Le Jeu de l'amour et du hasard

Marivaux - 1830

Acte I, Scène 6






Introduction

Le Jeu de l'amour et du hasard est une pièce de théâtre en trois actes écrite en prose par Marivaux et publiée en janvier 1730. Elle a été créée pour le théâtre Italien, à l'hôtel de Bourgogne pour un public plutôt aisé ; les représentations avaient lieu l'après-midi.
Le Jeu de l'amour et du hasard met en scène des personnages typiques de la comédie, comme par exemple Arlequin, célèbre surtout dans la commedia dell'arte. Cette pièce traite d'un sujet traditionnel de la comédie : le mariage, la découverte de l'autre et du sentiment amoureux par le déguisement. Les 3 actes sont les étapes de cette découverte.
De cette manière, on voit un reflet de la société : Orgon est un petit noble, on peut donc observer les rapports maître/valet. Silvia est une jeune fille moderne, qui veut choisir son époux et son père se montre compréhensif. Mais cela ne reflète pas totalement la mentalité de l'époque où les filles étaient entièrement soumises à l'autorité du père.

Cette liberté est surtout prise pour rendre l'intrigue intéressante.

Ce passage présente le premier tête-à-tête entre Silvia et Dorante depuis qu'ils ont décidé de se déguiser : chacun pense avoir affaire au domestique de l'autre, ce qui engendre un quiproquo dont les prémices sont exposés dans cette scène. que.

On peut se demander comment les jeunes futurs amants vont se comporter durant cette première rencontre sous le déguisement. Nous constaterons ensuite que Silvia et Dorante ne sont pas indifférents l'un à l'autre et nous suivrons la naissance de leur amour.


Lecture du texte

Le Jeu de l'amour et du hasard

ACTE I
SCÈNE 6


SILVIA, DORANTE

SILVIA, à part.
Ils se donnent la comédie, n'importe, mettons tout à profit, ce garçon-ci n'est pas sot, et je ne plains pas la soubrette qui l'aura ; il va m'en conter, laissons-le dire pourvu qu'il m'instruise.

DORANTE, à part.
Cette fille-ci m'étonne, il n'y a point de femme au monde à qui sa physionomie ne fit honneur, lions connaissance avec elle... (Haut.) Puisque nous sommes dans le style amical et que nous avons abjuré les façons, dis-moi, Lisette, ta maîtresse te vaut-elle ? Elle est bien hardie d'oser avoir une femme de chambre comme toi.

SILVIA
Bourguignon, cette question-là m'annonce que suivant la coutume, tu arrives avec l'intention de me dire des douceurs, n'est-il pas vrai ?

DORANTE
Ma foi, je n'étais pas venu dans ce dessein-là, je te l'avoue ; tout valet que je suis, je n'ai jamais eu de grande liaison avec les soubrettes, je n'aime pas l'esprit domestique ; mais à ton égard c'est une autre affaire ; comment donc, tu me soumets, je suis presque timide, ma familiarité n'oserait s'apprivoiser avec toi, j'ai toujours envie d'ôter mon chapeau de dessus ma tête, et quand je te tutoie, il me semble que je jure ; enfin j'ai un penchant à te traiter avec des respects qui te feraient rire. Quelle espèce de suivante es-tu donc avec ton air de princesse ?

SILVIA
Tiens, tout ce que tu dis avoir senti en me voyant, est précisément l'histoire de tous les valets qui m'ont vue.

DORANTE
Ma foi, je ne serais pas surpris quand ce serait aussi l'histoire de tous les maîtres.

SILVIA
Le trait est joli assurément ; mais je te le répète encore, je ne suis pas faite aux cajoleries de ceux dont la garde-robe ressemble à la tienne.

DORANTE
C'est-à-dire que ma parure ne te plaît pas ?

SILVIA
Non, Bourguignon ; laissons là l'amour, et soyons bons amis.

DORANTE
Rien que cela : ton petit traité n'est composé que de deux clauses impossibles.

SILVIA, à part.
Quel homme pour un valet ! (Haut.) Il faut pourtant qu'il s'exécute ; on m'a prédit que je n'épouserai jamais qu'un homme de condition, et j'ai juré depuis de n'en écouter jamais d'autres.

DORANTE
Parbleu, cela est plaisant, ce que tu as juré pour homme, je l'ai juré pour femme moi, j'ai fait serment de n'aimer sérieusement qu'une fille de condition.

SILVIA
Ne t'écarte donc pas de ton projet.

DORANTE
Je ne m'en écarte peut-être pas tant que nous le croyons, tu as l'air bien distingué, et l'on est quelquefois fille de condition sans le savoir.

SILVIA
Ah, ah, ah, je te remercierais de ton éloge si ma mère n'en faisait pas les frais.

DORANTE
Eh bien venge-t'en sur la mienne si tu me trouves assez bonne mine pour cela.

SILVIA, à part.
Il le mériterait. (Haut.) Mais ce n'est pas là de quoi il est question ; trêve de badinage, c'est un homme de condition qui m'est prédit pour époux, et je n'en rabattrai rien.

DORANTE
Parbleu, si j'étais tel, la prédiction me menacerait, j'aurais peur de la vérifier ; je n'ai point de foi à l'astrologie, mais j'en ai beaucoup à ton visage.

SILVIA, à part.
Il ne tarit point... Haut. Finiras-tu, que t'importe la prédiction puisqu'elle t'exclut ?

DORANTE
Elle n'a pas prédit que je ne t'aimerais point.

SILVIA
Non, mais elle a dit que tu n'y gagnerais rien, et moi je te le confirme.

DORANTE
Tu fais fort bien, Lisette, cette fierté-là te va à merveille, et quoiqu'elle me fasse mon procès, je suis pourtant bien aise de te la voir ; je te l'ai souhaitée d'abord que je l'ai vue, il te fallait encore cette grâce-là, et je me console d'y perdre, parce que tu y gagnes.

SILVIA, à part.
Mais en vérité, voilà un garçon qui me surprend malgré que j'en aie... (Haut.) Dis-moi, qui es-tu toi qui me parles ainsi ?

DORANTE
Le fils d'honnêtes gens qui n'étaient pas riches.

SILVIA
Va : je te souhaite de bon cœur une meilleure situation que la tienne, et je voudrais pouvoir y contribuer, la fortune a tort avec toi.

DORANTE
Ma foi, l'amour a plus de tort qu'elle, j'aimerais mieux qu'il me fût permis de te demander ton cœur, que d'avoir tous les biens du monde.

SILVIA, à part.
Nous voilà grâce au ciel en conversation réglée. (Haut.) Bourguignon je ne saurais me fâcher des discours que tu me tiens ; mais je t'en prie, changeons d'entretien, venons à ton maître, tu peux te passer de me parler d'amour, je pense ?

DORANTE
Tu pourrais bien te passer de m'en faire sentir toi.

SILVIA
Ahi ! Je me fâcherai, tu m'impatientes, encore une fois laisse là ton amour.

DORANTE
Quitte donc ta figure.

SILVIA, à part.
À la fin, je crois qu'il m'amuse... (Haut.) Eh bien, Bourguignon, tu ne veux donc pas finir, faudra-t-il que je te quitte ? (A part.) Je devrais déjà l'avoir fait.

DORANTE
Attends, Lisette, je voulais moi-même te parler d'autre chose ; mais je ne sais plus ce que c'est.

SILVIA
J'avais de mon côté quelque chose à te dire ; mais tu m'as fait perdre mes idées aussi à moi.

DORANTE
Je me rappelle de t'avoir demandé si ta maîtresse te valait.

SILVIA
Tu reviens à ton chemin par un détour, adieu.

DORANTE
Eh non, te dis-je, Lisette, il ne s'agit ici que de mon maître.

SILVIA
Eh bien soit, je voulais te parler de lui aussi, et j'espère que tu voudras bien me dire confidemment ce qu'il est ; ton attachement pour lui m'en donne bonne opinion, il faut qu'il ait du mérite puisque tu le sers.

DORANTE
Tu me permettras peut-être bien de te remercier de ce que tu me dis là par exemple ?

SILVIA
Veux-tu bien ne prendre pas garde à l'imprudence que j'ai eue de le dire ?

DORANTE
Voilà encore de ces réponses qui m'emportent ; fais comme tu voudras, je n'y résiste point, et je suis bien malheureux de me trouver arrêté par tout ce qu'il y a de plus aimable au monde.

SILVIA
Et moi je voudrais bien savoir comment il se fait que j'ai la bonté de t'écouter, car assurément, cela est singulier !

DORANTE
Tu as raison, notre aventure est unique.

SILVIA, à part.
Malgré tout ce qu'il m'a dit, je ne suis point partie, je ne pars point, me voilà encore, et je réponds ! en vérité, cela passe la raillerie. (Haut.) Adieu.

DORANTE
Achevons donc ce que nous voulions dire.

SILVIA
Adieu, te dis-je, plus de quartiers ; quand ton maître sera venu, je tâcherai en faveur de ma maîtresse de le connaître par moi-même, s'il en vaut la peine ; en attendant, tu vois cet appartement, c'est le vôtre.

DORANTE
Tiens, voici mon maître.




Annonce des axes

I. L'effort d'un jeu de rôle qui n'est pas toujours réussi
II. Révélation des sentiments
III. Jeu de travestissement
IV. La progression des sentiments



Commentaire littéraire

I. L'effort d'un jeu de rôle qui n'est pas toujours réussi

- Soucis de bien faire, de paraître un domestique.
S'inventent noms + tutoiement + Expressions familières.
- Travestissement peu crédible.
Volontairement : ne veulent pas devenir de vrais domestiques.
Involontairement : ne font pas attention à leur langage précieux : subjonctif imparfait + demande de remerciement.


II. Révélation des sentiments

Au début : sont distants l'un de l'autre. Silvia met des barrières.
Apartés de Silvia.
Plaisir du langage : pensent à la même chose, réagissent de la même manière.
Intérêt Silvia / Dorante.
Embarras de Silvia.
Jeu de Dorante.
Départ différé.


III. Jeu de travestissement

- Soucis de bien faire, de paraître un domestique.
Pour jouer aux domestiques, ils se tutoient, parlent de leurs maîtres : « ta maîtresse te vaut-elle ? ». C'est non seulement pour faire comme de coutume mais aussi pour en apprendre plus sur leur futur.
Ils tentent de se démarquer de valets ordinaires.
Marivaudage : jeu de travestissements : fausses tenues, faux noms, se construisent des personnages.
= Dorante « le fils d'honnêtes gens qui n'étaient pas riches » : n'est pas un valet grossier.

Phrases à double sens « on est quelquefois fille de condition sans le savoir. ».
Etonnés l'un par l'autre : « quel homme pour un valet ! »

- Mais ce jeu ne suffit pas : travestissement peu crédible

Ils tiennent quand même à se démarquer, pour ne pas devenir de vrais valets.

Ils veulent parler comme Lisette et Arlequin mais n'arrivent pas à imiter leur langage.
Langage précieux, soutenu :
* Jeu d'exclamations.
* Nombreuses questions traduisent leur étonnement « dis-moi, qui es-tu toi qui me parles ainsi ? »
* Reprennent les termes de l'autre « l'histoire de tous les valets », « l'histoire de tous les maîtres ».
* Subjonctif imparfait : « j'aimerais mieux qu'il me fût permis ».
* Exemple de langage soutenu et poli : « Tu me permettras peut-être bien de te remercier de ce que tu me dis là par exemple ? »
* Répliques courtes, spontanées alors qu'ils sont censés jouer un rôle : à l'aise.

Plaisir du langage qui donne une impression de spontanéité tout en étant travaillé. Aucun des deux personnages ne veut se révéler, ils entament donc une joute galante, à laquelle ils prennent plaisir : un peu étrange pour des valets mais ni l'un ni l'autre ne s'en rend compte, ils se sont tous deux pris au jeu.

Surprise agréable car l'autre (censé être un domestique) leur a paru mieux qu'ils ne l'avaient pensé. « Quel homme pour un valet ! ».
Mais en même temps, déception car n'ont pas obtenu les renseignements qu'ils désiraient.

Le spectateur qui sait tout peut apprécier à juste titre les événements et les conversations.


IV. La progression des sentiments

Silvia s'attend à ce qu'on lui fasse la cour, elle met donc des barrières entre eux : « on m'a prédit que je n'épouserai jamais qu'un homme de condition ».
Dorante lui est plus joueur, il pourrait parfaitement envisager de la séduire.

Apartés de Silvia révélateurs pour le spectateur. On voit son trouble, elle essaie de se nier à elle-même qu'elle est amoureuse « À la fin, je crois qu'il m'amuse… ».
Elle agit contrairement à ses désirs « Malgré tout ce qu'il m'a dit, je ne suis point partie ».
Elle s'analyse ironiquement, se découvre pour les spectateurs.

L'amour propre impose aux personnages de la retenue : ils ne se connaissent pas, parlent de façon détachée et se reprochent mutuellement d'oublier les sujets de la conversation « il ne s'agit ici que de mon maître. ». Ni l'un ni l'autre n'ont envie d'en parler.
Ils hésitent à en dire plus, simulent leur émoi pour ne pas trop se dévoiler.

Emploi du conditionnel :
« Tu pourrais bien te passer de m'en faire sentir toi. », « Je devrais déjà l'avoir fait » -> Volonté fugace et fausse.
En fait, ils veulent se connaître l'un l'autre. Le but initial de leur travestissement devient secondaire.

Naissance de l'amour :
Distinction, élévation de pensée et élégance de Dorante qui étonnent Silvia et l'intéressent « je te souhaite de bon cœur » « tu le mérites » : sympathie, compassion.
Silvia montre clairement qu'il l'intéresse.

Dorante : plus franc « j'aimerais mieux qu'il me fût permis de te demander ton cœur ».
« Tu pourrais bien te passer de m'en faire sentir, toi »-> Dorante dévoile ses sentiments.

Silvia est gênée « changeons d'entretien » : elle esquive les compliments de Dorante.

Silvia préfère partir pour éviter de se révéler.
Départ différé de nombreuses fois :
Répétition de « adieu » par Silvia.
Dorante tente de la retenir avec de mauvais prétextes: « Attends, Lisette, je voulais moi-même te parler d'autre chose ; mais je ne sais plus ce que c'est. ».
Silvia n'arrive pas à partir non plus.
Les deux personnages se rendent compte de l'importance de leurs liens « singuliers » : « notre aventure est unique ».


Conclusion

Malgré le quiproquo du double travestissement, le duo découvre avec surprise et plaisir des sentiments qui semblent réciproques et ne peuvent se détacher l'un de l'autre. Silvia et Dorante attendent quand même de découvrir leur prétendu promis.



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Merci à Madeleine pour cette fiche sur la scène 6 de l'acte I de Le Jeu de l'amour et du hasard - Marivaux