuverie, guarniz de fins diamens/ fins rubiz/ fines turquoises/ fines esmeraugdes/ & unions Persicques, vous l'eussiez comparée à une belle corne d'abondance, telles que voyez es antiquailles, & telle que donna Rhea, es deux nymphes Adrastea, & Ida nourrices de Iuppiter. Tousiours gualante/ succulente/ resudante/ tousiours verdoyante, tousiours fleurissante, tousiours fructifiante, plene d'humeurs, plene de fleurs, plene de fruictz, plene de toutes delices. Ie advoue dieu s'il ne la faisoyt bon veoyr. Mais ie vous en exposeray bien dadvantaige on livre que iay faict De la dignité des braguettes. D'un cas vous advertis, que si elle estoit bien longue & bien ample, si estoyt elle bien guarnie au dedans & bien avitaillée, en riens ne ressemblant les hypocrificques braguettes d'un tas de muguetz, qui ne sont plenes que de vent, au grant interest du sexe feminin.

    Pour les souliers furent leveez quatre cens six aulnes de velours bleu cramoysi, & furent deschicquetez à barbe d'escrevisse bien mignonnement. Pour la quarreleure d'yceulx furent employez unze cens peaulx de vache brune, taillée à queue de merluz.

    Pour son saye furent leveez dix & huyct cens aulnes de velours bleu tainct en grene, brodé à l'entour de belles vignettes & par le mylieu de pinthes d'argent de canetille, enchevestrées de verges d'or avecques force perles, par ce denotant qu'il feroit un bon fessepinthe en son temps.

    Sa ceincture fut de troys cens aulnes & demye de cerge de soye, moytié blanche et moytié bleue.

    Son espase ne fut Valentienne, ny son poignart Sarragossoys, car son père haissoyt tous Indalgos Bourrachous marranisez comme diables, mais il eut la belle espée de boys, et le poignart de cuir bouilly, pinctz et dorez comme un chascun soubhaiteroit.

    Sa bourse fut faict de la couille d'un Oriflant, que luy donna Her Pracontal proconsul de Lybie.

    Pour sa robbe furent levées neuf mille six cens aulnes moins deux tiers de velours bleu comme dessus, tout porfilé d'or en figure diagonale, dont par iuste perspective issoit une couleur innomée, telle que voyez es coulz des tourterelles, qui resiouissoit merveilleusement les yeulx des spectateurs.

    Pour son bonnet feurent levées troys cens deux aulnes un quart de velours blanc, et fut la forme d'icelluy large & ronde à la capacuité du chief. Car son père disoit que ces bonnetz à la Marrabeise faictz comme une crouste de pasté porteroyent quelque iour mal encontre à leurs tonduz.

    Pour son plumart portoit une telle grande plume bleue prise d'un Onocrotal du pays de Hircanie la saulvaige, bien mignonnement pendente suz l'aureille droicte.

    Pour son imaige avoit en une plataine d'or pesant soixante & huyt marcs, une figure d'esmail competent en laquelle estoit portraict un corps humain ayant deux testes, l'une tirée vers l'aultre, quatre bras, quatre piedz, & deux culz, tel que dict Platon in Symposio, avoir esté l'humaine nature à son commencement mystic & au tour estoit escript en letres Ioniques:
grec

    Pour porter au col: eut une chaine d'or pesante vingt et cinq mille soixante & troys marcs d'or, faicte en forme de grosses bacces, entre lesquelles estoyent en oeuvre gros Iaspes verds, engravez et taillez en Dracons tous environnez de rayes et estincelles, comme les portoit iadis le roy Nechepsos. Et descendoit iusques à la boucque du petit ventre. Dont toute la vie en eut l'emolument tel que sçavent les medicins Gregoys.

    Pour ses guands furent mises en oeuvre seize peaulx de lutins, et troys de loups guarous pour la brodure d'iceulx. Et de telle matière luy feurent faictz par l'ordonnance des Cabalistes de Sainlouand.

    Pour ses anneaulx (lesquelz soulut son père qu'il portast pour renouveller le signe antique de noblesse) il eut on doigt indice de sa main gausche une escarboucle grosse comme un oeuf d'austruche, enchassée en or de seraph bien mignonnement. On doigt medical d'icelle, eut un aneau faict des quatre metaulx ensemble: en la plus merveilleuse faczon: que iamais feust veue, sans que l'acier froissast l'or, sans que l'argent foullast le cuyvre. Le tout fut faict par le capitaine Chappuys et Alcofribas son bon facteur. On doigt medical de la dextre eut un aneau faict en forme spirale, on quel estoyent enchassez un balay en perfection, un diament en poincte, et une esmeraulde de Physon, de pris inestimable. Car Hans Carvel grand lapidaire du roy de Melinde les estimoit à la valeur de soixante neufz millions huict cens nonante et quatre mille moutons à la grand'laine, autant l'estimèrent les Fourques d'Auxbourg.



Des couleurs et livrée de Gargantua.


Chapitre viii.


    Les couleurs de Gargantua feurent blanc & bleu: comme cy dessus avez peu lire. Et par icelles vouloit son père qu'on entendist que ce luy estoit une ioye celeste. Car le blanc luy signifioyt ioye, plaisir, delices, et resiouyssance, & le bleu: choses celestes.

    Ientends bien que lisans ces motz, vo' mocquez du vieil beuveur, et reputez l'exposition des couleurs par trop indague, et abhorente: & dictes que blanc signifie foy: et bleu, fermeté. Mais sans vous mouvoir, courroucer, eschaufer, ny alterer, car le temps est dangereux respondez moy si bon vous semble. D'aultre contraincte ne useray envers vous, ny aultres quelz qu'ilz soyent. Seulement vo' diray un mot de la bouteille. Qui vo' meut? qui vous poinct? qui vous dict? que blanc signifie foy: et bleu fermeté? Un (dictez vous) livre trepelu, qui se vend par les bisouars et porteballes on tiltre. Le blason des couleurs. Qui l'a faict? Quiconques il soyt, en ce a esté prudent, qu'il n'y a poinct mis son nom. Mais au reste, ie ne sçay quoy premier en luy ie doibve admirer, ou son oultrecuydance, ou la besterie. Son oultrecuydance, qui sans raison/ sans cause/ & sans apparence, a ausé prescrire de son autorité privée quelles choses seroient denotées par les couleurs: ce que est l'usance des tirans qui voulent leur arbitre tenir lieu de raison: non des saiges & scavens qui par raisons manifestes contentent les lecteurs. Sa besterie: qui a exprimé que sans aultres demonstrations & argumens valables le monde reigleroyt ses divises par ses impositions badaudes. De faict (comme dict le proverbe, à cul brenous tousiours abonde merde) il a trouvé quelque reste de niays du temps des haultz bonnetz: lesquelz ont eu foy à ses escriptz. Et scelon yceulx ont taillé leurs aphotegmes et dictez: en ont enchevestré leurs muletz: vestu leurs pages: escartelé leurs chausses: brodé leurs guandz: frangé leurs lictz: painct leurs enseignes: composé chansons: et (qui pis est) faict impostures & laschés tours clandestinement entre les pudicques matrones. En pareilles tenèbres sont comprins ces glorieux de court, lesquelz voulens en leurs divises signifier espoir, font protrayre une sphère: des pennes d'oiseaux, pour penes: de l'Ancholie, pour melancholie: la Lune bicorne pour vivre en croissant: un bancq rompu, pour bancque roupte: non & un alcret, pour non durhabit. Que sont homonymies tant ineptes, tant fades, tant rusticques & barbares, que l'on doiburoyt atacher une queue de renard, au collet, & faire un masque d'une bouze de vache à un chacun d'iceulx, qui en vouldroyt dorenavant user en France. Par mesmes raisons (si raisons les doibz nommer, & non resveries) feroys ie paindre un penier: denotant qu'on me faict pener. Et un pot à moustarde, que c'est mon cueur à qui moult tarde. Et un pot à pisser, c'est un official. Et le fond de mes chausses, c'est un vaisseau de petz, et ma braguette, c'est le greffe des arretz. Et un estront de chien, c'est un tronc de céans, ou gist l'amour de ma mye. Bien aultrement faisoient en temps iadys les saiges de Egypte, quant ilz escripvoient par letres, qu'ilz appelloyent hieroglyphiques. Lesquelles nul n'entendoit qui n'entendist: & un chascun entendoyt qui entendist la vertus/ propriété/ et nature des choses par ycelles figurés. Desquelles Orus Apollon a en Grec composé deux livres, & Polyphile on songe d'amours en dadventage exposé. En France vous en avez quelque transon en la devise de monsieur l'Admiral: laquelle premier porta Octavien Auguste. Mais plus oultre ne fera voile mon esquif entre ces gouffres et guez mal plaisans. Ie retourne faire scalle au port dont suys yssu. Bien ay ie espoir d'en escripre quelque iour plus amplement: & montrer tant par raisons philosophicques, que par auctoritez repceues & approuvées de toute ancienneté, quelles et quantes couleurs sont en nature: & quoy par une chascune peut estre designé, si le prince le veult & commende: cil qui en commendant ensemble donne & povoir & sçavoir.



De ce qu'est signifié par les
coleurs blanc et bleu.



Chap. ix.


    Le blanc doncques signifie ioye/ soulas/ et liesse: et non à tord le signifie, mais à bon droict & iuste tiltre. Ce que pourrez verifier si arrière mises vos affections voulez entendre ce que presentement ie vous exposeray. Aristotele dict que supposent deux choses contraires en leur espèce: comme bien & mal: vertus & vices: froit & chauld: blanc et noir: volupté & douleur: dueil & tristesse, & ainsi des aultres: si vous les coublez en telle faczon, qu'un contraire d'une espèce conviengne raisonnablement à l'un contraire d'une aultre: il est consequent, que l'aultre contraire compète avecques l'aultre residu. Exemple. Vertus & vice sont contraires en une espèce: aussy sont bien & mal. Si l'un des contraires de la première espèce convient à l'un de la seconde, comme vertus & bien: car il est sceur, que vertus est bonne, ainsi seront les deux residuz, qui sont: mal & vice, car vice est maulvays. Ceste reigle logicale entendue, prenez ces deux contraires, ioye et tristesse: puys ces deux, blanc et noir. Car ilz sont contraires physicalement. Si ainsi doncques est que noir signifie dueil, à bon droict, blanc signifiera ioye. Et n'est poinct ceste signifiance par imposition humaine institué mais recepve par consentement de tout le monde, que les philosophes nomment ius gentium, droict universel valable par toutes contrées. Come assez sçavez, que tous peuples, toutes nations (ie excepte les antiques Syracousans & quelques Argives, qui avoient l'ame de travers) toutes langues voulens exteriorement demonstrer leur tristesse, portent habit de noir: et tout dueil est faict par noir. Lequel consentement universel n'est faict, que nature n'en donne quelque argument & raison: laquelle un chascun peut soubdain par soy comprendre sans aultrement estre instruict de persone, laquelle nous appellons droict naturel. Par le blanc à mesmes induction de nature tout le monde a entendu ioye/ liesse/ soulas/ plaisir et delectation. On temps passé les Thraces & Cretes signoyent les iours bien fortunez et ioyeux, de pierres blanches: les tristes & defortunez, de noires. La nuyct n'est elle pas funeste/ triste/ et melancholieuse? Elle est noyre & obscure par privation. La clarté n'esiouit elle pas toute nature? Elle est blanche plus que chose que soyt. A quoy prouver ie vous pourroys renvoyer au livre de Laurens Dalle contre Bartole, mays le tesmoignage evangelicque vous contentera. Matth. 17. est dict que à la transfiguration de nostre seigneur: vestimenta eius facta sunt alba sicut lux, les vestemens feurent faictz blancs comme la lumière. Par laquelle blancheur lumineuse donnoyt entendre à ses trois apostres l'idée & figure des ioyes eternelles. Car par la clarté sont tous humains esiouyz. Comme vous avez le dict d'une vieille qui n'avoyt dens en gueulle, encores disoit elle Bona lux. Et Thobie, vap. V. quant il eut perdu la veue, lors que Raphael le salue, respondit il pas? Quelle ioye pourray ie avoir moy qui poinct ne voy la lumière du ciel? En telle couleur tesmoignèrent les anges la ioye de tout l'univers à la resurrection du saulveur. Io. xx. & à son ascension Act. i. De semblable parure veist sainct Iean evangeliste Apocal. 4 & 7. les fidèles vestuz en la celeste & beatifiée Hierusalem. Lisez les histoyres antiques tant Grecques que Romaines, vous trouverez que la ville de Albe premier patron de Rome feut & construite & appellée à l'invention d'une truye blanche. Vous trouverez que si à aulcun après avoir eu des ennemis victoyre, estoyt decreté qu'il entrast Rome en estat triumphant, il y entroyt sur un char tiré par chevaulx blancs. Autant celluy qui y entroit en ovation. Car par signe ny couleur ne povoyent plus certainement exprimer la ioye de leur venue, que par la blancheur. Vous trouverez que Periclès duc des Atheniens voulut celle part de ses gensdarmes esquelz par fort estoyent advenues les febves blanches, passer toute la iournée en ioye, soulas, et repos: ce pendent que ceulx de l'aultre part batailleroient. Mille aultres exemples et lieux à ce propos vous pourroys ie exposer, mais ce n'est icy le lieu. Moyennant laquelle intelligence povez resouldre un problème, lequel Alexandre Aphrodite a reputé insoluble. Pourquoy le Leon, qui de son seul cry et rugissement espovante tous animaulx, seulement crainct & revère le coq blanc? Car (ainsi que dict Proclus lib. de sacrificio et magia ) c'est par ce que la presence de la vertus du Soleil, qui est l'organe et promptuaire de toute lumière terrestre et syderale, plus est symbolisante et competente au coq blanc: tant pour ycelle couleur, que pour sa proprieté & ordre specificque: que au Leon. Plus dict, que en forme Leonine ont esté diables souevnt veuz, lesquelz à la presence d'un coq blanc soubdainement sont disparuz. Ce est la cause pourquoy Gali (ce sont les Françoys ainsi appellez par ce que blancs sont naturellement come laict, que les Grecz nomment gala) volentiers portent plumes blanches sus leurs bonnetz. Car par nature, ilz sont ioyeux/ candides/ gratieux et bien amez: et pour leur symbole et enseigne ont la fleur plus que nulle aultre blanche: c'est le Lys. Si demendez comment par couleur blanche nature nous induict entendre ioye et liesse: ie vos responds, que l'analogie et conformité est telle. Car comme le blanc exteriorement disgrège et espart la veue, dissolvent manifestement les esperitz visifz, selon l'opinion de Aristote en ses Problèmes, & des perspectifz, et le voyez par experience: quand vous passez les montz couvers de neige: en sorte que vous plaignez de ne povoir bien reguarder, ainsi que Xenophon escript estre advenu à ses gens: et comme Galen expose amplement libr. v. de usu partium: tout ainsi le cueur par ioye excellente est interiorement espart et patist manifeste resolution des esperitz vitaulx. Laquelle tant peut estre acreue: que le cueur demoureroit spolie de son entretien, & par consequent seroit la vie estaincte, comme demonstre ledict Galen li. v. de locis affectis, & li. ij. de symptomaton causis. Et comme estre au temps passé advenu tesmoignent Marc Tulle li. j. questio. Tuscul./ Verrius/ Aristotele/ Tite Live/ après la bataille de Cannes/ Pline lib. 7. c. 32. & 53. A. Gellius li. 3. c. 15. & aultres, à Diagoras Rodius. Chilo/ Sophocles/ Dionysius tyrans de Sicile/ Philippides/ Philemon/ Polycrata/ Philistion/ M. Iuventius/ et aultres, qui moururent de ioye. Et comme dict Avicenne in. 2. canone, & lib. de viribus cordis, du zaphran, lequel tant esiouyt le cueur, qu'il le despouille de vie si on en prend en dose excessive, par resolution & dilatation superflue. Ientre plus avant en ceste matière, que ne establissoys au commencement. Ycy doncques calleray mes voilles, remettant le reste au livre en ce consommé du tout. Et diray en un mot que le bleu signifie certainement le ciel & choses celestes, par mesmes symboles que le blanc signifioit ioye & plaisir.



De l'adolescence de Gargantua.


Cha. x.


    Gargantua depuys les troys iusques à cinq ans feut nourry et institué en toute discipline convenente par le commandement de son père, et celluy son temps passa comme les petitz enfans du pais, c'est assavoir à boyre/ manger/ & dormir, à manger/ dormir/ & boyre, & dormir/ boyre/ & manger. Tousiours se vaultroyt par les fanges, se mascaroyt le nez, se chaffouroyt le visage. Et aculoyt ses souliers & baisloit souvent aux mousches & couroyt voulentiers après les parpaillons, desquelz son père tenoyt l'empire. Il pissoyt sus ses souliers, il chyoit en sa chemise, il morvoyt dedans sa soupe. Et patrouilloit par tout. Les petitz chiens de son père mangeoyent en son escuelle. Luy de mesmes mengeoit avecques eulx: Ils luy leschoyent les badigoinces. Et sabez quey hillotz, que mau de pie vous vyre, ce petit paillard tousiours tastonnoyt ses gouvernantes cen dessus dessoubz, cen devant derrière, harry bourriquet: et desià commenczoit exercer sa braguette. Laquelle en chascun iour ses gouvernantes ornoyent de beaux boucques, de beaux rubans, de belles fleurs, de beaux flocquars: & passoyent leur temps à la fayre revenir entre leurs mains, comme la paste dedans la met. Puys s'esclaffoyent de ryre quant elle levoyt les aureilles, comme si le ieu leur eust pleu. L'une la nommoit ma petite dille, l'aultre ma pine, l'aultre ma branche de coural, l'aultre mon bondon, mon bouchon, mon vibrequin, mon possouer, ma terière, ma petite andouille vermeille, ma petite couille bredouille. Elle est à moy disoyt l'une. C'est la mienne, disoyt l'aultre. Moy, (disoyt l'aultre) n'y auray ie rien: par ma say ie la couperay doncques. Ha couper, (disoyt l'aultre) vous luy feriez mal ma dame, coupez vous la choses aux enfans? Et pour s'esbatre comme les petitz enfans de nostre pays luy feirent un beau virollet des aesles d'un moulin à vent de Myrebalais.



Des chevaulx factices de Gargantua.


chap. xi.


    Puis affin que toute la vie feust bon chevaulcheur, l'on luy feist un beau grand cheval de boys, lequel il faisoyt penader, saulter, voltiger: ruer & dancer tout ensemble, aller le pas le trot, l'entrepas, le gualot, les ambles, le hobin, le traquenard, le camelin, & l'onagrier. Et luy faisoyt changer de poil, comme font les moines de courtibaux selon les festes, de l'ailbrun, d'alezan, de gris pommellé, de poil de rat, de cerf/ de rouen/ de vache, de zencle, de pecile/ de pye/ de leuce. Et luy mesmes d'une grousse traine, feist un aultre cheval pour la chasse, et un aultre d'un fust de pressouer à tous les iours, et d'un grand chaisne une mulle avecques la housse pour la chambre. Encores en eust il dix ou douze à relays, & sept pour la poste. Et tous mettoit coucher auprès de soy. Un iour le seigneur de Pinensac visita son père, en gros train et apparat, on quel iour l'estoyent semblablement venuz veoyr le duc de Francrepas & le comte de Mouillevent, Par ma foy le logis feut un peu estroict pour tant de gens, et singulierement les estables: dont le maistre d'hostel et fourrier dudict seigneur de Painensac pour sçavoir si ailleurs en la maison estoyent estables vacques: s'adressèrent à Gargantua ieune garsonnet, luy demandans secrettement où estoyent les estables des grands chevaulx, pensans que voulentiers les enfans decellent tout. Lors il les mena par les grands degrez du chasteau passant par la seconde salle en une grande gualerie, par laquelle entrèrent en une grosse tour, et eulx montans par aultres degrez, dist le fourrier au maistre d'hostel, cest enfant nous abuse, car les estables ne sont iamais au hault de la maison. C'est (dist le maistre d'hostel) mal entendu à vous. Car ie sçay des lieux à Lyon, à la Basmette, à Chaisnon et ailleurs, où les estables sont au plus hault du logis, ainsi peult estre que darrière y a yssue au montouer. Mais ie le demanderay plus asseurement. Lors demanda à Gargantua. Mon petit mignon, où nous menez vous? A l'estable (dist il) de mes grands chevaulx. Nous y sommes tantoust, montons seulement ces eschallons. Puis les passant par une aultre grande salle, les mena en sa chambre, et retyrant la porte, voycy (dist il) les estables que demandez, voy là mon Genet, voy là mon Guildin, voy là mon Lavedan, mon Tracquenard, & les chargeant d'un gros livier, ie vous donne (dist il) ce Phryzon, ie l'ay eu de Francfort. Mais il sera vostre, il est bon petit chevallet, et de grand peine, avecques un tiercelet d'Autour/ demye douzaine d'Hespanolz/ et deux levriers/ vous voy là roy des Perdrys et Lievres pour tout cest hyver. Par saint Iean (dirent ilz) nous en sommes bien, à ceste heure avons nous le moine. Devinez ycy duquel des deux ilz avoyent plus matière, ou de soy cacher pour leur honte: ou de ryre, pour le passetemps? Eulx en ce pas descendens tous confus, il demanda. Voulez vous une aubelière? Qu'est ce? disent ilz. Ce sont (respondit il) cinq estroncz pour vous faire une muselière. Pour ce iour d'huy (dist le maistre d'hostel) si nous sommes roustiz, ia au feu ne bruslerons, car nous sommes lardez à poinct, en mon advis. O petit mignon, tu nous a baillé foin en corne: ie te voirray quelque iour pape. Ie l'entends (dist il) ainsi. Mais lors vous serez papillon: & ce gentil papeguay, sera un papelard tout faict. Voyre/ voyre/ dist le fourrier. Mais (dist Gargantua) divinez combien y a de poincts d'agueille en la chemise de ma mère? Seize, dist le fourrier. Vous (dist Gargantua) ne dictez pas l'evangile. Car il y en a sens davant & sens darrière: & les comptastez trop mal. Quant? dist le fourrier. Alors (dist Gargantua) qu'on feist de vostre nez une dille, pour tirer un muy de merde: et de vostre guorge un entonnouoir, pour la mettre en aultre vaisseau: car les fondz estoient esventez. Cor dieu (dist le maistre d'hostel) nous avons trouvé un causeur. Monsieur le iaseur dieu vous guard de mal, tant vo' avez la bouche fraische. Ainsi descendens à grand haste soubz l'arceau des degrez, laissèrent tomber le gros livier, qu'il leur avoit chargé: dont dist Gargantua. Que diantre vous estez maulvais chevaulcheurs: vostre courtault vous fault au besoing. Se il vous failloit aller d'icy à Cahusac, que aymeriez vous mieulx, ou chevaulcher un oyson, ou mener une truye en laisse? Iaymerois mieulx boyre, dist le fourrier. Et ce disant entrèrent en la sale basse, où estoit toute la briguade, et contans ceste nouvelle histoyre les feirent rire comme un tas de mousches.



Comment Grantgousier congneut
l'esperit merveilleux de Gargantua à
l'invention d'un torchecul.



Cha. xii.


    Sus la fin de la quinte année Grantgousier retournant de la defaicte des Canarriens visita son filz Gargantua. Là fut resiouy, comme un tel père povoit estre voyant un sien tel enfant. Et le baisant & accollant l'interrogeoyt de petitz propos pueriles en diverses sortes. Et beut d'autant avecques luy et ses gouvernantes: esquelles par grand soing demandoit entre aultres cas, s'ils l'avoyent tenu blanc & nect? A ce Gargantua feist responce, qu'il y avoit donné tel ordre, qu'en tout le pays n'estoyt guarson plus nect que luy.

    Comment cela? (dist Grantgousier.)

    Iay (respondit Gargantua) par longue & curieuse experience inventé un moyen de me torcher le cul, le plus royal/ le plus seigneurial/ le plus excellent, le plus expedient, que iamais feut veu.

    Quel? dist Grantgouzier.

    Comme vous le raconteray (dist Gargantua) presentement. Ie me torchay une foys d'un cachelet de velours de voz damoiselles: & le trouvay bon: car la mollice de la soye me causoyt au fondement une volupté bien grande. Une aultre foys d'un chapron d'ycelles, & feut de mesmes. Une autre foys d'un cachecoul, une aultrefoys des aureilles de satin cramoysi: mais la doreure d'un tas de spheres de merde qui y estoient, m'escorchèrent tout le darrière, que le feu sainct Antoyne arde le boyau cullier de l'orfebvre qui les feist: et de la damoiselle, qui les portoyt. Ce mal passa me torchant d'un bonnet de paige bien emplumé à la Souice. Puis fiantant darrière un buisson, trouvay un chat de Mars. D'icelluy me torchay, mais ses gryphes me exulcèrent tout le perinée. De ce me gueryz au lendemain me torchant des guands de ma mère bien parfumez de mauioin. Puis me torchay de Saulge/ de Fenoil/ de Aneth/ de Mariolaine/ de roses/ de fueilles de Courles, de Choulx, de Bettes, de Pampre/ de Guymaulves/ de Verbasce (qui est escarlatte de cul) de Lactues/ de fueilles de Espinards. Le tout me feist grand bien à ma iambe: de Mercuriale, de Persiguière, de Orties, de Consoulde: mais ien eu la cacquesangue de Lombard. Dont feu guary me torchant de ma braguette. Puis me torchay aux linceux/ à la couverture/ aux rideaux/ d'un coissin/ d'un tapiz/ d'un verd/ d'une mappe/ d'un couvrechief/ d'un mouschenez/ d'un peignouoir. En tout ie trouvay de palsir plus que ne ont les roigneux quant on les estrille. Voyre mais (dist Grantgousier) lequel torchecul trouvas tu meilleur? Ie y estoys (dist Gargantua) & bien tout en sçaurez le tu autem. Ie me torchay de foi/ de paille/ de baudusse/ de bourre/ de laine/ de papier: Mais

    Tousiours laisse aux couillons esmorche:

    Qui son hord cul de papier torche.

    Quoy? dist Grantgousier, mon petit couillon, as tu prins au pot? veu que tu rime desià.

    Ouy dea (respondit Gargantua) mon roy, ie rime tant & plus: & en rimant souvent m'enrime. Escoutez que dict nostre retraict aux fianteurs:

    Chiart
    Foirart
    Petart
    Brenous,
    Ton lard
    Chapart
    S'espart
    Sus nous.
    Hordous
    Merdous
    Esgous
    Le feu de saint Antoine te ard:
    Sy tous
    Tes trous
    Esclous
    Tu ne torche avant ton depart.
    En voulez vous dadventaige. Ouy dea, dist Grantgousier. Adoncq dist Gargantua.
    En chiant l'aultre hyver senty
    La guabelle que à mon cul doibs,
    L'odeur feut aultre que cuydois:
    Ien feuz du tout empuanty.

    O si quelqu'un eust consenty
    M'amener une que attendoys.
        En chiant.
    Car ie luy eusse assimenty
    Son trou d'urine/ à mon lourdoys.
    Ce pendant eust avecq ses doigtz
    Mon trou de merde guarenty.
        En chiant.
    Or dictez maintenant que ie n'y sçay rien. Par la mer Dé ie ne les ay faict mie, Mais les oyant reciter à dame grand que voyez cy, les ay retenu en gibbessière de ma memoyre.

    Retournons (dist Grantgousier) à nostre propos.

    Quel? (dist Gargantua.) Chier?

    Non, dist Grantgosier. Mais torcher le cul.

    Mais (dist Gargantua) voulez vous payer un bussat de vin Breton, si ie vous foys quinault en ce propos.

    Ouy vrayment, dist Grantgousier.

    Il n'est, dist Gargantua, point besoing de torcher le cul, sinon qu'il y ayt ordure. Ordure n'y peut estre, si on n'a chié: Chier doncques nous fault davant que le cul torcher.

    O (dist Grantgouzier) que tu as bon sens petit guarsonnet. Ces premiers iours ie te feray passer docteur en Sorbone par dieu, car tu as de raison plus que d'aage. Or poursuyz ce propos torcheculatif, ie t'en prie. Et par ma barbe pour un bussart tu auras soixante pippes Ientends de ce bon vin breton, lequel point ne croist en Bretaigne, mais en ce bon pays de Verron.

    Ie me torchay après (dist Gargantua) d'un couvrechief, d'un aureiller, d'une pantoufle, d'une gibbessière, d'un panier. Mais o, le malplaisant torchecul. Puis d'un chappeau. & notez que des chappeaux les uns sont ras, les aultres à poil, les aultres velouttez, les aultres tafetassez, les aultres satinisez. Le meilleur de tous est celluy de poil. Car il faict tres bonne abstersion de la matière fecale. Puis me torchay d'une poulle, d'un coq, d'un poulet, de la peau d'un veau, d'un lievre, d'un pigeon, d'un cormaran, d'un sac d'advocat, d'une barbute, d'une coyphe, d'un leurre, Mais concluent ie dys & maintiens, qu'il n'y a tel torchecul que d'un oyson bien dumeté, pourveu qu'on luy tieigne la teste entre les iambes. Et m'en croyez suz mon honeur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirificque, tant par la doulceur d'icelluy dumet, que par la chaleur temperée de l'oizon, laquelle facillement est communicquée au boyau cullier & aultres intestines, iusques à venir à la region du cueur & du cerveau. Et ne pensez poinct que la beatitude des heroes & semidieux qui sont par les champs Elysiens soit en leur Asphodèle ou Ambrosie ou Nectar, comme disent ces vieilles ycy. Elle est selon mon opinion en ce qu'ils se torchent le cul d'un oyzon.



Comment Gargantua feut institué
par un theologien en letres latines.



Chap. xiii.


    Ces propoz entenduz le bon homme Grantgouzier fut ravy en admiration considerant le hault sens & merveilleux entendement de son filz Gargantua. Et dist à ses gouvernantes. Philippe roy de Macedone congneut le bon sens de son filz Alexandre, à manier dextrement un cheval. Car ledict cheval estoit si terrible et efrené que nul ne ouzoyt monter dessus: par ce que à tous ses chevaucheurs il bailloit la saccade: à l'un rompant le coul, à l'aultre les iambes, à l'aultre la cervelle, à l'aultre les mandibules. Ce que considerant Alexandre en l'hippodrome (qui estoit le lieu où l'on pourmenoit les chevaulx), advisa que la fureur du cheval ne venoit que de frayeur qu'il prenoit à son umbre. Dont montant dessus le feist courir encontre le Soleil, si que l'umbre tumboit par darrière, et par ce moien rendit le cheval doulx à son vouloir. A quoy congneut son père le divin entendement qui en luy estoit, & le feit tresbien endoctriner par Aristotele, qui pour lors estoit estimé suz tous philosophes de grece. Mais ie vous diz, qu'en ce seul propous que iay presentement davant vous tenu à mon filz Gargantua, ie congnois que son entendement participe de quelque divinité: tant ie le voy agu, subtil, profond, & serain. Et ne foys doubte aulcun, qu'il ne parvieigne quelques foys à un degré souverain de sapience, s'il est bien institué. Par ainsi ie vieulx le bailler à quelque homme sçavant pour l'endoctriner selon sa capacité. Et n'y veulx rien espargner. Defaict l'on luy enseigna un grand docteur en theologie nommé maistre Thubal Holoferne, qui luy aprint sa chartre si bien qu'il la disoit par cueur au rebours: & il fut cinq ans & troys moys puis luy leut le Donat le facet le Theodolet, et Alanus in parabolis: et y feut treze ans et six moys. Mais notez que ce pendent il luy aprenoit à escripre Goticquement & escripvoit tous ses livres. Car l'art d'impression n'estoit poinct encores en usaige. Et portoit ordinairement un gros escriptoire pesant plus de sept mille quintaulx, du quel le gualimart estoit aussi gros & grand que les gros pilliers de Enay, et le cornet y pendoit à grosses chaisnes de fer, à la capacité d'un tonneau de marchandise. Puis luy leugt de modis significandi, avecques les commens de Hurtebize, de Fasquin, de Tropditeulx, de Gualehault, & Iehan le veau, de Billonio, Brelingnandus, et un tas d'aultres, & y feut plus de dix huyt ans & unze moys. Et le sceut si bien que au coupelaud il le rendoit par cueur à revers. Et prouvoit sus ses doigts à sa mère que de modis significandi non erat scientia. Puis luy leut le compost, où il feut bien seize ans & deux moys, lors que son dict precepteur mourut: & fut l'an mil quatre cens & vingt, de la verolle qui luy vint. Après en eut un aultre vieulx tousseux, nommé maiste Iobelin Bridé, qui luy leugt Hugutio, Hebrard, Grecisme, le doctrinal, les pars, le quid est, le supplementum. Marmotret, de modibus in mensa servandis. Seneca de quatuor virtutibus cardinalibus, Passavantus cum commento. Et dormi secure pour les festes. Et quelques aultres de semblable farine, à la lecture desquelz il devint aussi saige qu'onques puis ne fourneasmez nous.



Comment Gargantua fut mys soubz
aultres pedaguoges.



Chapi. xiiii.


A tant son père aperceut, que vrayment il estudioyt tresbien et y mettoit tout son temps, toutesfoys qu'en rien ne prouffitoyt. Et que pys est, qu'il en devenoyt fou niays tout resveux et rassoté. Dequoy se complaignant à don Philippe des Marays Viceroy de Papelygoffe entendit, que mieulx luy vauldroit rien n'aprendre que telz livres soubz telz precepteurs aprendre. Car leur sçavoir n'estoyt     que besterye, et leur sapience n'estoyt que moufles, abastardisant les bons et nobles esperitz, et corrumpent toute fleur de ieunesse. Et qu'ainsy soyt, prenez (dist il) quelqu'un de ces ieunes gens du temps present, qui ayt seulement estudié deux ans, on cas qu'il ne ayt meilleur iugement, meilleurs parolles, meilleur propos que vostre filz, et meilleur entrestien et honesteté entre le monde, reputez moy à iamais en taillebacon de la Brene. Ce que à Grantgosier pleut tresbien, et commenda qu'ainsi feut faict. Au soir en soupant, ledict des Marays introduict un sien ieune paige de Villegongys nommé Eudemon tant bien testonné, tant bien tyré, tant bien espousseté, tant honneste en son maintien, que mieulx resembloyt quelque petit angelot qu'un homme. Puis dist à Grantgosier. Voyez vous ce ieune enfant? il n'a pas encore seize ans, voyons si bon vous semble quelle difference y a entre le sçavoir de vos resveurs mateologiens du temps iadis, & les ieunes gens de maintenant, l'essay pleut à Grantgosier, et commenda que le page propouzast. Alors Eudemon demendant congié de ce faire audict viceroy son maistre, le bonnet au poing/ la face ouverte/ la bouche vermeille/ les yeux asseurez, & le regard assys suz Gargantua, avecques modestie iuvenile se tint suz ses pieds, et commencza le louer & glorifier, premierement de sa vertus et bonnes meurs, secondement de son sçavoir, tiercement de sa noblesse, quartement de sa beaulté corporelle. Et pour le quint doulcement l'exhortoyt à reverer son père en toute observance, le quel tant s'estudioyt à bien le faire instruyre, à la fin le prioit à ce qu'il le voulsist retenir pour le moindre de ses serviteurs. Car aultre don pour le present ne requeroyt des cieulx, sinon qu'il luy feust faict grace de luy complaire en quelque service agreable. Et le tout feut par icelluy proferé, avecques gestes tant propres/ pronunciation tant distincte/ voix tant eloquente/ et languaige tant aorné & bien latin, que mieulx resembloyt un Gracchus, un Ciceron ou un Emylius, du temps passé, qu'un iouvenceau de ce siecle, Mais toute la contenence de Gargantua fut qu'il se print à pleurer comme une vache, et se cachoyt le visaige de son bonnet. Et ne fut possible de tyrer de luy une parolle, non plus qu'un pet d'un asne mort. Dont son père fut tant courroussé, qu'il voulu occire maistre Iobelin. Mais ledict des Marais l'enguarda par belles remonstrances qu'il luy feist: en manière que fut son ire moderée. Puis commenda qu'il feust payé de ses guaiges, et qu'on le feist bien chopiner theologalement, ce faict qu'il allast à tous les diables. Au moins (disoyt il) pour le iour d'huy ne coustera il guères à son hoste, si dadventure il mouroyt ainsi sou comme un Angloys. Maistre Iobelin party de la maison, consulta Grantgousier avecques le Viceroy quel precepteur l'on luy pourroit bailler: et feut advisé entre eulx, que à cest office seroyt mis Ponocrates pedaguoge de Eudemon, et que tous ensemble iroient à Paris, pour congnoistre quel estoit l'estude des iouvenceaux de France pour celluy temps.



Comment Gargantua fut envoyé à Paris,
et de l'enorme iument que l'emporta,
& comment elle deffist les mousches bovines de la Beauce.



Cha. xv.


    En ceste mesmes saison Fayoles quart roy de Numidie envoya du pays de Africq à Grantgousier une iument la plus enorme et la plus grande que feut oncques veue, & la plus monstreuse. Comme assez sçavez, que Africque aporte tousiours quelque chose de nouveau. Car elle estoyt grande comme six Oriflans, et avoyt les pieds fenduz en doigtz, comme le cheval de Iules Cesar, les aureilles ainsi pendentes, comme les chevres de Languedoc, & une petite corne au cul. Au reste avoyt poil d'alezan toustade entreillize de grise pommelletes. Mays suz tout avoyt la queue horrible. Car elle estoyt poy plus/poy moins grosse comme la pile sainct Mars auprès de Langest: et ainsi quarrée, avecques les brancars ny plus ny moins ennicrochez, que sont les epicz on bled. Si de ce vous esmerveillez: esmerveillez vous dadventaige de la queue des beliers de Scythie: que pesoyt plus de trente livres, et des moutons de Syrie, es quelz fault (si Tenaud dict vray) asiuster une charrette au cul, pour la portertant elle est longe & pesante. Vous ne l'avez pas telle, vo' aultres paillards de plat pays, Et fut amenée par mer en troys carracques & un brigantin, iusques au port de Olone en Thalmondoys. Lors que Grantgousier la veit, Voicy (dist il) bien le cas pour porter mon filz à Paris. Or cza de par dieu, tout va bien. Il sera grand clerc on temps advenir. Si n'estoient messieurs les bestes, nous vivrions comme clercs. Au lendemain après boyre comme entendez prindrent chemin, Gargantua, son precepteur Ponocrates et ses gens, ensemble eulx Eudemon le ieune page. At par ce que c'estoyt en temps serain et bien attrempé, son père luy feist faire des botes fauves. Babin les nomme brodequins. Ainsi ioyeusement passèrent leur grant chemin: et tousiours grant chère: iusques au dessus de Orleans. On quel lieu estoyt une horrible forest de la longueur de trente et cinq lieues & de largeur dix & sept ou environ. Icelle estoyt horriblement fertile & copieuse en mousches bovines & feslons: en sorte que c'estoyt une vraye briguanderye pour les paouvres iuments/ asnes/ & chevaulx. Mais la iument de Gargantua vengea honestement tous les oultrages en ycelle perpetuées sus les bestes de son espèce, par un tour, duquel ne se doubtoient mie. Car soubdain qu'ilz feurent entrez en la dicte forest: et que les freslons luy eurent livré l'assault, elle desguaina sa queue: et si bien s'escarmouschant les esmouscha, qu'elle en abatyt tout le boys, à tords/ à travers/ decza/ delà/ par cy/ par là/ de lon/ de large/ dessuz/ dessoubz/ abatoyt boys comme un fauscheur faict d'herbes. En sorte que depuis n'y eut ne boys ne freslons. Mais feut tout le pays reduict en campaigne. Quoy voyant Gargantua, y print plaisir bien grand, sans aultrement s'en vanter Et dist à ses gens. Ie trouve beau ce. Dont depuis appelle ce pays la Beauce. Finablement arrivèrent à Paris. On quel lieu se refraischyut deux ou troys iours, faisant chère lye avecques ses gens, & s'enquestant quelz gens sçavens estoient pour lors en la ville: & quel vin on y beuvoyt.



Comment Gargantua paya la bien venue es Parisiens:
& comment il print les grosses cloches
de l'eglise nostre dame.



Chap. xvi.


    Quelques iours après qu'ilz se feurent refraishiz, il visita la ville: et fut veu de tout le monde en grande admiration. Car le peuple de Paris est tant sot/ tant badault/ & tant inepte de nature: qu'un basteleur/ un porteur de rogatons/ un mulet avecques ses cymbales/ un vielleux on mylieu d'un carrefou assemblera plus de gens que ne feroyt un bon prescheur evangelicque. Et tant molestement le poursuyvirent: qu'il feut contrainct soy reposer suz les tours de l'eglise nostre dame. On quel lieu estant, & voyant tant de gens à l'entour de soy: dist clerement.

    Ie croy que ces marroufles volent que ie leur paye icy ma bien venue & mon proficiat. C'est raison. Ie leur voys donner le vin. Mais ce ne sera que par rys.

    Lors en soubryant destacha sa belle braguette: & tyrant sa mentule en l'air, les compissa sy aigrement, qu'il en noya deux cens soixante mille, quatre cens dix & huyt. Sans les femmes & petitz enfans. Quelque nombre d'yceulx evada ce pissefort à legiereté des pieds.

    Et quand furent au plus hault de l'université, suans, toussans, crachans & hors d'haleine, commencèrent à renier et iurer, les plagues dieu. Ie renye dieu, Frandiene vez tu ben/ la merde/ po cab de dious/ das dich gots leyden schend/ pote de christo/ ventre sainct Quenet/ vertus guoy/ par sainct Fiacre de Brye/ sainct Treignant/ ie soys veu à sainct Thibaud/ Pasques dieu, le bon iour dieu, le diable m'emport/ foy de gentilhomme/ Par sainct Andouille/ par sainct Guodegrin qui fut martyrizé de pomes cuyttes/ par sainct Foutin l'apostre/ par sainct Vit/ par saincte mamye/ nous sommes baignez par rys.

    Dont feut depuis la ville nommée Paris, laquelle au paravant on appelloyt Leucece. Comme dict Strabo. lib. 4. C'est à dire en grec, Blanchette, pour les blanches cuysses des dames dudict lieu. Et par autant que à ceste nouvelle imposition du nom tous les assistans iurèrent chascun les saincts de sa paroisse: les Parisiens, qui sont faictz de toutes gens et toutes pièces, sont par nature et bons iureurs er bons iuristes: quelque peu outrecuydez. Dont estime Ioannus de Barranco. libro. de copiositate reverentiarum, que sont dictz Parrhesiens en Grecisme, c'est à dire fiers en parler. Ce faict consydera les grosses cloches qu'estoyent esdictes tours: & les fict sonner bien harmonieusement. Ce que faisant luy vint en pensée qu'elles serviroient bien de campanes au coul de sa iument, laquelle il vouloyt renvoyer à son père toute chargée de fromaiges de Brye et de harans frays. De faict les emporta en son logys. Ce pendant vint un commandeur iambonnier de sainct Antoine pour faire sa queste suille: lequel pour se faire entendre de loing, et faire trembler le lard on charnier les voulut emporter furtivement. Mais par honnesteté les laissa non par ce qu'elles estoient trop chauldes, mais par ce qu'elles estoient quelque peu trop pesantes à la portée. Cil ne fut pas celluy de Bourg. Car il est trop de mes amys. Toute la ville feut esmeue en sedition, comme vous sçavez que à ce ilz sont tant faciles, que les nations estranges s'esbahissent de la patience, ou (pour mieulx dire) de la stupidité des Roys de France, lesquelz aultrement par bonne iustice ne les refrènent: veuz les inconveniens qui en sortent de iour en iour. Pleust à dieu, que ie sceusse l'officine en laquelle sont forgez ces schismes & monopoles, pour veoir si ie ne feroys pas de beaulx placquars de merde. Croyez que le lieu on quel convint le peuple tout solfré & habaliné, feut Sorbone, où lors estoit, maintenant n'est plus, l'oracle de Lucece. La feut proposé le cas, & remonstré l'inconvenient des cloches transportées. Après avoir bien ergoté pro & contra, feut conclud en Baralipton, que l'on envoiroyt le plus vieulx & suffisant de la faculté theologale vers Gargantua pour luy remonstrer l'horrible inconvenient de la perte d'ycelles cloches. Et nonobstant la remonstrance d'aulcuns de l'université, qui alleguoient que ceste charge mieulx competoyt à un orateur, que à un theologien, feut à cest affaire esleu nostre maistre Ianotus de Bragmardo.



Comment Ianotus de Bragmardo feut envoyé
pour recouvrir de Gargantua les grosses cloches.



Chapi. xvii.


    Maistre Ianotus tondu à la Cesarine, & vestu de son lyripipion theologal, & bien antidoté l'estomach d'un coudignac de four, et eau beniste de cave, se transporta au logys de Gargantua, touchant davant soy troys bedeaulx à rouge muzeau, & trainnant après cinq ou six maistres inertes bien crottez à proffit de mesnaige. A l'entrée les rencontra Ponocrates: & eut frayeur en soy les voyant ainsi desguisez, & pensoyt que feussent quelques masques hors du sens. Puis s'enquesta à quelqu'un desdictz maistres inertes de la bande, que queroyt ceste mommerye? Il luy feut respondu, qu'ilz demandoient les cloches leurs estre rendues. Soubdain ce propos entendu Ponocrates alla dire les nouvelles à Gargantua: affin qu'il feut prest de la responce, & deliberast sur le champ ce que estoyt de fayre. Gargantua admonesté du cas appelle à part Ponocrates son precepteur, Philotime son maistre d'hostel, Gymnaste son escuyer, et Audemon, & sommairement confera avecques eulx suz ce que estoyt tant à fayre que à respondre. Tous feurent d'advis qu'on les menats au retraict du goubelet & là on les feist boyre theologalement, & affin que ce tousseux n'entrast en vaine gloire pour à sa requeste avoir rendu les cloches, l'on mandast ce pendent qu'il chopineroyt querir le Prevost de la ville, le Recteur de la faculté, & le Vicaire de l'eglise: es quelz, d'avant que le theologien eust proposé la commission, l'on delivreroyt les cloches. Après ce yceulx presens l'on oyroyt la belle harangue. Ce que feut faict, les susdictz arrivez, le theologien feut en pleine salle introduict, & commencza comme s'ensuyt en toussant.



La harangue de Maistre Ianotus de Bragmardo
faicte à Gargantua pour recouvrir les cloches.



Chapi. xviii.


    Ehen/ hen/ hen, Mna dies Monsieur, Mna dies. Et vobis Messieurs. Ce ne seroyt que bon que nous rendissiez nos cloches. Car elles nous font bien besoing. Hen/ hen/ hasch. Nous en avions bien aultrefoys refusé de bon argent de ceulx de Londres en Cahors, sy avions nous de ceulx de Bourdeaulx en Brye, qui les vouloient achapter pour la substantificque qualité de la complexion elementare, que est intronificquée en la terrestreité de leur nature quidditative pour extraneizer les halotz et les turbines suz nos vignes, vrayment non pas nostres, mays d'icy auprès. Car si nous perdons le piot: no' perdons tout et sens & loy. Si nous les rendez à ma requeste, ie y guaingneray six pans de saulcices, et une bonne paire de chausses, que me feront grand bien à mes iambes: ou ilz ne me tiendront pas promesse. Ho par dieu Domine, une paire de chausses sont bonnes. Et vir sapiens non abhorrebit eam. Advisez domine, il y a dix huyt iours que ie suis à matagraboliser ceste belle harangue. Reddite que sunt Cesaris Cesari, & que sunt dei deo. Par ma foy domine, si voulez souper avecques moy, par le cor dieu in camera, charitatis nos faciemus bonum cherubin. Ego occidi unum porcum, & ego habet bonum vinum. Mays de bon vin l'on ne peult fayre maulvays latin. Or sus de parte dei, date nobis clochas nostras. Tenez ie vous donne de par la faculté un sermones de Utino, que utinam vous nous baillez nos cloches. Vultis etiam pardonos? per diem vos habebitis, et nihil poyabitis. O monsieur domine, clochidonna minor nobis. Dea est bonum urbis? Tout le monde s'en sert. Si vostre iument s'en trouve bien: aussi faict nostre faculté, que comparata est iumentis insipientibus: & similis facta est eis, psalmo. nescio quo, si l'avoys ie bien quotté en mon paperat. Hen/ hen/ ehen/ hasch. Cza ie vous prouve que me les doibvez bailler. Eco sic argumentor. Omnis clocha clochabilis in clocherio clochando clochans clochativo clochare facit clochabiliter clochantes. Parisius habet clochas. Ergo gluc, ha/ ha/ ha. C'est parlé cela. Il est in tertio prime en Darii ou ailleurs. Par mon ame, iay eu le temps que ie faisoys diables de arguer. Mays de present ie ne fays plus que resver. Et ne me fault plus dorenavant, que bon bin/ bon lict/ le doux au feu: le ventre à table, et escuelle bien profonde. Hay, domine: ie vous pry in nomine patris & filii & spiritus sancti Amen, que vous rendez nos cloches: & dieu vous guard de mal, & nostre dame de santé, qui vivit & regnat per omnia secula seculorii, Amen, hen, hasch ehasch grrenhenhasch. Verumenim vero quando quidem dubio procul Edepol quoniam ita certe meus deus fidius, une ville sans cloches, est comme un aveuigle sans baston/ un asne sans cropière, et une vacche sans cymbales. Iusques à ce que nous les aiez rendues nous ne cesserons de crier après vo', comme un aveuigle qui a perdu son baston/ de braisler, comme un asne sans cropière/ et de bramer, comme une vacche sans cymbales. Un quidam latinisateur demourant près de l'hostel dieu, dist une foys, allegant l'autorité d'un Taponnus, ie faulx: c'estoyt Pontanus poete seculier, qu'il desyroit qu'elle feussent de plume, & le batail feust d'une queue de renard: pour ce qu'elles luy engendroient la chronicque aux tripes du cerveau, quant il composoyt ses vers carminiformes. Mais nac, petetin petetac nicque/ torche lorgne, il feut declaré hereticque. Nous les faisons comme de cire. Et plus n'en dict le deposant. Valete & plaudite. Calepinus recensui.



Comment le theologien emporta son drap,
& comment il eut proces contre les Sorbonistes.



Chapi. xix.


    Le theologien n'eut poinct si toust achevé, que Ponocrates & Eudemon s'esclaffèrent de rire tant profondement, que en riant cuydèrent rendre l'ame à dieu, ny plus ny moins que Crassius voyant un asne couillart qui mangeoyt des chardons: & comme Philemon voyant un asne qui mangeoyt des figues qu'on avoyt apresté pour le disner, mourut de force de rire. Ensemble eulx commencza de rire maistre Ianotus/ à qui mieulx/ mieulx, tant que les larmes leurs venoyent es yeulx: par la vehemente concution de la substance du cerveau: à laquelle feurent exprimées ces humiditez lachrymales, & transcoullées par les nerfz optiques, Ces rys du tout sedez, consulta Gargantua avecques ses gens sur ce qu'estoyt de faire. La feut Ponocrates d'advis, qu'on feit reboyre ce bel orateur. Et veu qu'il leur avoit donné de passe temps, & plus faict rire que n'eust Songecreux, qu'on luy baillast les six pans de saulcice mentionnez en la ioyeuse harangue, avecques une paire de chausses, troys cens de gros boys de moulle, vingt & cinq muiz de vin/ un lict à triple couche de plume anserine/ & une escuelle bien capable & profonde, lesquelles disoit estre à sa vieillesse necessaires. Le tout feut faict ainsi que deliberé. Excepté que Gargantua doubtant qu'on ne trouva à l'heure chausses commodes pour ses iambes: luy feist livrer sept aulnes de drap noir/ et troys de blanchet pour la doubleure. Le boys feut porté par les guaignedeniers, les maistres es ars portèrent les saulcices & escuelle, Maistre Ianot voulut porter le drap. Un desdictz maistres nommé Iousse Bandouille luy remonstroit que ce n'estoit honeste ny decent l'estat theologal, & qu'il le baillast à quelqu'un d'entre eulx.

    Ha (dist Ianotus) Baudet Baudet, tu ne concluds poinct in modo & figura, Voy là de quoy servent les suppositions, & parva logicalia. Pannus pro quo supponit?

    Confuse (dist Bandouille) & distributive.

    Ie ne te demande pas (dist Ianotus) Baudet, quomodo supponit, mais pro quo. C'est Baudet pro tibiis meis. Et pour ce le porteray ie egomet, sicut suppositum portat ad profitum.

    Ainsi l'emporta en tapinoys, comme feist Patelin son drap. Le bon feut quand le tousseux glorieusement en plein acte de Sorbonne requist ses chausses & saulcices, Car temporairement luy feurent denieez, pour autant qu'il les avoit eu de Gargantua selon les informations sur ce faictes. Il leurs remonstra que ce avoit esté de gratis, & de sa liberalité, par laquelle ilz n'estoient mie absoubz de leurs promesses. Ce nonobstant luy feut respondu qu'il se contentast de raison, & que aultre bribe n'en auroit.

    Raison? (dist Ianotus). No' ne ferons poinct ceans. Traitres malheureux vo' ne valez rien. La terre ne porte poinct gens plus meschans que vous estes. Ie le sçay bien: ne clochez pas davant les boyteux. Iay exercé la meschanceté avecques vous. Par la rate dieu, ie advertiray le Roy des enormes abus que sont forgez ceans, et par vos mains et meneez. Et que ie soye ladre, s'il ne vous faict tous vifz brusler comme bougre traitres/ hereticques/ & seducteurs ennemys de dieu & de vertus.

    A ces motz prindrent articles contre luy. Luy de l'aultre costé les feist adiourner. Somme, le procès feut retenu par la court, & y est encores. Les Sorbonicoles sur ce poinct feirent veu de ne soy descroter: maistre Ianot avecques ses adherens feist veu de ne se mouscher, iusques à ce qu'en feust dict par arrest deffinitif. Par ces veuz sont iusques à present demourez & croteux & morveux, car la court n'a encores bien grabelé toutes les pièces. L'arest sera donné es prochaines Calendes grecques. C'est à dire: iamays. Comme vous sçavez qu'ilz sont plus que nature, & contre leurs articles propres. Les articles de Paris, chantent que dieu seul peult fayre choses infinies. Nature, rien ne faict immortel: car elle mect fin & periode à toutes choses par elle produictes. Car omnia orta cadunt etc. Mays ces avalleurs de frimars font les procès davant eulx pendens, & infiniz/ & immortelz. Ce que faisans ont donné lieu, & verifie le dict de Chilon Lacedemonien consacré en Delphes, disant misère estre compaigne de procès: & gens playdoiens miserables. Car plus tost ont fin de leur vie, que leur droict pretendu.



L'estude & diète de Gargantua,
scelon la discipline de ses precepteurs Sorbonagres.



Chap. xx.


    Les premiers iours ainsi passez, & les cloches remises en leur lieu: les citoiens de Paris par recongnoissance de ceste honnesteté se offrirent d'entretenir & nourrir sa iument tant qu'il luy plairoit. Ce que Gargantua print bien à gré. Et l'envoyèrent vivre en la forest de Bière. Ce faict voulut de tout son sens estudier à la discretion de Ponocrates: Mais icelluy pour le commencement ordonna, qu'il feroyt à sa manière acoustumée: affin d'entendre par quel moien en sy long temps ses antiques precepteurs l'avoient rendu tant fat/ niays/ & ignorant. Il dispensoyt doncques son temps en telle faczon, que ordinairement il s'esveilloit entre huyt & neuf heures, feust il iour ou non, ainsi l'avoient ordonné ses regens theologiques, alleguans ce que dict David. Vanum est ante lucem surgere. Puis se guambayoit/ penadoyt/ & paillardoit par le lict quelque temps, pour mieulx esbaudir ses esperitz animaulx, & se habiloit selon la saison, mays voulentiers portoyt il une grande & longue robbe de grosse frize fourrée de renards: après se peignoyt du peigne de Almain, c'estoit des quatre doigtz & le poulce. Car ses precepteurs disoient, que soy aultrement peigner, laver, & nettoyer, estoit perdre temps en ce monde.

    Puis fiantoit, pissoyt, rendoyt sa gorge, rottoyt, esternuoit, et se morvoyt en archidiacre, & desieunoyt pour abatre la rouzée & maulvays aer: belles tripes frites, belles carbonades, beaux iambons, belles cabirotades, & force soupes de prime. Ponocrates luy remonstroit, que tant soubdain ne debvoit repaistre au partir du lict, sans avoir premierement faict quelque exercice. Gargantua respondit Quoy? N'ay ie pas faict bel exercice? Ie me suis vaultré six ou sept tours par my le lict, davant que me lever. Est ce pas assez? Le pape Alexandre ainsi faisoit par le conseil de son medicin Iuif: et vesquit iusques à sa mort, en despit des envieux: mes premiers maistres me y ont accoustumé, disans que le desieuner faisoit bonne memoire, pourtant y beuvoient les premiers. Ie m'en trouve fort bien, & n'en disne que mieulx. Et me disoit maistre Tubal (qui feut premier de sa licence à Paris) que ce n'est pas tout l'adventaige de courir bien toust, mais bien de partir de bonne heure: aussi n'est ce la santé totale de notre humanité, boyre à tas, à tas, à tas comme canes: mais ouy bien de boyre matin: unde versum.


    Lever matin, n'est pas bon heur,
    Boire matin est le meilleur:

    Après avoir bien à poinct desieuné, alloit à l'ecclise, & luy portoit on dedans un grand penier un gros breviaire empantouflé, pesant tant en gresse que en fremoirs & parchemin poy plus poy moins unze quintaulx. Là oyoit vingt & six ou trente messes, & ce pendent venoit son diseur d'heures en place, empaletocqué comme une duppe, & tresbien antidoté son alaine à force syropt vignolat. Avecques icelluy marmonnoit toutes ces kyrielles: & tant curieusement les espluschoit, qu'il n'en tomboit un seul grain en terre. Au partir de l'ecclise, on luy amenoit sur une traine à beufz un faratz de patenostres de sainct Claude, aussi grosses chacune, qu'est le moulle d'un bonnet: & se pourmenant par les cloistres, galeries, ou iardin en disoit plus que seize hermites. Puis estudioyt quelque meschante demye heure, les yeulx assis dessus son livre, mais (comme dict le Comicque) son ame estoit en la cuysine. Pissant doncq plein official, se asseoyt à table. Et par ce qu'il estoit naturellement phlegmaticque, commençoit son repas, par quelques douzaines de iambons, de langues de beuf fumées, de boutargues, d'andouilles, & telz aultres avant coureurs de vin. Ce pendent quatre de ses gens, luy gettoient en la bouche l'un après l'aultre continuement de la moustarde à pleines palerées puis beuvoit un horrificque traict de vin blanc, pour luy soulaiger les roignons. Après mangoit selon la saison viandes à son appetit, & lors cessoit de manger quand le ventre luy tiroit. A boire n'avoit poinct de fin, ny de canon. Car il disoit que les metes et bournes de boyre estoient quand la personne beuvant, le liège de ses pantoufles enfloit en haut d'un demy pied. Puis tout lourdement grignotant d'un transon de graces, se lavoit les mains de vin frais, s'escuroit les dens avec un pied de porc, & devisoit ioyeusement avec ses gens.

    Puis le verd estendu l'on desployait force chartes, force dez, & renfort de tabliers. Là iouyoit au fleux, au cent, à la prime, à la vole, à le pille, à la triumphe: à la picardre, à l'espinay, à trente & un, à la condemnade, à la carte virade, au moucontent, au cocu, à qui a si parle, à pille: nade: iocque: fore, à mariage, au gay, à l'opinion, à qui faict l'un faict l'autre, à la sequence, aux luettes, au tarau, à qui gaigne perd, au belin, à la ronfle, au glic, aux honneurs, à l'amourre, aux eschetz, au renard, aux marrelles, aux vasches, à la blanche, à la chance, à troys dez, aux talles, à la nicnocque. A lourche, à la renette, au barignin, au trictrac, à toutes tables, aux tables rabatues, au reniguebleu, au force, aux dames: à la babou, à primus secundus, au pied du cousteau, aux clefz, au franc du carreau, à par ou sou, à croix ou pille, aux pigres, à la bille, à la vergette, au palet, au iensuis, à fousquet, aux quilles, au rampeau, à la boulle plate, au pallet, à la courte boulle, à la griesche, à la recoquillette, au cassepot, au montalet, à la pyrouete, aux ionchées, au court baston, au pyrevollet, à cline musseté, au picquet, à la seguette, au chastelet, à la rengée, à la souffete, au ronflart, à la trompe, au moyne, au tenebry, à l'esbahy, à la foulle, à la navette, à fessart, au ballay, à sainct Cosme ie viens adorer, au chesne forchu, au chevau fondu, à la queue au loup, à pet en gueulle, à guillemain baille my ma lance, à la brandelle, au trezeau, à la mousche, à la migne migne beuf, au propous, à neuf mains, au chapifou, aux ponts cheuz, à colin bridé, à la grotte, au cocquantin, à collin maillard, au crapault, à la crosse, au piston, au bille boucquet, aux roynes, aux mestiers, à teste à teste bechevel, à laver la coiffe ma dame, au belusteau, à semer l'avoyne, à briffault, au molinet, à defendo, à la virevouste, à la vaculle, au laboureur, à la cheveche, aux escoublettes enraigées, à la beste morte, à monte monte l'eschelette, au pourceau mory, à cul sallé, au pigeonnet, au tiers, à la bourrée, au sault du buysson, à croyzer, à la cutte cache, à la maille bourse en cul, au nic de la bondrée, au passavant, à la figue, aux petarrades, à pillemoustard, aux allouettes, aux chinquenaudes.

    Après avoir bien ioué & beluté temps, il convenoit boire quelque peu, c'estoient unze peguadz pour homme. Et soubdain après bancqueter c'estoit sus un beau banc, ou en beau plein lict s'estendre & dormir deux ou troys heures sans mal penser, ny mal dire. Luy esveillé secouoyt un peu les aureilles: ce pendent estoit aporté vin frais, là beuvoyt mieulx que iamais. Ponocrates luy remonstroit, que c'estoit maulvaise diète, ainsi boyre après dormir. C'est (respondit Gargantua) la vraye vie des pères. Car de ma nature ie dors sallé: & le dormir m'a valu autant de iambons. Puis commenceoit estudier quelque peu, & patenostres en avant, pour lesquelles mieulx en forme expedier, montoit sus une vieille mulle, laquelle avoit servy neuf Roys, ainsi marmonnant de la bouche & dodelinant de la teste alloit veoir prendre quelque conil aux filletz. Au retour se transportoit en la cuysine pour sçavoir quel roust estoit en broche. Et souppoit tresbien par ma conscience: & volentiers convioit quelques beuveurs de ses voisins, avec lesquelz beuvant d'autant, comptoient des vieulx iusques es nouveaulx. Entre autres avoit pour domesticques les seigneurs du Fou, de Gourville & de Marigny. Après souper venoient en place les beaux evangiles de boys, c'est à dire force tabliers, ou le beau flux, un, deux, troys: ou à toutes restes pour abregier, ou bien alloient veoir les garses d'entour: & petitz bancquetz par my: collations & arrière collations. Puis dormoit sans desbrider iusques au lendemain huict heures.



Comment Gargantua feut institué par Ponocrates
en telle discipline, qu'il ne
perdoit heure du iour.



Chap. xxi.


    Quand Ponocrates congneut la vitieuse manière de vivre de Gargantua, delibera de aultrement le instituer en letres mais pour les premiers iours le tolera: considerant que nature ne endure poinct mutations soubdaines, sans grande violence. Pour doncques mieulx son oeuvre commencer, supplya un sçavant medicin de celluy temps, nommé Seraphin Calobarsy: à ce qu'il considerast si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voye. Lequel le purgea canonicquement avec Elebore de Anticyre, & par ce medicament luy nettoya toute l'alteration & perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy feit oublier tout ce qu'il avoit aprins soubz ses anticques precepteurs, comme faisoit Thimothe à ses disciples qui avoient esté instruictz soubz aultes musiciens. Pour mieulx ce faire, l'introduysoit es compaignies des gens sçavans, qui là estoient, à l'emulation desquelz luy creust l'esperit & le desir de estudier aultrement & se faire valoir.

    Après en tel train d'estude le mist qu'il ne perdoit heure quelconques du iour: ains tout son temps consommoit en letres & honeste sçavoir. Se esveilloit doncques Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendent qu'on le frotoit, luy estoit leue quelque pagine de la divine escripture haultement & clerement avec pronunciation competente à la matière, & à ce estoit comis un ieune page natif de Basché, nommé Anagnostes. Selon le propos & argument de ceste leczon, souventesfoys se adonnoit à reverer/ adorer/ prier & supplier le bon Dieu: duquel à la lecture monstroit la maiesté & iugemens merveilleux. Puys s'en alloit es lieux secretz fayre excretion des digestions naturelles. Là son precepteur repetoit ce que avoit esté leu: luy exposant les poinctz plus obscurs & difficiles. Eux retornans consideroient l'estat du ciel, si tel estoyt comme l'avoient noté au soir precedent: & quelz signes entroit le Soleil, aussi la Lune pour icelle iournée. Ce faict estoit habillé, peigné/ testonné/ acoustré/ & parfumé, durant lequel temps on luy repetoit les leczons du iour davant. Luy mesmes les disoyt par cueur: & y fondoit quelques cas practiques & concernens l'estat humain, lesquelz ilz estendoient aulcunesfoys iusques deux ou troys heures, mais ordinairement cessoient lors qu'il estoit du tout habillé. Puis par troys bonnes heures luy estoit faicte lecture, ce fait yssoient hors tousiours conferens des propoz de la lecture: & se deportoient en Bracque ou es prez, & ioueoient à la balle, ou à la paulme, galentement se exercens les corps, comme ilz avoient les ames auparavant. Tout leur ieu n'estoyt qu'en liberté: car ilz laissoient la partie quand leur plaisoyt, & cessoient ordinarement lors que suoient par my le corps, ou estoient aultrement las. Adoncq estoient tresbien essuez, & frottez, changeoient de chemise: et doulcement se pourmenans alloient veoir sy le disner estoyt prest. Là attendens recitoient clerement & eloquentement quelques sentences retenues de la leczon. Ce pendent monsieur l'appetit venoyt: et par bonne oportunité s'asseoient à table.

    Au commencement du repas estoyt leur quelque histoire plaisante des anciennes prouesses: iusques à ce qu'il eut print son vin. Lors (sy bon sembloyt) on continuoyt la lecture: ou commenceoient à diviser ioyeusement ensemble, parlans pour les premiers moys de la vertus, proprieté/ efficace/ & nature, de tous ce que leur estoyt servy à table. Du pain/ du vin/ de l'eau/ du sel/ des viandes/ poissons/ fruictz/ herbes/ racines/ et de l'aprest d'ycelles. Ce que faisant aprint en peu de temps tous les passaiges à ce competens en Pline, Atheneus, Dioscorides, Galen, Porphyrius, Opianus, Polybieus, Heliodorus, Aristotele, Aelianus, & aultres. Iceulx propos tenens faisoient souvent, pour plus estre asseurez, apporter les livres sudictz à table. Et si bien & entierement retint en sa memoire les choses dictes, que pour lors n'estoit medicin, qui en sceust à la moytié tant comme ilz faifaisoient.

    Depuis par après devisoient des leczons leues au matin, & parachevant leur repas par quelque confection de cotoniat, s'escuroit les dens avecques un trou de Lentisce, se lavoit les mains & les yeulx de belle eau fraische: & rendoient graces à dieu par quelques beaux cantiques faictz à la louange de la munificence & benignité divine. Ce faict on aportoit des chartes, non pour iouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses, & inventions nouvelles. Lesquelles toutes yssoient de Arithmeticque. En ce moyen entra en affection de ycelle science numeralle, & tous les iours après disner & souper y passoient temps aussi plaisantement, qu'il souloyt es dez ou es chartes. A tant sceut d'ycelle & theoricque et practicque, sy bien que Tunstal Angloys, qui en avoit amplement escript, confessa que vrayement en comparaison de luy il n'y entendoit que le hault Alemant. Et non seulement d'ycelle, mais des aultres sciences mathematicques, comme Geometrie, Astronomie, & Musicque. Car attendans la concoction & digestion de son past, ilz faisoient mille ioyeulx instrumens & figures Geometricques, & de mesmes practiquoient les canons Astronomicques. Après se esbaudissoient à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou suz un theme à plaisir de guorge. Et au regard des instrumens de musicque, il aprint à iouer du luc, & l'espinette, de la harpe, de la flutte de Alemant et à neuf trouz, de la viole & de la sacqueboutte. Ceste heure ainsi employée, la digestion parachevée, se purgoit des excrements naturelz: puis se remettoit à son estude principale par troys heures ou davantaige: tant à repeter la lecture matutinale, que à poursuyvre le livre entrepris, que aussi à escripre & bien traire & former les antiques & Rhomaines lettres.

    Ce faict yssoient hors leur hostel, avecques eulx un gentilhomme de Touraine nommé l'escuyer Gymnaste, lequel luy monstroit l'art de chevalerie. Changeant doncques de vestemens monstoit sus un coursier/ sus un roussin/ sus un genet/ sus un cheval legier: & luy donnoyt cent quarrières, le faisoit voltiger en l'air, franchir le fossé, saulter le palys, court tourner en un cercle, tant à dextre comme à senestre. La rompoyt non poinct la lance. Car c'est la plus grande reserve du monde, dire, Iay rompu dix lances en tournoy, ou en bataille: un charpentier le ferot bien. Mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemys. De sa lance doncq asserée, verde & roidde, rompoyt un huys, enfonczoyt un arnoys, aculloyt une arbre, enclavoyt un aneau, enlevoyt une selle d'armes, un aubert, un guantelet. Le tout faisoit armé de pied en cap. Au reguard de fanfarer & fayre les petitz popismes sus un cheval nul ne le feist mieulx que luy. Le voltigeur de Ferrare n'estoyt qu'un cinge en comparaison. Singulierement estoyt aprins à saulter hastivement d'un cheval sus l'aultre sans prendre terre. Et nommoyt on ces chevaulx desultoyres, & de chascun cousté la lance on poing monter sans estrivière, et sans bride guyder le cheval à son plaisir. Car telles choses servent à discipline militaire. Un aultre iour se exerceoit à la hasche. Laquelle tant bien coulloyt: tant vertement de tous pics reserroyt, tant soupplement avalloyt en taille ronde, qu'il feut passé chevalier d'armes en campaigne, & en tous essays. Puis bransloyt la picque, sacquoyt de l'espée à deux mains, de l'espée bastarde, de l'espagnole, de la dague & du poignart, armé, non armé, au boucler, à la cappe, à la rondelle. Couroyt le cerf, le chevreuil, le daim, le sanglier, le livre, la perdrys, le faisant, l'otarde. Iouer à la grosse balle, & la faisoyt Bondir en l'air autant du pied, que du poing. Luctoyt courroyt saultoyt, non à troys pas un sault non à clochepied, non au sault d'alement. Car (disoyt Gymnaste) telz saulx sont inutiles, & de nul bien en guerre Mays d'un sault persoyt un foussé, volloit sus une haye montoyt six pas encontre une muraille & rempoyt en ceste faczon à une fenestre de la hauteur d'une lance.

    Nageoyt en parfonde eau, à l'endroict, à l'envers, de cousté, de tout le corps, des seulz pieds, une main en l'air, en laquelle tenant un livre transpassoyt toute la rivière de Loyre à Montsoreau sans le mouiller & tyrant par les dens son manteau, comme faisoyt Iules Cesar, puis d'une main entroyt en grande force en un basteau: d'icelluy se gettoyt derechief en l'eau la teste la première, sondoyt le parfond, creuzoyt les rochiers & gouffres de la fosse de Savigny. Puis ycelluy basteau il tournoyt/ gouvernoyt/ menoyt hastivement lentement, à fil d'eau contre cours, le retenoyt en plene escluse, d'une main le guidoyt, de l'aultre s'escrymoyt avecq un grand aviron, tendoyt le vèle, montoyt au matz apr les traictz, couroyt sus les brancquars, adiustoyt la boussole, contreventoyt les boulines, bendoyt le gouvernail.

    Issant de l'eau roydement montoyt encontre la montaigne, & devalloyt aussé franchement, gravoyt es arbres comme un chat, saultoyt de l'une en l'aultre