Le Mariage de Figaro

Beaumarchais

Acte I, scène 1






Plan de la fiche sur la scène d'exposition (Acte I, scène 1) de Le Mariage de Figaro de Beaumarchais :
Introduction
Lecture de la scène 1 de l'acte I
Vidéo de la scène 1 de l'acte I
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Dans Le Mariage de Figaro, Beaumarchais reprend un personnage du Barbier de Séville : Figaro.
    Cette pièce du siècle des Lumières a été jouée pour la première fois en 1784 (mais écrite en 1778). Elle est l'occasion pour Beaumarchais de réaliser une satire sociale, tout en divertissant son public.

    Trois années ont passé depuis que le Comte Almaviva a épousé Rosine, devenue depuis la Comtesse. Figaro, le barbier de Séville, a beaucoup aidé le Comte à réaliser son mariage. Figaro à son tour doit donc se marier ce jour même avec Suzanne, la camariste (femme de chambre et confidente de la Comtesse). Dans le début de cette scène d'exposition, Figaro est en train de mesurer la chambre que le Comte lui a donnée ainsi qu'à sa future épouse.

Problématique possible : en quoi cette scène est-elle une scène d'exposition ?


Lecture de la scène 1 de l'acte I

Scène I
FIGARO, SUZANNE.


Figaro.
Dix-neuf pieds sur vingt-six.
Suzanne.
Tiens, Figaro, voilà mon petit chapeau : le trouves-tu mieux ainsi ?
Figaro lui prend les mains.
Sans comparaison, ma charmante. Oh ! que ce joli bouquet virginal, élevé sur la tête d’une belle fille, est doux, le matin des noces, à l’œil amoureux d’un époux !…
Suzanne se retire.
Que mesures-tu donc là, mon fils ?
Figaro.
Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que monseigneur nous donne aura bonne grâce ici.
Suzanne.
Dans cette chambre ?
Figaro.
Il nous la cède.
Suzanne.
Et moi je n’en veux point.
Figaro.
Pourquoi ?
Suzanne.
Je n’en veux point.
Figaro.
Mais encore ?
Suzanne.
Elle me déplaît.
Figaro.
On dit une raison.
Suzanne.
Si je n’en veux pas dire ?
Figaro.
Oh ! quand elles sont sûres de nous !
Suzanne.
Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu mon serviteur, ou non ?
Figaro.
Tu prends de l’humeur contre la chambre du château la plus commode, et qui tient le milieu des deux appartements. La nuit, si madame est incommodée, elle sonnera de son côté : zeste, en deux pas tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose ? il n’a qu’à tinter du sien : crac, en trois sauts me voilà rendu.
Suzanne.
Fort bien ! Mais quand il aura tinté, le matin, pour te donner quelque bonne et longue commission : zeste, en deux pas il est à ma porte, et crac, en trois sauts…
Figaro.
Qu’entendez-vous par ces paroles ?
Suzanne.
Il faudrait m’écouter tranquillement.
Figaro.
Eh ! qu’est-ce qu’il y a, bon Dieu ?
Suzanne.
Il y a, mon ami, que, las de courtiser les beautés des environs, monsieur le comte Almaviva veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme : c’est sur la tienne, entends-tu ? qu’il a jeté ses vues, auxquelles il espère que ce logement ne nuira pas. Et c’est ce que le loyal Basile, honnête agent de ses plaisirs, et mon noble maître à chanter, me répète chaque jour en me donnant leçon.
Figaro.
Basile ! ô mon mignon, si jamais volée de bois vert, appliquée sur une échine, a dûment redressé la moelle épinière à quelqu’un…
Suzanne.
Tu croyais, bon garçon, que cette dot qu’on me donne était pour les beaux yeux de ton mérite ?
Figaro.
J’avais assez fait pour l’espérer.
Suzanne.
Que les gens d’esprit sont bêtes !
Figaro.
On le dit.
Suzanne.
Mais c’est qu’on ne veut pas le croire !
Figaro.
On a tort.
Suzanne.
Apprends qu’il la destine à obtenir de moi, secrètement, certain quart d’heure, seul à seule, qu’un ancien droit du seigneur… Tu sais s’il était triste !
Figaro.
Je le sais tellement, que si monsieur le comte, en se mariant, n’eût pas aboli ce droit honteux, jamais je ne t’eusse épousée dans ses domaines.
Suzanne.
Eh bien ! s’il l’a détruit, il s’en repent ; et c’est de la fiancée qu’il veut le racheter en secret aujourd’hui.
Figaro, se frottant la tête.
Ma tête s’amollit de surprise, et mon front fertilisé…
Suzanne.
Ne le frotte donc pas !
Figaro.
Quel danger ?
Suzanne, riant.
S’il y venait un petit bouton, des gens superstitieux…
Figaro.
Tu ris, friponne ! Ah ! s’il y avait moyen d’attraper ce grand trompeur, de le faire donner dans un bon piège, et d’empocher son or !
Suzanne.
De l’intrigue et de l’argent : te voilà dans ta sphère.
Figaro.
Ce n’est pas la honte qui me retient.
Suzanne.
La crainte ?
Figaro.
Ce n’est rien d’entreprendre une chose dangereuse, mais d’échapper au péril en la menant à bien : car d’entrer chez quelqu’un la nuit, de lui souffler sa femme, et d’y recevoir cent coups de fouet pour la peine, il n’est rien plus aisé ; mille sots coquins l’ont fait. Mais…
(On sonne de l’intérieur.)
Suzanne.
Voilà madame éveillée ; elle m’a bien recommandé d’être la première à lui parler le matin de mes noces.
Figaro.
Y a-t-il encore quelque chose là-dessous ?
Suzanne.
Le berger dit que cela porte bonheur aux épouses délaissées. Adieu, mon petit fi, fi, Figaro ; rêve à notre affaire.
Figaro.
Pour m’ouvrir l’esprit, donne un petit baiser.
Suzanne.
À mon amant aujourd’hui ? Je t’en souhaite ! Et qu’en dirait demain mon mari ?
(Figaro l’embrasse.)
Suzanne.
Eh bien ! eh bien !
Figaro.
C’est que tu n’as pas d’idée de mon amour.
Suzanne, se défripant.
Quand cesserez-vous, importun, de m’en parler du matin au soir ?
Figaro, mystérieusement.
Quand je pourrai te le prouver du soir jusqu’au matin.
(On sonne une seconde fois.)
Suzanne, de loin, les doigts unis sur sa bouche.
Voilà votre baiser, monsieur ; je n’ai plus rien à vous.
Figaro court après elle.
Oh ! mais ce n’est pas ainsi que vous l’avez reçu.

    Le Mariage de Figaro - Beaumarchais - Acte I, scène 1




Vidéo de la scène 1 de l'acte I







Annonce des axes

I. Une scène d'exposition
1. Le décor
2. Des personnages connus : les références au Barbier de Séville
3. Les bases de l'intrigue

II. Suzanne et Figaro
1. Un couple amoureux
2. Figaro ne mène pas le jeu ici, c'est Suzanne

III. Une satire sous forme de comédie
1. La tonalité comique
2. Les bases de la satire sociale



Commentaire littéraire

I. Une scène d'exposition

1. Le décor

L'unité de lieu n'est pas respectée, mais tout se passe à Aguas Frescas, près de Séville.

Dans cette scène d'exposition, les didascalies et les dialogues nous apprennent rapidement que l'action se place dans la chambre nuptiale de Suzanne et Figaro, c'est pour cela qu'elle n'est pratiquement pas meublée.
Figaro nous apprend que la chambre mesure "Dix-neuf pieds sur vingt-six", soit l'équivalent d'une scène de théâtre. Il s'y trouve un fauteuil (qui servira de cachette à Chérubin et au comte > cette chambre est un lieu de passage : tout le monde va s'y retrouver).
Le lit est absent -> il est le symbole du mariage à venir, lieu du désir, de l'amour.
Il y a un miroir où Suzanne se mire -> elle est coquette. Elle place un bouquet de fleur d'oranger sur sa tête, symbole de chasteté et de mariage.


2. Des personnages connus : les références au Barbier de Séville

Tous les personnages appartiennent au Barbier de Séville sauf Suzanne.
Bazile est toujours l'acheté, celui qui vient détruire le bonheur des autres. On sait que Bazile déteste Figaro. L'action se passe 3 ans après > les personnages ont évolué. Almaviva n'est plus autant amoureux de Rosine. En réalité, le comte s'ennuie et a besoin de désir > à présent Rosine lui est accessible, il ne la désire plus > c'est un homme du XVIIIème.
La comtesse aussi a évolué (elle a environ 22 ans). Elle est délaissée, meurtrie déjà par la vie. Au moment où un mariage se fait, un autre se défait > c'est le caractère mélancolique de la pièce.


3. Les bases de l'intrigue

C'est un début in media res, c'est-à-dire que le récit commence au cœur d'une action (Figaro en train de mesurer la chambre).

Nous avons une indication sur le moment de la journée: le matin (discours de Figaro : "le matin des Noces"). Moment : matin (discours de Figaro : "le matin des Noces").

Habituellement, le mariage termine la pièce et n'est pas au centre de l'action. Ici la pièce commence sur le mariage, qui sera même le centre de l'action -> nouvelle forme d'aborder le texte.
De plus c'est le mariage des valets et non des maîtres comme dans les comédies "classiques".

Il y a cependant un obstacle : le comte a des vues sur Suzanne -> présentation d'Almaviva, grand seigneur qui s'ennuie. C'est le refus de Suzanne d'accepter la chambre "Et moi je n'en veux point" qui marque le début de l'intrigue, et met en éveil la curiosité du spectateur.

Nous découvrons aussi Bazile, le maître à musique de la comtesse, le maître à chanter de Suzanne et l'entremetteur du comte.
Le comte a donné une dot à Suzanne, que Figaro avait considérée comme un cadeau pour lui. Suzanne lui fait comprendre qu'en faisant cela le comte achète ses faveurs : le comte veut rétablir le vieux droit de cuissage. Ca n'est pas un obstacle au mariage mais un obstacle au bonheur.

A la fin, présentation de la comtesse, délaissée par son mari. Nous entrevoyons là que Figaro et Suzanne vont lutter ensembles et que de l'autre côté le comte et Bazile seront alliés. Visiblement, la comtesse se rangera du côté des valets.

On devine d'emblée que l'intrigue de la pièce va être riche. Suzanne elle-même en atteste : "De l'intrigue et de l'argent". Figaro dit qu'il va devoir créer une intrigue d'où il va devoir sortir vainqueur. Nous n'avons cependant pas toute l'intrigue : il nous manque Marceline.


II. Suzanne et Figaro

1. Un couple amoureux

Les didascalies montrent l'amour entre les deux personnages : "lui prend les mains".
Noms tendres échangés, avec pronoms possessifs qui montrent un couple complice : "ma charmante", "mon fils", "ma petite Suzanne".
Emphase de Figaro pour s'adresser à Suzanne ("Oh ! que ce joli bouquet…"). Utilisation d'un vocabulaire élogieux : "charmante", "joli", "virginal", belle fille", "doux"…
Il s'exprime à travers la gaieté et la joie de vivre, par exemple Suzanne entonnant "Fi-Fi-Figaro".

Le mariage est évoqué tout au londg de la scène par le champ lexical du mariage : par exemple "époux", "dot"…

Il y a tout un jeu autour du baiser à la fin de la scène, un badinage amoureux entre ces deux personnages qui s'aiment follement. Nous pouvons également remarquer une alternance du tutoiement et du vouvoiement entre Suzanne et Figaro, autre marque du badinage amoureux.
Suzanne est franche et honnête, elle est coquette, mais n'est pas compliquée.

La sorte de chiasme de la fin de la scène "m'en parler du matin au soir" / "du soir jusqu'au matin" évoque de façon détournée et comique les désirs sexuels du couple.


2. Figaro ne mène pas le jeu ici, c'est Suzanne

Suzanne connaît les intentions du comte, alors que Figaro ne les soupçonnait pas.

Suzanne lui reproche de n'avoir rien vu, cela crée un moment de tension. Figaro est piégé par le comte et mené par Suzanne.
Au début, Suzanne ne dit rien : elle a honte. Figaro ne comprend pas, il est naïf, et Suzanne en est vexée. "Es-tu mon serviteur ?" > pique amoureuse = "M'es-tu dévoué ?". C'est là que Figaro va développer les arguments pour la chambre, et c'est devant cette naïveté que Suzanne va parler.

C'est toujours Suzanne qui mène le débat ("Il faudrait m’écouter tranquillement", "Apprends qu’il…") et elle obtient ce qu'elle veut de Figaro. Comme Figaro ne semble pas vouloir se réveiller, Suzanne lui remet les idées au clair. Il aura mis toute la scène à se révéler. On ne retrouve dans cette scène le Figaro du Barbier de Séville, ici c'est un arrivé.

Suzanne se moque de Figaro : elle reprend ses mots, le qualifie de "bon garçon", qui a ici le sens de naïf.

Ces amoureux heureux sont devenus complices pour déjouer les plans du comte.


III. Une satire sous forme de comédie

1. La tonalité comique

Le comique est très important dans cette scène d'exposition car il donne la tonalité de la pièce.

a) La gestuelle et les gestes
A l'origine le comique de geste est un vieux procédé du comique de farce (> Quand Figaro a envie de battre Bazile, il mime ses gestes).
Ici, le comique est surtout dû à la souplesse des gestes de Figaro ; on pense à Arlequin de la Comedia dell'Arte, issue du théâtre latin. Au début de la scène, Figaro mesure la chambre. A la fin, il court après Suzanne > Figaro est toujours en mouvement, il est très présent physiquement. Derrière ce personnage on peut déceler la vitalité de Beaumarchais, qui a l'audace d'avoir choisi un valet comme héros de sa pièce.
Les coquetteries de Suzanne présentent également un côté divertissant, léger.
Figaro ne mène le jeu pas seulement par l'intrigue mais par le jeu scénique. On rit avec Figaro, on ne rit pas de lui.

b) Le jeu verbal
Beaumarchais use d'un procédé : l'économie du langage, qui dit le strict minimum > vivacité du dialogue, on fait appel à l'intelligence du spectateur pour deviner le reste. Pendant tout le temps où Suzanne refuse de parler, on assiste à une joute verbale avec utilisation de sous-entendus.
Le fait que Suzanne reprenne les mots de Figaro donne un aspect comique ("tinté", "zeste", "crac"). Suzanne évoque de façon malicieuse, mais presque crue les vues sexuelles du comte sur elle : "et crac, en trois sauts".
Nouvel aspect novateur de la pièce : les valets ont de l'esprit, ils parlent très bien.
Les piques entre les deux personnages sont comiques : "Que les gens d'esprit sont bêtes" => Suzanne dit à Figaro qu'il est bête, et celui-ci ne dément pas "On le dit".

c) La gaieté
Les personnages sont toujours gais, même quand ils prennent conscience d'un piège douloureux, ils rient. Tout s'arrangera dans la gaieté par d'heureux hasards.
Stichomythie rendant le rythme de la scène rapide et enjoué.


2. Les bases de la satire sociale

a) Un décor symbolique
Tous les éléments sont importants.

Le décor est une chambre du château, symbole de la puissance du comte.
La chambre se trouve entre les deux appartements de la comtesse et du comte. Le fait que la chambre soit située là souligne la séparation amoureuse du comte et de la comtesse, même si à l'époque c'était une question de confort de faire chambre à part. Ce lieu leur a été accordé par leurs maîtres -> marque de la dépendance des futurs mariés vis-à-vis de leurs maîtres. Cette chambre n'est donc pas si intime que cela (on y entend la sonnette).

Non seulement Suzanne et Figaro sont logés d'office mais en plus ils sont meublés, et Figaro n'en est pas mécontent > utilisation d'un vocabulaire positif. Pourtant, la pièce est pauvrement meublée, comme nous l'apprend la didascalie initiale : Beaumarchais utilise le mot "démeublée", qui est dépréciatif. Figaro n'est finalement pas si révolutionnaire que cela : il est content de la chambre > Figaro accepte la dépendance, il ne remet pas en cause l'ordre social maître/valet.

Pour Figaro, tout est positif dans cette chambre, mais pour Suzanne, c'est le contraire : elle y voit un piège car elle y voit la marque de son aseervissement sexuel au comte, comme le montre ses lucides paroles : "en deux pas il est à ma porte, et crac, en trois sauts…".

Le décor est très important et symbolique : Figaro l'accepte, Suzanne y voit un danger.

b) La toute-puissance du comte
Ici, on assiste à mise en valeur de la toute-puissance tyrannique d'un seigneur féodal. Il a envie de rétablir un droit féodal honteux, le droit de cuissage : "s'il l'a détruit, il s'en repend" > révolte des valets, et surtout de Suzanne au début ; Figaro se révèle ensuite.
En conquérant Suzanne, le comte montre sa toute-puissance ; cela soulève le problème de l'asservissement des femmes. Suzanne se révolte devant la condition féminine et devant les Grands > c'est pour cela qu'elle considère la chambre comme un piège.


Conclusion

    Comme dans toute scène d'exposition, Beaumarchais nous livre dans cette première scène du Mariage de Figaro tous les renseignements nécessaires pour comprendre cette pièce compliquée. Cette scène d'exposition pose tous les grands thèmes et elle nous donne aussi la tonalité de la pièce : tout est gai malgré tout, mais la pièce sera l'occasion pour Beaumarchais de dresser une satire sociale de son époque.





Autre plan possible

I. Une scène d'amour

II. Une intrigue annoncée : un mariage incertain sur fond de satire sociale

III. Une scène enjouée


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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur la scène 1 de l'acte I de Le Mariage de Figaro de Beaumarchais