Gargantua

François Rabelais

Extrait du chapitre 27 - Comment un moine de Seuilly sauva le clos de l'abbaye du sac des ennemis

De "Ce disant, il mit bas son grand habit" à "In manus."




Plan de la fiche sur le chapitre 27 de Gargantua de Rabelais :
Introduction
Texte étudié du chapitre 27
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

Cet extrait du chapitre 27 de Gargantua de Rabelais illustre la guerre Picrocholine.
Grandgousier, le père de Gargantua, est en guerre contre son voisin Picrochole. L'armée de Picrochole attaque la ville de Seuilly avant d’attaquer l'abbaye de Grandgousier, et tout particulièrement ses vignes.

Le portrait de Frère Jean des Entommeures est une critique joyeuse du monde religieux dans un texte marqué par une tonalité burlesque.


Protagonistes : - les bergers (paysans)
- les fouaciers (les gens qui habitent une petite ville)
- Frère Jean des Entommeures

Les fouaciers et les bergers se détestent.
Les bergers appartiennent au domaine de Grandgousier (père de Gargantua).
Les fouaciers appartiennent au domaine de Picrochole.

Tonalité épique (récit des exploits des héros) + parodie.

1° paragraphe : description du héros et de ses ennemis
2° paragraphe : bataille (dégâts que provoque le héros chez les ennemis)
3° paragraphe : attitude des vaincus
4° paragraphe : défaite de l'ennemi


Rabelais
François Rabelais

Texte étudié du Chapitre 27

Chapitre 27 de Gargantua


[...]

Ce disant, il mit bas son grand habit, et se saisit du bâton de la croix, qui était de cœur de cormier, long comme une lance, rond à plein poing, et quelque peu parsemé de fleurs de lys toutes presque effacées. Il sortit ainsi en beau savon, mit son froc en écharpe, et de son bâton de la croix donna brusquement sur les ennemis qui sans ordre, ni enseigne, ni trompette, ni tambourin, parmi le clos vendangeaient. Car les porte-guidons et porte-enseignes avaient mis leurs guidons et enseignes à l'entrée des murs ; les tambourineurs avaient défoncé leurs tambourins d'un côté, pour les emplir de raisins ; les trompettes étaient chargées de moussines ; chacun était dérayé.

Il choqua donc si raidement sur eux, sans dire gare, qu'il les renversait comme porcs, frappant à tors et à travers, à la vieille escrime. Aux uns il escarbouillait la cervelle, aux autres rompait bras et jambes, aux autres disloquait les spondyles du col, aux autres démolissait les reins, aplatissait le nez, pochait les yeux, fendait les mâchoires, enfonçait les dents en gueule, abattait les omoplates, meurtrissait les jambes, décrochait les hanches, déboîtait les bras…

Si quelqu'un se voulait cacher entre les ceps, il lui froissait toute l'arête du dos, et l'éreintait comme un chien.

Si un autre voulait se sauver en fuyant, à celui-là il faisait voler la tête en pièces par la commissure lamdoïde ; si quelqu'un grimpait dans un arbre, pensant y être en sûreté, il l'empalait de son bâton par le fondement.

Si quelqu'un de sa vieille connaissance lui criait : — Ah ! frère Jean, mon ami, je me rends ! — Il le faut bien, disait-il, mais en même temps tu rendras l'âme à tous les diables ; et soudain lui donnait dronos ; et si quelqu'un assez téméraire osait lui résister en face, c'est là qu'il montrait vraiment la force de ses muscles, car il leur transperçait la poitrine par le médiastin et par le cœur. À d'autres, donnant au-dessous des côtes, il subvertissait l'estomac et ils mouraient aussitôt. Il frappait si fièrement les autres par le nombril qu'il leur faisait sortir les tripes… Croyez que c'était le plus horrible spectacle qu'on vit jamais.

Les uns criaient sainte Barbe ; les autres saint Georges ; les autres sainte Nytouche ; les autres Notre-Dame de Cunault, de Lorette, de Bonnes-Nouvelles, de la Lenou, de Rivière. Les uns se vouaient à saint Jacques, les autres au saint suaire de Chambéry ; mais il brûla trois mois après sans qu'on en pût sauver un seul brin ! les autres à Cadouin ; les autres à saint Jean d'Angely ; les autres à saint Eutrope de Xaintes, à saint Mesme de Chinon, à saint Martin de Candes, à saint Clouaud de Sinays, aux reliques de Jourezay, et mille autres bons petits saints. Les uns mouraient sans parler, les autres parlaient sans mourir, les uns se mouraient en parlant, les autres parlaient en mourant, les autres criaient à haute voix : — Confession, confession, confiteor, miserere, in manus.



Annonce des axes

I. Une parodie de combat épique
II. Une satire de la religion



Commentaire littéraire

I. Une parodie de combat épique

Style emprunté à l'épopée chevaleresque (chanson de geste aux romans de chevalerie).
Intervention du narrateur pour parler aux spectateurs : "Croyez que c'était le plus horrible spectacle qu'on vit jamais."

Champ lexical de la violence très présent dans le texte.

Accumulations et exagérations : un seul guerrier contre tous, et qui sort facilement victorieux du combat.

Efficacité destructrice montrée par accumulation, et l'exagération de cette accumulation crée un effet comique : "Aux uns il escarbouillait la cervelle, aux autres rompait bras et jambes, aux autres disloquait les spondyles du col, aux autres démolissait les reins, aplatissait le nez, pochait les yeux, fendait les mâchoires, enfonçait les dents en gueule, abattait les omoplates, meurtrissait les jambes, décrochait les hanches, déboîtait les bras".

Insistance sur la mauvaise organisation des ennemis : "sans ordre, ni trompette, ni enseigne, ni tambourin" (accumulation de tambourins).
Les soldats sont devenus des pillards et ce qui leur servait à rester en ordre leur sert maintenant au pillage : "les porte-guidons et porte-enseignes avaient mis leurs guidons et enseignes à l'entrée des murs ; les tambourineurs avaient défoncé leurs tambourins d'un côté, pour les emplir de raisins".

Anaphore de si ("Si l'un deux", "Si un autre"...) pour montrer la toute puissance de frère Jean.

Mise en relief de l'anatomie : "cervelle, bras, jambes, spondyles du cou, reins, nez, yeux, mandibules, dents, …".
-> Mélange de termes courants de l'anatomie et de termes spécifiques employés par les médecins.
=> Parodie.

Enumération des pluriels et des indéfinis : "aux uns, aux autres". Puis passage à une personne précise : "quelqu'un". Gradation par rapport aux relations qui peuvent exister entre Frère Jean et ses ennemis : "si quelqu'un de sa vieille connaissance".

Accumulation de détails macabres -> le ton du texte vire au burlesque.

Frère Jean semble être un héros épique surnaturel, bien plus fort que tous ses assaillants -> parodie du combat. Ainsi Rabelais fait de frère Jean des Entommeures un héros sanglant et sans pitié. Nous sommes bien loin de la figure traditionnelle du moine !


II. Une satire de la religion

Les habits monacal sont détournés de leur fonction, ainsi frère Jean porte son froc (= habit de moine) en écharpe.

Fabrication d'une arme avec le "bâton de la croix" : "long comme une lance" (assimilation à une arme) -> Objet religieux et sacré qui se transforme en arme redoutable dans les mains du héros => ironie et humour de la part de Rabelais.

Frère Jean est sans pitié => bien différent de ce qu'on attend d'un moine défenseur du pardon : "je me rends ! — Il le faut bien, disait-il, mais en même temps tu rendras l'âme à tous les diables ; et soudain lui donnait dronos."

Mise en scène d'une foi naïve qu'ont les gens pour une divinité tutélaire.
- "Sainte Barbe, Saint Georges" -> réalisme
- "Sainte Nitouche" (hypocrite) -> personne n'a le besoin d'y croire.
- "Notre-Dame" : allusion à Marie.
Ironie par l'utilisation des lieux où s'est développé le culte de la Vierge : "de Cunault ! de Laurette ! de Bonnes Nouvelles ! de la Lenou ! de Rivière !".
- Attaque d'un des plus importants cultes qu'est Saint Jacques : "les uns se vouaient à Saint Jacques" -> scepticisme de Rabelais.

Rabelais s'attaque à ce qui constitue un mystère sacré dans l'église : "au Saint Suaire de Chambéry". Le Saint Suaire est le linge qui aurait entouré le corps du christ à sa mort.
-> Pour lui, la religion ce n'est pas garder une image du Christ.

Rabelais passe en revue ses souvenirs de Chinon : "saint Jean d'Angery, saint Eutrope de Saintes, saint Mesme de Chinon, à saint Martin de Candes, saint Clouaud de Cinais, reliques de Javrezay".

Pour Rabelais, toutes ces histoires là ne sont pas sérieuses -> hyperbole : "et mille autres bons petits saints".

Tous ces appels aux saints n'ont finalement pas le résultat escompté puisque les assaillants meurent : "les uns mouraient en parlant, les autres parlaient en mourant". Le chiasme souligne la nullité du résultat.





Conclusion

    Dans cet extrait de Gargantua, Rabelais caricature le genre épique car son héros, Frère Jean des Entommeures ne se bat pas pour une cause noble (il défend son vignoble par peur de ne plus avoi de vin). Ainsi, Rabelais réalise une satire de la religion et des moines.


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Merci à Marion pour cette analyse du chapitre 27 de Gargantua de Rabelais