Les Lettres persanes

Lettre 24

Montesquieu

"Nous sommes à Paris depuis un mois..." à "...et mille autres choses de cette espèce."






Introduction

AUTEUR : Montesquieu (1689-1755) magistrat et écrivain français que les études destinaient à être parlementaire il voyage beaucoup. Il est l’auteur de nombreux mémoires, de romans parmi lesquels : Lettre persanes (1721), de Pensées et d’ouvrages d’analyse tel que De l’Esprit des Lois.

OEUVRE : Les Lettres Persanes est un roman épistolaire écrit en 1721. Les deux personnages sont persans : Uzbek et Rica. Ils ont quitté la perse pour se rendre à Paris et y découvrent les parisiens, leurs opinions politiques et religieuses. Sentiment d’étonnement éprouvé. Ils restent huit ans à Paris d’où ils écrivent à leurs amis dont la lettre 24 adressée à Abben que nous étudions. C’est une manière indirecte de critique la société française qu’utilise Montesquieu. Vu la date c’est Louis 14 qui est visé ainsi que la régence.

EXTRAIT : Dans cet extrait Uzbek et Rica découvrent la France, ils sont très étonnés. Cet étonnement est un moyen pour Montesquieu de souligner des aspects critiquables de la société : le mode de vie des parisiens, le pouvoir royal et du pape qui sont jugés excessifs.


Lecture du texte

           Texte complet de la lettre persane 24 (XXIV)

Lettre persane 24 (extrait)

    Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous avons toujours été dans un mouvement continuel. Il faut bien des affaires avant qu'on soit logé, qu'on ait trouvé les gens à qui on est adressé, et qu'on se soit pourvu des choses nécessaires, qui manquent toutes à la fois.
    Paris est aussi grand qu'Ispahan : les maisons y sont si hautes, qu'on jugerait qu'elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges bien qu'une ville bâtie en l'air, qui a six ou sept maisons les unes sur les autres, est extrêmement peuplée; et que, quand tout le monde est descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras.
    Tu ne le croirais pas peut-être, depuis un mois que je suis ici, je n'y ai encore vu marcher personne. Il n'y a pas de gens au monde qui tirent mieux partie de leur machine que les Français; ils courent, ils volent : les voitures lentes d'Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feraient tomber en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait à ce train, et qui vais souvent à pied sans changer d'allure, j'enrage quelquefois comme un chrétien : car encore passe qu'on m'éclabousse depuis les pieds jusqu'à la tête; mais je ne puis pardonner les coups de coude que je reçois régulièrement et périodiquement. Un homme qui vient après moi et qui me passe me fait faire un demi-tour; et un autre qui me croise de l'autre côté me remet soudain où le premier m'avait pris; et je n'ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j'avais fait dix lieues.
    Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des moeurs et des coutumes européennes : je n'en ai moi-même qu'une légère idée, et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.
    Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. Il n'a point de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin; mais il a plus de richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à vendre; et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.
    D'ailleurs ce roi est un grand magicien : il exerce son empire sur l'esprit même de ses sujets; il les fait penser comme il veut. S'il n'a qu'un million d'écus dans son trésor et qu'il en ait besoin de deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux, et il le croient. S'il a une guerre difficile à soutenir, et qu'il n'ait point d'argent, il n'a qu'à leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier est de l'argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même jusqu'à leur faire croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les esprits.
    Ce que je dis de ce prince ne doit pas t'étonner : il y a un autre magicien plus fort que lui, qui n'est pas moins maître de son esprit qu'il l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien s'appelle le pape : tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce.




Structure du texte

Ligne1 à 16 : l’agitation des parisiens
Ligne 16 à 30 : pouvoir royal
Ligne 31 à 34 : description du pouvoir papal


Annonce de la méthode d'explication

Analyse thématique selon 3 axes :

1/ L’expression de l’étonnement
2/ La référence à l’orient
3/ La critique de la société française


Commentaire littéraire

I. L’expression de l’étonnement

1. l’étonnement : le sentiment dominant chez les Persans

- Vis-à-vis de ce qu’ils voient à Paris : "tu ne le croirais peut-être pas" Ligne 8 , "Je n’ai eu à peine que le temps de m’étonner" Ligne 18, "Ce que je te dis de ce prince ne doit pas t’étonner" Ligne 31.

2. ce qui étonne les Persans

- La hauteur des maisons : "si haute que" Ligne 4 et la périphrase "6 ou 7 maisons mises les unes sur les autres" Ligne 5.

- La rapidité de déplacement des français soulignée par la comparaison entre les machines françaises et les voitures lentes d’Asie Ligne 10. La comparaison est mise en relief par le rythme des phrases : "ils arrivent, ils volent" qui désigne les français s’oppose à "les voitures lentes d’Asie..." qui reproduit la lenteur asiatique.

- La brutalité des Parisiens : l’hyperbole : "Je suis plus brisé que si j’avais fait 10 lieues" Ligne 16, "un homme qui vient" ligne 15. Le rythme de la phrase avec une succession de verbes symbolise cette brutalité.

- Le roi et son pouvoir : "ce roi est un grande magicien" Ligne 25 "prodige" Ligne 23 champ lexical de la magie, du miracle : "la force et la puissance qu’il a sur les esprits "Ligne 30, " il n’a qu’à" Ligne 27, "il va même jusqu'à leur faire croire" Ligne 29.

- Le pape et son pouvoir : "encore plus fort" Ligne 31, "pas moins maître de son esprit" Ligne 32, "magicien" Lignes 31 et 32 montre que le pape est encore plus puissant que le Roi. Ses pouvoirs : "il lui fait croire que tris ne sont qu’un" (la trinité) Ligne 33, "que le pain qu’on mange n’est pas du pain" (le corps du christ) Ligne 33 "que le vin n’est pas du vin" (le sang du christ) Ligne 34.


II. Les références à l’Orient

1. Références

- Noms des personnages : Rica et Ibben Ligne 1

- Ville d’où ils sont originaires : Ispahan Ligne 1

- La date : "le 4 de la Lune de Rebiab 2" Ligne 35

- Comparaison entre Paris et Ispahan Ligne 4

- Hauteur des maisons de Paris plus basse que celle des maisons d’Ispahan Ligne 5.

- Rythme de vie des parisiens plus rapide que le rythme de vie des Persans : "les voitures lentes d’Asie" Ligne 10.

- "J’enrage comme un chrétien" Ligne 12 le Persan utilise comme comparaison la religion qui n’est pas la sienne cf. l’expression "jurer comme un païen".

Toutes ces références à la Perse servent à Montesquieu pour donner une apparente réalité.

2. Les buts de Montesquieu dans l’utilisation des Persans

- Introduire un regard neuf et extérieur sur le mode de vie des européens : faire ressortir les aspects ridicules de leur vie.

- Relativiser la position de l’Occident qui se considérait alors comme la référence unique. De plus la référence pour les persans est la Perse et non l’occident. C’est donc aussi une notion de tolérance qu’il introduit : l’occident n’est pas l’unique référence.

- Moyen de critiquer la société française en se cachant : moyen d’échapper à la censure.


III.La critique de la société française

1. La critique des français

- Une vie trop agitée : champ lexical : "mouvement continuel" Ligne 1 "ils courent, ils volent" Ligne 10, "un bel embarras" Ligne 7.

- La brutalité, le manque de courtoisie "qu’on m’éclabousse des pieds jusqu'à la tête" Ligne 13 "les coups de coude". Lignes 14 et 16 : grandes phrases avec succession de verbes d’actions et de propositions : rapidité. "je suis plus brisé que si j’avais fait 10 lieues" Ligne 16 : hyperbole.

- La crédulité des français : vis-à-vis du roi, ils sont soumis : "la vanité de ses sujets" Lignes 20 et 21 cf. achat des charges qui confèrent la noblesse. "titres d’honneurs à vendre", "prodige de l’orgueil humain" Ligne 23, "ils le croient" Ligne 27 "ils en sont aussitôt convaincus" Ligne 29.

2. La critique du Roi

- Le roi est décrit comme un manipulateur. Montesquieu critique le pouvoir royal de l’époque : l’absolutisme. " il exerce son emprise sur l’esprit même de ses sujets " Ligne 25, " Il les fait penser comme il veut " Ligne 26, " il n’a qu’à leur persuader " Ligne 27, " il n’a qu’à leur mettre dans la tête. " Ligne 28 " il va même jusqu'à leur faire croire qu’il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant " (allusion au sacre) Ligne 30.

- Son goût pour la guerre Ligne 22-24 " on lui a vu entreprendre ou soutenir... ", " S’il a une guerre " Lignes 27-28.

3. La critique du Pape

- Montesquieu dénonce une hiérarchie dans la manipulation : le pape manipule le roi qui manipule les sujets : "il y a un autre magicien, plus fort que lui [le roi], qui n’est pas moins maître de son esprit qu’il l’est lui-même de celui des autres" Lignes 31 et 32. C’est le pouvoir de la religion sur les esprits à cette époque qui est critiqué

- Les rites religieux sont visés. C’est pour Montesquieu l’occasion de manifester son déisme (il croit en dieu mais pas en la religion).


Conclusion

Cette lettre 24 est représentative de toutes les lettres persanes car on y retrouve les 3 éléments de la démarche de Montesquieu :

- L’étonnement qui fait percevoir les choses autrement,
- La fiction orientale qui fait croire au lecteur qu’il s’agit d’une véritable correspondance entre les Persans pour protéger Montesquieu de la censure et introduire un regard extérieur sur la réalité européenne.
- La critique de la société européenne au 18ème Siècle sur le mode de vie des Français, la politique, le pouvoir royal et la religion.

On peut rapprocher ce texte de Prière à Dieu de Voltaire et de Autorité politique de l’Encyclopédie.


Autre proposition d'étude de la Lettre persane 24 de Montesquieu :

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Merci à Marie pour cette fiche sur la lettre persane 24 - Montesquieu