Le Cygne (I et II)

Charles Baudelaire

Les Fleurs du mal - section "Tableaux parisiens"




Introduction

Le poème Le Cygne de Charles Baudelaire est situé dans la section « Tableaux parisiens » de Les Fleurs du Mal. A l'époque à laquelle est écrit ce poème, Paris est transformé par le baron Haussmann. Il s'agit d'un poème en deux parties, treize quatrains d'alexandrins en rimes croisées. Il possède une structure en miroir : les mêmes éléments sont repris dans l'ordre inverse, on commence avec Andromaque et on finit avec elle. Les allégories priment dans ce poème : Baudelaire fait appel à son imagination et à des souvenirs, des références littéraires. Le poème est dédié à Victor Hugo : à cette époque, il est exilé.


Lecture du poème



Télécharger Le Cygne - de Baudelaire en version mp3 (clic droit - "enregistrer sous...")
Lu par Thomas de Châtillon - source : litteratureaudio.com




LXXXIX - Le Cygne

A Victor Hugo

I

Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
L'immense majesté de vos douleurs de veuve,
Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile,
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel) ;

Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques,
Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flaques,
Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

Là s'étalait jadis une ménagerie ;
Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux
Froids et clairs le Travail s'éveille, où la voirie
Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,

Un cygne qui s'était évadé de sa cage,
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le coeur plein de son beau lac natal :
"Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ?"
Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
Sur son cou convulsif tendant sa tête avide
Comme s'il adressait des reproches à Dieu !

II

Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N'a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m'opprime :
Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
Comme les exilés, ridicule et sublime
Et rongé d'un désir sans trêve ! et puis à vous,

Andromaque, des bras d'un grand époux tombée,
Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
Auprès d'un tombeau vide en extase courbée
Veuve d'Hector, hélas ! et femme d'Hélénus !

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique
Piétinant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derrière la muraille immense du brouillard ;

A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais ! à ceux qui s'abreuvent de pleurs
Et tètent la Douleur comme une bonne louve !
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !

Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus !... à bien d'autres encor !


Charles Baudelaire - Les Fleurs du mal


Annonce des axes


Commentaire littéraire

I. Association d’idées et de souvenirs

1. Les travaux à Paris montrent le passage d’un monde à l’autre :

Ce poème se trouve dans la section « Tableaux parisiens », et il a été écrit au moment où la baron Haussmann a débuté ses travaux de rénovation de Paris. Ces travaux ont duré 17 ans  (de 1853 à 1870). « Comme je traversais le nouveau Carrousel./ Le vieux Paris n'est plus ». Ici Baudelaire fait référence au carrousel qui était la place où Louis XIV a construit un arc de triomphe. Les travaux du baron Haussmann ont détruit le vieux quartier du Doyenné entre le Louvre et les Tuileries.

2. Les exilés, supports de la pensée du poète :
Baudelaire a dédié son poème Le Cygne à Victor Hugo, qui au moment où Baudelaire écrit ces vers est exilé. Andromaque peut être rapprochée de Victor Hugo, car elle est tout comme lui une figure de l’exil. Lorsque son mari Hector mourut durant la guerre de Troie, elle fut emmenée en esclavage par Pyrrhus. Ici Baudelaire utilise un épisode de la mythologie grecque car la mythologie a quelque chose de tragique. Dans la seconde partie, Andromaque est rapprochée à la négresse qui recherche sa superbe Afrique, aux orphelins, aux matelots, aux captifs et aux vaincus. Cette énumération se termine par des points de suspension, donc il reste encore de nombreux exemples d’exilés, ce qui est confirmé par « à bien d’autres encor ! ».

3. La richesse des thèmes :
Ce poème est riche car il est composé de multiples thèmes, et les champs lexicaux y sont variés.
Thème de la perte et de l’absence : tous les personnages évoqués par Baudelaire ont perdu ou souhaitent obtenir quelque chose. Andromaque a perdu son seul amour Hector, la négresse recherche sa superbe Afrique, toutes deux ont perdu la raison et sont dans un état second « en extase courbée » (vers 39) et « l’œil hagard » (vers 42). Les matelots oubliés dans une île ont perdu leur famille, les captifs ont perdu leur liberté et les vaincus ont perdu la guerre.
Thème de la douleur et de la souffrance : ces sentiments sont ressentis avec Andromaque. Baudelaire évoque également la louve romaine, mère de Remus et Romulus, qui leur fait téter la douleur, alors qu’il devrait téter le lait maternel qui leur est vital « Et tètent la Douleur comme une bonne louve ! ».


II. Un poème fondé sur l’allégorie

1. L’allégorie du Cygne :
Le titre de ce poème est « Le Cygne ». Le Cygne est un animal impérial et noble de par sa blancheur, il est sublime. Baudelaire utilise l’image du cygne qui n’est pas à son aise dans Paris, lui aussi est une figure de l’exil. Le cygne est personnifié puisqu’il est doué d’une voix dans la première partie. Il y a une opposition entre le lieu où il se trouve et le lieu où il devrait être « pavé sec », « sol raboteux », « ruisseaux sans eau » et « dans la poudre » est opposé à « son beau lac natal ».

2. Cette allégorie permet à Baudelaire d’éclairer la condition de l’homme moderne :

Lorsque le Cygne s’échappe de sa cage, il est désorienté « gestes fous » et n’est pas dans son état naturel, il quitte la ménagerie car il pense pouvoir trouver l’eau de son lac natal en ville, mais il ne trouve que de la poussière sur le pavé. On peut alors penser que le Cygne est utilisé pour montrer que l’homme ne peut pas obtenir ce qu’il veut.


III. Le poète est présent dans ce poème

1. Un poète omniprésent :
Le poème est écrit au fil de la pensée de l’auteur. Il y a une reprise anaphorique de « je pense » tout au long du poème. La première personne du singulier est présente : avec « mon », « ma ». Baudelaire nous dévoile ses sentiments « une image m’opprime ».

2. Un poète troublé par le changement de Paris :
Tout comme le Cygne, Baudelaire est perturbé par tous les bouleversements qui ont lieu dans Paris. On peut le sentir à la ponctuation très marquée avec de nombreux point d’exclamations et de suspension. Et également l’injonction « hélas » traduisant la nostalgie et le regret du poète quant au vieux Paris. Il y a le lexique de la mélancolie « mes chers souvenirs ». Les vers « Paris change ! mais rien dans ma mélancolie/ N'a bougé ! » montre que le poète ne souhaite pas oublier son vieux Paris. En cela il est comparable au cygne, puisque son lieu naturel est transformé, et que le poète ne sent pas en harmonie avec ce nouvel environnement.



Conclusion







Retourner à la page sur l'oral du bac de français !


Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette fiche