- Marivaux et la contestation sociale -







      La contestation pourrait se définir comme un conflit, une opposition. Dans le cas étudié, la contestation sociale pourrait être un refus des structures sociales du 18ème siècle. Or, Marivaux, écrivain assez caractéristique de cette époque est un polygraphe : à la fois journaliste, romancier, homme de théâtre, la diversité de ses formes d’écriture pourrait nous amener à penser qu’une certaine critique de l’ordre établi, une contestation sociale serait sous-jacente à chacune de ces œuvres. La vie de l’écrivain étant entourée d’inconnu, il faudra s’appuyer sur des éléments autres que biographiques pour tenter de mettre à jour cette critique. Nous étudierons tout d’abord les formes de cette contestation puis le contenu pour enfin aborder les limites de cette remise en cause de l’ordre établi.

Marivaux
Marivaux



I. Les procédés qui visent à la contestation

1. « Castigat ridendo mores »

    Cette expression latine a pour référence la fonction que la comédie a de corriger le jeu social par le rire et le comique. Il est utile de savoir que ce terme était la devise des Comédiens Italiens auxquels Marivaux confiait la plupart de ses pièces.
    Le principe est clairement énoncé dans l’Ile des Esclaves, l’intention étant explicitement affirmée par Trivelin, le maître de l’île, dès la deuxième scène :
    « Nous ne nous vengeons plus de vous, nous vous corrigeons ; ce n’est plus votre vie que nous poursuivons, c’est la barbarie de vos cœurs que nous voulons détruire ; nous vous jetons dans l’esclavage pour vous rendre sensibles aux maux qu'on y éprouve ; nous vous humilions, afin que, nous trouvant superbes, vous vous reprochiez de l’avoir été […] ».
    Trivelin le rappellera d’ailleurs plus tard sous la forme d’une métaphore tout aussi évocatrice :
    « Nous entreprenons de vous guérir ; vous êtes moins nos esclaves que nos malades, et nous ne prenons que trois ans pour vous rendre sains […] ».
    On a pu également constater que Le Jeu de l’amour et du hasard mélange, dans les mêmes scènes, forme comique et fond critique. Prenons l’exemple de l’acte II scène 4 pendant lequel Dorante intervient pour modifier le comportement d’Arlequin, qui, pris au jeu lui répond de façon triviale avec un comique de mots sous-jacent : « Maudite soit la valetaille qui ne saurait nous laisser en repos » ; c’est donc bien le miroir critique et contestataire des relations maîtres-valets.
    Le même système est répété dans Les Fausses Confidences où durant l’acte II scène 10, Arlequin valet et Dubois sont pris dans un jeu burlesque de farce qui n’est autre qu’un prétexte pour dénoncer les abus de la hiérarchie sociale.
    De plus, dans Le Jeu de l’amour et du hasard, le comique de situation est présent dans les scènes d’aveux embarrassants des valets (acte III, scène 6) dans lesquelles le quiproquo fait rire mais est, une fois de plus, le révélateur de l’aliénation sociale.

2. Masque et travestissement

    Le travestissement sous forme ludique (la notion de jeu est très ancrée dans le théâtre de Marivaux) est sans conteste le prétexte à la contestation sociale. On le retrouve clairement les trois oeuvres étudiées :
 - dans Le Jeu de l’amour et du hasard, valets et maîtres échangent délibérément leur rôle.
 - dans l’Ile des Esclaves, le travestissement entre Iphicrate et Arlequin puis Euphrosine et Cléanthis est contraint.
 - dans Les Fausses Confidences, le travestissement n’est pas aussi explicite mais existe en fait sur un mépris d’identité, l’identité de Dorante et celle de Dubois.
    En fait, le travestissement découle d’une crise d’identité et de l’instauration d’un état de trouble qui va permettre à Marivaux de critiquer de façon apparemment innocente, le spectateur étant dans la confidence.


II. Domaines d’actions de cette contestation

1. L’aliénation sociale

    Dans Le Jeu de l’amour et du hasard, ce thème est omniprésent et conditionne le fondement même du jeu. En effet, c’est la transgression qui en permettant aux valets de devenir maîtres va engendrer, chez ces mêmes domestiques (et ce surtout pour Arlequin) une volonté de monter en grade : « J’espère que son amour me fera passer à table en dépit du sort qu’il ne m’a mis qu’au buffet ». Le paraître qui conditionne les relations amoureuses est dénoncé ; Monsieur Orgon, en scène 4 de l’acte I lancera même : « Il faudra bien qu’ils se parlent souvent tous deux sous ce déguisement. Voyons si leur cœur ne les avertirait pas de ce qu’ils valent ».
    L’esthétique du double avec les antithèses amour/raison, vrai/faux mais aussi le jeu sur la polysémie des mots et les ambiguïtés du langage fait ressortir la domination du paraître sur l’être, du mensonge sur la vérité et permet de constater que Marivaux a une vision complètement duelle du monde qui l’entoure.
    Les Fausses Confidences se déroule dans un cadre fortement hiérarchisé. La scène se passe chez Madame Argante, c’est-à-dire le personnage le plus attaché aux convenances sociales. La trame de l’intrigue va donc être fondée sur la volonté des personnages de progresser dans la hiérarchie sociale de Dorante et sur les préjugés nobiliaires de Madame Argante qui déclamera en parlant de sa fille Araminte et de son manque d’ambition : « Elle s’endort malgré le bien qu’elle a […] ». Marivaux dénoncera ici le poids de la disconvenance sociale.

2. La mésalliance contre le naturel de l’amour

    Principale intrigue des maîtres dans Le Jeu de l’amour et du hasard, la mésalliance, c’est-à-dire le mariage avec une personne de condition ou de fortune considérée comme inférieure sera pour Silvia et Dorante un véritable dilemme. L’obstacle « dramatique » est encore une fois le préjugé qui interdit à un bourgeois de se marier avec un domestique. En contestant l’idéal mondain, Marivaux dénonce ici le conflit entre les sentiments et l’ordre social qui empêche le bonheur des hommes. Et, lorsqu’en scène 8 de l’acte III, Silvia demandera « Vous m’épouserez malgré ce que vous êtes, malgré la colère d’un père, malgré votre fortune ? » Marivaux, sous le couvert de Dorante répondra : «Mon père me pardonnera dès qu’il vous aura vue ; ma fortune nous suffit à tous deux, et le mérite vaut bien la naissance ». A l’opposé, Arlequin et Lisette n’ont pas à s’embarrasser des considérations sociales et on dénote un naturel certain dans le jeu amoureux.
    La prédominance de l’argent dans l’amour est également évoqué avec surtout dans Le Jeu de l’amour et du hasard et dans Les Fausses Confidences quelques tirades très franches : « Votre dot valait mieux que vous, maintenant, vous valez mieux que votre dot » (Arlequin, acte III - scène 9).

3. L’Ile des esclaves ou la réforme des esclaves

    L’Ile des Esclaves a une portée beaucoup plus philosophique. La réforme des esclaves est explicitement énoncée par un Marivaux qui se fait peintre de la condition servile. Il rappelle ainsi à plusieurs reprises la violence des maîtres, les injures, le port de la livrée. Cette contestation est la base de la pièce, le sort des esclaves étant à l’origine de la création de l’île comme le rappelle Trivelin en scène 2 : « Quand nos pères, irrités de la cruauté de leurs maîtres quittèrent la Grèce et vinrent s’établir ici, dans le ressentiment des outrages qu’ils avaient reçu de leurs patrons […] ».
    On sent que Marivaux prend à partie ses contemporains (scène 10) : « Entendez-vous, Messieurs les honnêtes gens du monde ? Voilà avec quoi l’on donne les beaux exemples que vous demandez et qui vous passent ». Marivaux affirme dans cette pièce l’égalité entre les êtres, la nécessité du partage tout en dénonçant la dureté sociale.
    En fait, la contestation sociale, politique et même philosophique se fait à travers une fonction référentielle : le comportement irrespectueux et la mentalité écrasante des contemporains de Marivaux vis-à-vis de la condition servile.


III. Les limites de la contestation

1. Le dénouement des pièces

    On pourrait penser que dans Le Jeu de l’amour et du hasard, l’ordre social est bouleversé mais on constate bien vite qu’il n’en est rien puisque au final, les masques tombent et chacun reprend sa place. La transgression n’a été que ponctuelle.
    Le dénouement de l’Ile des Esclaves est tout autant peu audacieux. Alors que l’auteur avait imaginé une situation complètement nouvelle et changeante pour ses contemporains, le spectateur se rend compte que ce n’était qu’un jeu gratuit de l’imagination. De plus la fin de la pièce est quelque peu expédiée par Arlequin : « Ah ! Vous ne voyez rien ; nous sommes admirables ; nous sommes des rois et des reines. En fin finale la paix est conclue, la vertu a arrangé tout cela ».

2. La prudence de Marivaux

    Principalement dans l’Ile des Esclaves qui est en fait la plus engagée de ses pièces sur le plan contestataire, on peut noter que Marivaux a tenté d’imposer un effet de distance entre le spectateur et les protagonistes. Tout d’abord, le lieu choisi pour décor de l’action est une île utopique. Ensuite le mélange des noms grecs et du mode de vie européen brouille les pistes. Enfin, le personnage même de Trivelin, est mystérieux, le spectateur ne sachant rien de lui. Cet effet de distance est cependant compréhensible, Marivaux souhaitait échapper à la censure de l’époque ce qui explique le caractère merveilleux de la pièce.
    Toujours dans l’Ile des Esclaves, on remarque que l’auteur est prudent dans le discours de Trivelin, sur la fin de la pièce avec une tirade assez restrictive : « La différence des conditions n’est qu’une épreuve que les dieux font sur nous : je ne vous en dit pas davantage ».

3. Le public

    Lorsque Marivaux donne sa pièce aux comédiens Italiens, c’est à un public de maîtres qu’il s’adresse et les serviteurs ne sont pas admis à la Comédie. Il ne peut donc pas y avoir de sa part incitation à la révolte : aucun esclave de son temps n’a pu lire ou entendre la pièce.
    Contrairement à l’Ile des Esclaves, le Jeu de l’Amour et du hasard ainsi que Les Fausses Confidences trouvent leur destinataire parmi un public d’aristocrates et grands bourgeois, la primauté des sentiments sur la raison sociale et le règne du paraître à travers le préjugé nobiliaire les concernant particulièrement.


    Pour conclure, on peut dire que la contestation sociale et la mise en œuvre de problématiques philosophiques sont bien présentes chez Marivaux ; son objectif est moral et non politique. En outre, son but premier reste d’explorer le jeu de l’amour sous toutes ses formes. En fait, dire que le théâtre de Marivaux prépare une rébellion ou une révolution est un leurre.

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Merci à Benjamin pour cette analyse