L'Etranger

Albert Camus

Troisième visite de l'aumônier

De "Alors, je ne sais pas pourquoi,..." à "...Lui aussi, on le condamnerait."





Plan de la fiche sur la troisième visite de l'aumônier de L'étranger d'Albert Camus :
Introduction
Lecture du texte
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Dans la deuxième partie du roman L'étranger, de Albert Camus, les quatre premiers chapitres sont consacrés à la procédure judiciaire depuis l'arrestation de Meursault jusqu'à sa condamnation. Dans le cinquième, l'aumônier sollicite à plusieurs reprises que Meursault le reçoive et se heurte à son refus répété.

    Le passage étudié relate la troisième visite de l'aumônier dans la cellule de Meursault. A l'issue d'une conversation difficile, Meursault explose dans un discours véhément exprimant sa révolte face à l'acharnement de l'aumônier qui l'exhorte à la repentance. Ce passage fait écho avec le chapitre 1 de la deuxième partie où le juge d'instruction brandissant le crucifix avait déjà sommé Meursault de se repentir devant l'image du rédempteur. L'explosion de violence de Meursault tout à fait inattendue étonne le lecteur.

    En quoi la révolte de Meursault face à l'aumônier confirme-t-elle son évolution depuis le meurtre de l'Arabe au point de constituer le véritable éveil d'une conscience ?




Lecture du texte

    Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier et je l'ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l'avais pris par le collet de sa soutane. Je déversais sur lui tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. Il avait l'air si certain, n'est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n'était même pas sûr d'être en vie puisqu'il vivait comme un mort. Moi, j'avais l'air d'avoir les mains vides. Mais j'étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sur de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n'avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu'elle me tenait. J'avais eu raison, j'avais encore raison, j'avais toujours raison. J'avais vécu de telle façon et j'aurais pu vivre de telle autre. J'avais fait ceci et je n'avais pas fait cela. Je n'avais pas fait telle chose alors que j'avais fait cette autre. Et après ? C'était comme si j'avais attendu pendant tout le temps cette minute et cette petite aube où je serais justifié. Rien, rien n'avait d'importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j'avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n'étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu'on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m'importaient la mort des autres, l'amour d'une mère, que m'importaient son Dieu, les vies qu'on choisit, les destins qu'on élit, puisqu'un seul destin devait m'élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n'y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait.

Fin de L'Etranger - Albert Camus



Annonce des axes

I. L'affirmation de soi face à l'aumônier représentant de la société
1. La violence de Meursault
2. L'éloquence du discours
3. L'affirmation de soi

II. L'affirmation d'une philosophie paradoxale d'une vie absurde mais pleinement « justifiée »
1. L'universalité de la mort
2. Des vies équivalentes
3. La vérité de Meursault : réponse de Camus à l'absurde



Commentaire littéraire

I. L'affirmation de soi face à l'aumônier représentant de la société

1. La violence de Meursault

- Violence physique « pris par le collet de sa soutane » + violence verbale qui se manifeste de plusieurs manières :
* ton et intensité : « crier à plein gosier »,
* teneur des propos : « je l'ai insulté » => discours narrativisé

- Explosion de Meursault = refus catégorique : « je lui ai dit de ne pas prier »
=> en réponse à la phrase de aumônier juste avant l'extrait : « je prierai pour vous »
=> refus de sa charité, de ses valeurs.

- Violence qui coïncide avec un phénomène très spécial qui se produit au plus profond de Meursault : « quelque chose qui a crevé en moi ».
Conséquence : « je déversais sur lui tout le fond de mon cœur »
=> métaphore filée qui fait référence à un trop plein qui se vide comme si toute la colère accumulée pendant 11 mois pouvait désormais se libérer par la parole => flot incontrôlable pour tout détruire.

- Explosion verbale suscitée par des sentiments contradictoires : antithèse entre « joie » et « colère ».

=> L'avènement de Meursault au langage est donc provoqué par l'avènement de Meursault à l'émotion qui apparait sous forme d'une espèce de crise de révolte de l'insoutenable.


2. L'éloquence du discours

Non seulement Meursault parle beaucoup, mais ses propos prennent l'allure d'un véritable discours rhétorique dont l'éloquence rompt avec le ton souvent neutre et inexpressif de bien des passages du roman.

- Emploi de questions rhétoriques : « Il avait l'air si certain, n'est-ce pas ? », « Et après ? », « Comprenait-il, comprenait-il donc ? »
=> Témoigne de sa volonté de faire réagir son interlocuteur sur le mode agressif de la provocation.

- Très nombreuses répétitions :
* 4 occurrences de l'adjectif « sûr » => 4 groupes rythmiques => amplification.
* répétition de « raison » => rythme ternaire : passé puis présent puis éternité => gradation sémantique.
* « privilégiés » répété 3 fois tantôt en participe passé/adjectif, tantôt en nom => valeur ironique qui met en relief l'ironie de Meursault et le thème de l'absurde : tout le monde est condamné à la mort.
* dédoublement d'un même terme : « rien, rien n'avait d'importance » => la condition de l'homme par confrontation à la réalité de la mort.

- D'autres reprises servent de point d'appui à la phrase et lui permettent de se déployer dans toute son ampleur rhétorique : Reprise du mot « souffle » pour faire repartir la phrase dans un deuxième grand mouvement.

- Certaines répétitions contribuent à un effet de symétrie ou d'opposition :
« Que m'importaient […] les destins qu'on élit, puisqu'un seul destin devait m'élire moi-même » => désigne de manière ironique la vie de l'aumônier, du juge, de tous ces gens droits moralement, opposition entre destin des autres et son propre destin pour dire qu'ils sont tous condamnés au même sort : « Je tenais cette vérité autant qu'elle me tenait ».
=> inversion grammaticale => puissance de la vérité qui s'impose à Meursault, celle de l'absurdité de nos existences.

- Rapprochement brutal de deux notions opposées pour éclater un paradoxe : « Il n'était même pas sûr d'être en vie puisqu'il vivait comme un mort »
=> l'aumônier ne vit pas dans le présent mais dans l'illusion de la vie éternelle après la mort.

=> Meursault d'ordinaire si économe d'effet rhétorique se lance ici dans un discours passionné où l'éloquence témoigne de la force nouvelle de ses convictions.


3. L'affirmation de soi

- Meursault explose car l'aumônier s'autorise à prononcer une vérité dans laquelle il ne se reconnaît pas au nom de ses propres convictions philosophiques et religieuses : « Vous avez un cœur aveugle » (paragraphe juste avant extrait)
=> Meursault = brebis égarée
=> impression que cette image le dépossède de son identité propre
=> refus d'être enfermé sous une étiquette discriminatoire qui le dépossède de son identité véritable.

- Les certitudes de l'aumônier sont réduites à néant à travers deux formules négatives : « aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme » et « il n'était même pas sûr d'être en vie »
=> cheveu = palpable, on peut le sentir => il évoque du plaisir par sa connotation érotique, or Meursault est capable de jouir du présent par opposition à l'aumônier => aumônier est incapable de voir beauté d'une femme.

- Rejet de ce qu'il appelle « son Dieu » de la même manière qu'il refuse de faire partie de la communauté de chrétiens (« des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient frères »).

- Opposition « lui » / « moi » : « Il n'était même pas sûr… » / « moi, j'étais sûr de moi, sûr de tout » => répétition pronoms personnels « moi » et « je » => redondance.

=> Meursault semble être arrivé à une pleine conscience de lui-même et de sa propre vie, reste à préciser quelles sont les certitudes auxquelles il est parvenu.


II. L'affirmation d'une philosophie paradoxale d'une vie absurde mais pleinement « justifiée »

1. L'universalité de la mort

- Meursault est condamné à mort et semble puiser ses nouvelles certitudes de cela. De fait, omniprésence de la mort. Elle est évoquée directement : « sûr […] de cette mort qu'allait venir ».

- De manière plus implicite: « des années qui n'étaient pas encore venues » et qu'il ne connaitra jamais ; « du fond de mon avenir » => exécution finale => c'est en fonction de cette perspective que se fait la prise de conscience de Meursault.

- Il prend conscience de la mort comme destin universel de l'homme : « un seul destin devait m'élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés »
=> antiphrase à valeur ironique => provocation, registre polémique
=> si tout le monde est privilégié, il n'y a plus de privilégié car cela suggère que nous sommes tous condamnés à mort quelles que soient les circonstances particulières qui amènent chacun de nous à la mort.

=> Cette mort que Meursault attend lui apparait comme sa justification, comme la preuve qu'il l'attend (« c'était comme si […] je serais justifié »). C'est bien l'instant de sa mort qui paradoxalement donnera à sa vie tout son sens, sa validité parce que la mort en faisant de sa vie un ensemble fini, un tout, donne à cette vie sa légitimité dans la mesure où il peut la saisir rétrospectivement.


2. Des vies équivalentes

- Puisque tout est voué à la mort, pour Meursault il n'existe pas de valeur qui puisse donner sens à la vie. Meursault insiste fortement sur cette idée : « rien, rien n'avait d'importance » => si rien n'a d'importance, tout est égal à tout, face à la mort tout s'égalise.

- En conséquence, Meursault n'éprouve aucun regret de ce qu'il a vécu puisque c'est équivalent à ce qu'il aurait vécu dans une autre vie => parallélisme syntaxique + rythme binaire.

- Meursault dénonce du même coup toutes les illusions humaines, leur prétention à être maître de leur vie sous prétexte qu'ils décident de leurs actes. « Que m'importaient […] les vies qu'on choisit, les destins qu'on élit ». Il réduit à néant les croyances des autres hommes et rejettent même de manière provocatrice l'amour d'une mère et la mort des autres.

=> Meursault sous le coup de la colère, balaie les convictions et les croyances sur lesquelles se fondent la vie des hommes. Elles sont dénoncées comme des illusions qui empêchent l'individu de vivre pleinement sa vie. Lui, au contraire, libéré de toutes ces fausses valeurs, peut accéder à la vérité de sa propre vie.


3. La vérité de Meursault : réponse de Camus à l'absurde

- Meursault sait d'abord ce qu'il n'est pas : brebis égarée, « cœur aveugle », antéchrist, monstre. Il refuse d'être ce que la société voudrait qu'il soit : un chrétien repentant, il serait dépossédé de son existence et ce serait renier sa propre vérité.

- Sa vérité = il possède enfin sa vie : « j'étais sûr de moi, sûr de tout » et surtout il parvient à être en plein accord avec cette vie dont il est désormais le possesseur lucide : « j'avais eu raison, j'avais encore raison, j'avais toujours raison », alors qu'avant il vivait au hasard.

- Sentiment d'avoir pleinement vécu sa vie. Ce qui compte c'est de la vivre en tant que tel, en ce qu'elle a de plus terrestre, de plus concret, de plus sensitif, de plus sensuel => résume cette formule « aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme » => symbole sensuel de ce que le monde peut offrir à l'homme et il résume sa conception terrestre de la vie.

=> Par la colère, Meursault accède à une forme de sagesse qui n'est pas sans rappeler la philosophie épicurienne : même constat : universalité de la mort ; antidote : profiter pleinement de chaque instant. Une différence cependant, c'est que pour les épicuriens les vies ne s'équivalent pas parce que l'épicurien, pour accéder au bonheur, doit cultiver la juste mesure, c'est-à-dire faire un choix raisonné des plaisirs. Dans tous les cas, on s'oppose à la philosophie religieuse pour qui la vie n'est qu'une préparation à la vie éternelle.




Conclusion

    Ce moment de révolte contre l'aumônier est bien une prise de conscience définitive de Meursault. En effet dans un discours plein de véhémence, Meursault rejette la vérité de l'aumônier pour affirmer sa propre vérité : la vie est absurde et n'a pas de sens, les vies se valent toutes. Regardée d'un point de vue rétrospectif, la vie de Meursault se trouve totalement légitime et apparait comme son bien le plus inaliénable et précieux. En réponse à l'absurde, Meursault fait l'apologie (discours de défense) de la vie dans ce qu'elle a de plus terrestre. Evidemment, à travers le discours de Meursault, c'est la philosophie de Camus qui s'exprime. Meursault n'accède à cette sagesse que par la révolte contre les illusions du sens, révolte qui est un passage nécessaire pour accéder à la juste lucidité. Finalement, ce passage formule clairement, en toute lucidité, ce que Meursault a vécu de manière intuitive tout au long du texte : art de s'imprégner de l'instant présent.

    L'Etranger n'est pas un roman de l'absurde mais un roman qui répond aux sentiments de l'absurde en proposant une sagesse qui permet d'échapper au désespoir. Cela s'oppose au roman La Nausée de Sartre.
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Merci à Claudia pour cette analyse sur L'Etranger de Camus