Le Mariage de Figaro

Beaumarchais

Acte I, scène 2






Plan de la fiche sur la scène 2 de l'Acte 1 de Le Mariage de Figaro de Beaumarchais :
Introduction
Lecture de la scène 2 de l'acte 1
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    L'acte 1 du Mariage de Figaro, de Beaumarchais, est un acte d'exposition : il donne les informations essentielles à la compréhension de l'intrigue. Cet acte permet donc au spectateur de situer le lieu, le moment de l'action, d'identifier les personnages et leur fonction dans l'intrigue : la scène 1 a précisé le lieu : la chambre nuptiale des deux valets, le moment : le matin des noces et présenté les trois personnages : Suzanne, Figaro, le Comte.

    Dans cette scène 2, Figaro se retrouve seul. Son monologue apporte au spectateur des informations qui lui permettent de bien saisir la situation. Le matin de ces noces, Figaro vient d'apprendre par Suzanne, sa future femme, que le Comte Almaviva dont il est le valet lui fait la cour avec l'aide de Basile, son maître à chanter. Seul en scène, Figaro s'adresse en principe à lui-même mais en présence du public qui devient complice de ses réactions et de ses intentions. Figaro analyse le comportement machiavélique du Comte dont il prend seulement conscience et qui lui inspire de l'indignation.


Lecture de la scène 2 de l'acte 1

Acte I - Scène II

FIGARO, seul.


La charmante fille ! toujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d’esprit, d’amour et de délices ! mais sage !… (Il marche vivement en se frottant les mains.) Ah ! monseigneur ! mon cher monseigneur ! vous voulez m’en donner… à garder ! Je cherchais aussi pourquoi, m’ayant nommé concierge, il m’emmène à son ambassade, et m’établit courrier de dépêches. J’entends, monsieur le comte ; trois promotions à la fois : vous, compagnon ministre ; moi, casse-cou politique ; et Suzon, dame du lieu, l’ambassadrice de poche ; et puis fouette, courrier ! Pendant que je galoperais d’un côté, vous feriez faire de l’autre à ma belle un joli chemin ! Me crottant, m’échinant pour la gloire de votre famille ; vous, daignant concourir à l’accroissement de la mienne ! Quelle douce réciprocité ! Mais, monseigneur, il y a de l’abus. Faire à Londres, en même temps, les affaires de votre maître et celles de votre valet ! représenter à la fois le roi et moi dans une cour étrangère, c’est trop de moitié, c’est trop. — Pour toi, Basile, fripon mon cadet, je veux t’apprendre à clocher devant les boiteux ; je veux… Non, dissimulons avec eux pour les enferrer l’un par l’autre. Attention sur la journée, monsieur Figaro ! D’abord, avancer l’heure de votre petite fête, pour épouser plus sûrement ; écarter une Marceline qui de vous est friande en diable ; empocher l’or et les présents ; donner le change aux petites passions de monsieur le comte ; étriller rondement monsieur du Basile, et…

    Le Mariage de Figaro - Beaumarchais - Acte I, scène 2




Annonce des axes

I. La colère de Figaro
1. Une forte émotion
2. Des interlocuteurs cités
3. Variations de la situation de communication

II. Un monologue révélateur
1. Figaro se dévoile
2. Les intentions du Comte
3. La continuité de la scène d'exposition

III. La critique sociale
1. L'insistance sur les titres
2. L'insistance sur un abus de pouvoir



Commentaire littéraire

I. La colère de Figaro

1. Une forte émotion

Figaro vient d'apprendre la trahison du Comte et il en est très surpris. Cet étonnement explique l'émotion que l'on voit par une ponctuation marquée.

La ponctuation marque l'expression, la diction : Figaro utilise a ainsi beaucoup de phrases exclamatives.
Elles n'ont cependant pas toutes les mêmes significations : l'enthousiasme quand il parle de Suzanne ("La charmante fille !"…) et la colère quand il parle du Comte ("Ah ! monseigneur !"). Figaro passe donc aussitôt de l'enthousiasme à la colère. L'interjection "Ah !" montre son indignation.

On a aussi de nombreuses virgules donnant un rythme saccadé aux phrases. Elle corresponde soit à une énumération ("toujours riante, …") soit à un parallélisme et une opposition : "Pendant que je galoperais d'un côté, vous feriez de l'autre à ma belle un joli chemin".

On a aussi les points-virgules qui marquent plus nettement les oppositions grâce à des parallélismes de construction : "me crottant, m'échinant pour la gloire de votre famille ; vous, daignant concourir à l'accroissement de la mienne", "vous, compagnon ministre ; moi, casse-cou politique".

Les points de suspension marquent les jeux de mots : "vous voulez m'en donner … à garder ?" -> ce qui signifie vous voulez me tromper.
Les points de suspension marquent aussi un changement de décision : "je veux t'apprendre à clocher devant les boiteux ; je veux … Non, dissimulons".
Et aussi, l'interruption car Bartholo et Marcelline entrent en scène : "étriller étroitement Mr du Basile et…"
Etant très contrarié, Figaro a besoin de se défouler verbalement mais aussi de se ressaisir.


2. Des interlocuteurs cités

Figaro s'adresse à chaque interlocuteur de façon différente. Il interpelle : "Monseigneur", "monsieur le Comte", "Basile" et "monsieur Figaro". On remarque plusieurs interlocuteurs sur scène même s'ils sont absents.
Le principal interlocuteur est Almaviva : "Monseigneur" et "Monsieur le Comte".
Mais aussi le Comte est évoqué par la deuxième personne du pluriel "vous". Figaro s'adresse directement au Comte mais avec des termes différents que s'il était présent.
Figaro s'adresse à Basile à la deuxième personne du singulier "tu" : "pour toi, je veux t'apprendre" montrant ainsi moins de respect qu'au Comte.


3. Variations de la situation de communication

Figaro utilise la deuxième personne du pluriel pour s'adresser au Comte : "vous feriez faire" mais aussi la troisième personne du singulier : "il m'emmène à son ambassade".
Pour Basile, Figaro utilise la deuxième personne du singulier, montrant ainsi moins de respect pour lui que pour le Comte, et le traitant en égal "je veux t'apprendre". Comme pour le Comte, il utilise troisième personne : "dissimulons avec eux".
Figaro utilise aussi ce procédé avec lui-même : "votre petite fête" : il parle de lui à la deuxième personne du pluriel.
Cela nous montre encore l'agitation de Figaro. La deuxième personne permet de se soulager, de laisser aller sa colère. En même temps, la troisième personne nous montre une volonté de se ressaisir, d'avoir du recul et d'analyser la situation.

Le monologue permet à Figaro de se libérer d'une colère et de propos qu'un valet ne pourrait pas tenir devant son maître.


II. Un monologue révélateur

Au théâtre, le monologue est une convention artificielle mais ici, il est doublement dialogique. Le monologue suppose un destinataire présent et muet qui est le spectateur qui est hors scène. Il s'accompagne d'une division interne du personnage qui s'adresse à lui-même "Monsieur Figaro" et de la présence d'un autre à l'intérieur du discours.
Loin d'être une aberration, une offense aux lois de la vraisemblance, le monologue est une forme essentielle de l'échange théâtral.


1. Figaro se dévoile

Le monologue permet un dialogue intérieur du personnage et cela s'explique par la situation dramatique (action, aveu, menace de Suzanne). Le monologue a un caractère pathétique, émouvant, il est l'aveu d'une solitude dans un moment de crise. Dans cette crise le personnage se libère, se tourmente et s'encourage.

Figaro se convainc de la chance qu'il a d'épouser Suzanne (début du monologue). Ensuite Figaro s'interpelle lui-même "Attention sur la journée, monsieur Figaro !". Il s'interpelle explicitement, il exprime sa colère.

Ce monologue nous révèle une partie du caractère de Figaro : c'est un personnage spontané et vif dans l'expression de ses sentiments et de ses opinions.
Cette vivacité est observable en amour, il fait une description élogieuse de Suzanne, il laisse libre cours à ses sentiments (énumération de termes appréciatifs et exclamations qui expriment l'enthousiasme des sentiments).

Figaro est un habile parleur capable de traits d'esprit. Son langage est riche en figures stylistiques ("trois promotions… de poche" : métaphores, "vous feriez … joli chemin" : métaphore relevant de l'euphémisme, "vous daignant … la mienne" : euphémisme).
Dans sa colère il est également capable d'utiliser des antiphrases : "Mon cher Monseigneur", "un joli chemin", "douce réciprocité". Le langage du personnage est extrêmement riche en figures.


2. Les intentions du Comte

A travers son monologue, Figaro récapitule toutes les machinations du Comte. Figaro reconstitue tout ce qui lui a échappé et il récapitule tous les stratagèmes. Il a des intentions assez lestes. Beaumarchais respecte la bienséance. Il va utiliser des euphémismes, des atténuations :
- "Suzon, dame du lieu, l'ambassadrice de poche" pour désigner la situation de Suzanne.
- "un joli chemin", "l'accroissement de la mienne [de famille]", "les affaires de votre maître", "donner le change aux petites passions" pour désigner les vues du Comte sur Suzanne.

Figaro fait preuve de beaucoup d'ironie pour parler des intentions du Comte, attirant ainsi avec son humour la sympathie du public. Par exemple, lorsqu'il dit "vous, daignant concourir à l’accroissement de la mienne [de famille]" pour citer l'intention du Comte d'utiliser son droit de cuissage sur Suzanne.


3. La continuité de la scène d'exposition

Figaro récapitule donc la situation mais en même temps, il montre ses intentions pour contrecarrer le stratagème du Comte. Nous sommes bien dans la continuité de la scène 1 puisque cette scène 2 de l'acte 1 continue à poser les bases de l'intrigue du Mariage de Figaro et met le spectateur en attente de l'action à venir.

Figaro prépare une réponse et son plan est très bien organisé au cours de son monologue. Il se ressaisit :
- Il parle de Suzanne avec émotion et tendresse,
- Il récapitule les projets du Comte,
- Il juge les projets du Comte,
- Il annonce ses intentions pour les contrer.

Les intentions de Figaro son données sous forme d'une énumération d'infinitifs : "D’abord, avancer l’heure de votre petite fête"… cela donne l'impression que son plan sera facile à réaliser.
Les points de suspensions finaux empêchent le spectateur de connaître toute l'action prévue par Figaro ce qui maintient un certain suspens dans l'action.

Figaro est un homme décidé, volontaire, qui n'accepte pas le sort qui lui est fait et cela est nettement marqué par certains indices :
- la mise ne valeur du connecteur d'opposition "mais" par sa place en début de phrase ("Mais, monseigneur, il y a de l’abus"), il témoigne de son refus et de sa révolte contre la puissance de son maître,
- la répétition de verbes de volonté "je veux",
- son monologue s'achève sur une projection des actions qu'il veut entreprendre, parallèlement le personnage reste lucide dans sa colère.

Donc, ce monologue a plusieurs rôles : il nous informe sur l'intrique et sur le caractère des personnages mais aussi il montre un aspect des relations maîtres / valets à quelques années de la Révolution.


III. La critique sociale

La pièce a été jouée pour la première fois en 1784, 5 ans avant la Révolution française de 1789, le ton de certaines répliques est très hardi et annonce ce qui va suivre. Le règlement de compte s'inscrit dans une situation historique de contestation. Elle se manifeste à travers :

1. L'insistance sur les titres

On y voit une volonté ironique : "Monseigneur" est répété 3 fois et on a deux fois "monsieur le Comte", "compagnon ministre".
Pour Suzanne : "dame" ; "ambassadrice".
L'ironie se fait aussi à travers les oppositions : "ambassadrice de poche", "monsieur du Basile" et "monsieur Figaro".

On arrive à une situation où tous les titres n'ont plus aucune valeur.


2. L'insistance sur un abus de pouvoir

Il y a une opposition forte entre la situation que le Comte prévoyait pour lui et celle qu'il prévoyait pour Figaro et Suzanne. Cela est résumé dans une phrase : "trois promotions à la fois : vous, compagnon ministre ; moi, casse-cou politique ; et Suzon, dame du lieu, l’ambassadrice de poche".
On remarque le parallélisme de construction : "vous, compagnon ministre ; moi, casse-cou politique" : pronom personnel suivi du rôle prévu ("compagnon ministre", "casse-cou politique") avec le même nombre de syllabes (6) : ce parallélisme sert en réalité à montrer l'opposition entre les deux situations.

Figaro récapitule cette forte opposition par l'antiphrase ironique : "quelle douce réciprocité".

Il oppose ce terme de "réciprocité" au terme "abus" ("Mais, monseigneur, il y a de l’abus"). Cet abus est souligné : "c'est trop de moitié, c'est trop". Il met en relief l'inégalité entre le noble et le roturier : le pouvoir immense de l'un et l'impuissance totale de l'autre. Cela est visible par exemple dans la phrase "Me crottant, m’échinant pour la gloire de votre famille" -> verbes péjoratifs pour Figaro ("Me crottant, m’échinant") mise en opposition au terme "gloire" pour le Comte.

Cet abus de pouvoir repose uniquement sur la naissance et non sur le mérite personnel.

Figaro décide de répondre à la violence qui lui est faite par la ruse et veut une victoire complète. Il sait qu'il ne peut compter que sur son astuce à cause de son statut social
.





Conclusion

    Ce monologue de la scène 2 de l'acte 1 du Mariage de Figaroest révélateur sur plusieurs plans :
- Sur le plan de l'intrigue, il oppose les 2 stratégies, celle du Comte et celle de Figaro, il éveille l'attente du spectateur. Qui l'emportera ?
- Sur le plan psychologique, cette longue réplique montre la nécessité et l'efficacité de la parole dans une situation de crise : elle a une fonction libératrice et elle permet de se ressaisir pour préparer la défense.
- Sur le plan social, le monologue de Figaro souligne l'amertume d'un personnage qui ne trouve pas sa place dans une société qui privilégie la naissance et ne veut pas reconnaître les qualités personnelles. Beaumarchais rejoint ici Montesquieu et Voltaire.

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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur la scène 2 de l'acte 1 de Le Mariage de Figaro de Beaumarchais