Les Lettres persanes

Montesquieu

Lettre 86





Plan de la fiche sur La Lettre persane 86 (LXXXVI) de Montesquieu :
Introduction
Texte de la lettre 86
Annonce des axes
Commentaire littéraire


Introduction

Présenter Montesquieu et Les Lettres persanes.



Texte de la lettre 86

USBEK A MIRZA
A Ispahan.


    Tu sais Mirza, que quelques ministres de Cha-Soliman avaient formé le dessein d'obliger tous les Arméniens de Perse de quitter le royaume, ou de se faire mahométans, dans la pensée que notre empire serait toujours pollué, tandis qu'il garderait dans son sein ces infidèles.
    C'était fait de la grandeur persane, si dans cette occasion l'aveugle dévotion avait été écoutée.
    On ne sait comment la chose manqua ; ni ceux qui firent la proposition, ni ceux qui la rejetèrent, n'en connurent les conséquences : le hasard fit l'office de la raison et de la politique, et sauva l'empire d'un péril plus grand que celui qu'il aurait pu courir de la perte de trois batailles et de la prise de deux villes.
    En proscrivant les Arméniens, on pensa détruire en un seul jour tous les négociants, et presque tous les artisans du royaume. Je suis sûr que le grand Cha-Abas aurait mieux aimé se faire couper les deux bras que de signer un ordre pareil, et qu'en envoyant au Mogol et aux autres rois des Indes ses sujets les plus industrieux, il aurait cru leur donner la moitié de ses Etats.
    Les persécutions que nos mahométans zélés ont faites aux Guèbres les ont obligés de passer en foule dans les Indes ; et ont privé la Perse de cette laborieuse nation, si appliquée au labourage, qui seule, par son travail, était en état de vaincre la stérilité de nos terres.
    Il ne restait à la dévotion qu'un second coup à faire : c'était de ruiner l'industrie ; moyennant quoi l'empire tombait de lui-même, et avec lui, par une suite nécessaire, cette même religion qu'on voulait rendre si florissante.
    S'il faut résonner sans prévention, je ne sais, Mirza, s'il n'est pas bon que dans un Etat il y ait plusieurs religions.
    On remarque que ceux qui vivent dans des religions tolérées, se rende ordinairement plus utiles à leur patrie que ceux qui vivent dans la religion dominante ; parce que, éloignés des honneurs, ne pouvant se distinguer que par leur opulence et leur richesses, ils sont portés à en acquérir par leur travail, et à embrasser les emplois de la société les plus pénibles.
    D'ailleurs, comme toutes les religions contiennent des préceptes utiles à la société, il est bon qu'elles soient observées avec zèle. Or qu'y a-t-il de plus capable d'animer ce zèle que leur multiplicité ?
    Ce sont des rivales qui ne se pardonnent rien. La jalousie descend jusque aux particuliers : chacun se tient sur ces gardes, et craint de faire des choses qui déshonoreraient son parti, et l'exposeraient aux mépris et aux censures impardonnables du parti contraire.
    Aussi a-t-on toujours remarqué qu'une secte nouvelle introduite dans un Etat était le moyen le plus sûr pour corriger les abus de l'ancienne.
    On a beau dire qu'il n'est pas dans l'intérêt du prince de souffrir plusieurs religions dans son Etat. Quand toutes les sectes du monde viendraient s'y rassembler, cela ne lui porterait aucun préjudice ; parce qu'il n'y en a aucune qui ne prescrive l'obéissance et ne prêche la soumission.
    J'avoue que les histoires sont remplies de guerres de religion : mais qu'on y prenne bien garde, ce n'est point la multiplicité des religions qui a produit ces guerres, c'est l'esprit d'intolérance qui animait celle qui se croyait la dominante.
    C'est cet esprit de prosélytisme, que les Juifs ont pris aux Egyptiens, et qui d'eux est passé, comme une maladie épidémique et populaire, aux mahométans et aux chrétiens.
    C'est enfin cet esprit de vertige, dont les progrès ne peuvent être regardés que comme une éclipse entière de la raison humaine.
    Car enfin, quand il n'y aurait pas de l'inhumanité à affliger la conscience des autres, quand il n'en résulterait aucun des mauvais effets qui en germent à milliers, il faudrait être fou pour s'en aviser. Celui qui veut me faire changer de religion ne le fait sans doute que parce qu'il ne changerait pas la sienne quand on voudrait l'y forcer : il trouve donc étrange que je ne fasse pas une chose qu'il ferait lui-même, peut-être pour l'empire du monde.

A Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 1, 1715.  



Annonce des axes

I. Le plaidoyer du philosophe
II. Un tableau implicite de la France
III. La stratégie argumentative de Montesquieu



Commentaire littéraire

I. Le plaidoyer du philosophe

- Composition du texte : 2 parties
Lignes 1 à 20 (du début de la lettre à "...on voulait rendre si florissante.") : Usbeck expose 2 événements survenus en Perse et leurs conséquences attendues ou constatées. Ainsi, il utilise le discours narratif et la 3ème personne. Il permet au lecteur de tirer une leçon : la tolérance a appauvri la Perse.
Lignes 21 à 54 (de "S'il faut résonner..." à la fin) : Intervention d'Usbeck (porte-parole de l'auteur) explicite comme le montrent les emplois du présent et de la 1ère personne. Montesquieu fait ainsi un plaidoyer en faveur de la religion.

- La question du pluralisme religieux :
Pour Montesquieu, la religion doit être sous l'intérêt national, qui peut être menacé par les abus et le fanatisme d'une seule religion. Or s'il y a plusieurs religions, l'une corrigeant l'autre, ce sera leur fonction sociale qui primera et non leur contenu religieux.
- Contre le prosélytisme :
Montesquieu fait une métaphore entre le prosélytisme et une " maladie épidémique ". Par ailleurs, le prosélytisme est synonyme d'intolérance, la construction anaphorique " c'est l'esprit d'intolérance …/ c'est cet esprit de prosélytisme …/ c'est enfin cet esprit de vertige … " associe ici prosélytisme et intolérance.


II. Un tableau implicite de la France

- Montesquieu fait le parallèle entre les faits survenus en France et les faits survenus en Perse, comme par exemple " le dessein d'obliger tous les Arméniens de Perse de quitter le royaume pour toujours ou de se faire mahométans " fait allusion à la révocation de l'Edit de Nantes en 1685 par Louis XIV (comparé à Chah Soliman) aboutissement d'une politique de persécution et de répression des Protestants et notamment avec les dragonnades (1680). Montesquieu fait porter aux " ministres " la responsabilité de cette politique, qui selon les historiens correspondait pourtant aux convictions personnelles du roi et à sa conception de la monarchie absolue. La France s'appauvrit d'au moins 200 000 protestants, industriels, artisans, commerçants, agriculteurs… qui émigrèrent en Prusse et en Hollande (ici : royaumes de l'Inde voisins de la Perse). Les protestants reprirent les armes dans les Cévennes (1702-1705) et les persécutions se prolongèrent au XVIIIème siècle.

- L'avant dernier paragraphe fait évidemment allusion aux guerres de religion, auxquelles avait mis fin l'édit de Nantes promulgué par Henri IV, peut-être évoqué ici à travers la figure du " grand Chah Abas ".


III. La stratégie argumentative de Montesquieu

- La thèse est énoncée dans la phrase des lignes 22-23 ("S'il faut résonner sans prévention, je ne sais, Mirza, s'il n'est pas bon que dans un Etat il y ait plusieurs religions"). Elle est formée de manière atténuée comme une hypothèse que le locuteur s'emploie ensuite à justifier par une série de huit arguments : Montesquieu affirme en fait qu' " il […] est […] bon que dans un état il y ait plusieurs religions. " donc que la tolérance est utile à l'Etat.

- Argument 1 (l. 24-28) de type socio-économique : les adeptes d'une religion minoritaire cherchent à se valoriser par le travail et la fortune ce qui est bénéfique à la nation.
- Argument 2 : (l. 29-35) de type socio politique : toute religion présentant des principes d'organisation sociale, leur multiplicité les places en position de rivales et cette émulation est profitable à la société.
- Argument 3 : (l. 36-37) de type religieux : une nouvelle religion corrige les abus de la religion établie.
- Argument 4 : (l. 38-41) de type politique : aucune religion ne s'oppose à l'autorité politique.
- Argument 5 : (l. 42- 48) de type historique : c'est l'intolérance et non la multiplicité qui est à l'origine des guerres de religion.
- Argument 6 : (l. 49) de type humain : les persécutions religieuses sont inhumaines (rappel d'une évidence)
- Argument 7 : (l. 50) général, qui évoque tous les domaines de la vie où se manifestent les conséquences négatives de l'intolérance (rappel des lignes 1-23)
- Argument 8 : (l. 50-54) de type logique : l'attitude de l'intolérant est contradictoire.

- Montesquieu se place essentiellement sur le terrain de la nation. Il s'adresse au pouvoir monarchique censé gouverner dans l'intérêt général, et par là même signale sa responsabilité dans la politique d'intolérance. Par ailleurs, il souligne que l'unité politique ne suppose nullement l'unité de foi contrairement à ce que pensait Louis XIV.

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Merci à David pour cette analyse de La Lettre persane 86 de Montesquieu