Nocturne vulgaire
Un souffle ouvre des brèches opéradiques dans les cloisons, - brouille le pivotement des toits rongés, disperse les limites des foyers, - éclipse les croisées. - Le long de la vigne, m'étant appuyé du pied à une gargouille, - je suis descendu dans ce carrosse dont l'époque est assez indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés et les sophas contournés - Corbillard de mon sommeil, isolé, maison de berger de ma niaiserie, le véhicule vire sur le gazon de la grande route effacée ; et dans un défaut en haut de la glace de droite tournoient les blêmes figures lunaires, feuilles, seins.
Rimbaud - Illuminations
- Un vert et un bleu très foncés envahissent l'image. Dételage aux environs d'une tache de gravier. - Ici, va-t-on siffler pour l'orage, et les Sodomes, - et les Solymes - et les bêtes féroces et les armées, - (Postillon et bêtes de songe reprendront-ils sous les plus suffocantes futaies, pour m'enfoncer jusqu'aux yeux dans la source de soie). - Et nous envoyer, fouettés à travers les eaux clapotantes et les boissons répandues, rouler sur l'aboi des dogues... - Un souffle disperse les limites du foyer. |
Hallucination :
Altération de la perception (« brouille », « la grande route effacée »)
Apparition de choses sans lien logiques entre elles (« tournoient les blêmes figures lunaires, feuilles, seins. »)
Les couleurs qui envahissent l'image (« Un vert et un bleu très foncés envahissent l'image. »)
Dérision :
Ces visions nocturnes sont à la portée de tous (d'où le mot vulgaire dans le titre). La critique est explicite : « corbillard de mon sommeil, maison de berger de ma niaiserie ». Rimbaud se moque de sa volonté de faire de la poésie un instrument d'exploration de l'inconnu.
1. L'énigme
Le titre :
Le titre Nocturne vulgaire peut être compris de plusieurs façons. Un nocturne est une suite instrumentale et, au XIXème siècle, un morceau destiné au piano. Le mot désigne aussi une partie de l'office de nuit, et qualifie entre autres les animaux vivant la nuit.
Par ailleurs, il y a une sorte de contradiction entre « nocturne » qui appartient au vocabulaire artistique et l'adjectif « vulgaire » plutôt péjoratif. Autre contradiction : la nuit est traditionnellement le moment des événements étranges, ou exceptionnels, tandis que « vulgaire » fait plutôt référence à des choses communes.
Le néologisme « opéradiques » :
Les « brèches opéradiques » - mot inventé par Rimbaud - font attendre un spectacle, qui, comme l'opéra, réunira le théâtre et la musique. Et de fait le poème contient à la fois des effets visuels et des jeux sonores. Le paysage évoque un décor hétéroclite (une vigne, une gargouille, un carrosse, une grande route), où dominent les couleurs froides (« les blêmes figures lunaires » s'opposent à « un vert et un bleu très foncés »). Loin d'être figé, ce décor bouge et se brouille (voir les verbes de mouvement).
La véritable harmonie de ce poème est à chercher dans le texte lui-même : dans les allitérations et les assonances.
2. La ponctuation
Rimbaud utilise beaucoup de tirets dans ce poème. La fonction de ce signe de ponctuation est double. Il s'agit à la fois de marquer la rupture et d'organiser la progression. Le tiret, facteur d'ordre et de désordre, inscrit la discontinuité dans la logique narrative. Le tiret, plus encore que la parenthèse, interrompt la continuité de la phrase.
3. La musicalité
Discordance entre la musique (les bruits) exprimée par le texte : « va‑t‑on siffler pour l'orage », « l'aboi des dogues » et celle que fait entendre le texte par les allitérations et les assonances : « Postillon et bêtes de songe reprendront‑ils sous les plus suffocantes futaies, pour m'enfoncer jusqu'aux yeux dans la source de soie » : La phrase est dominée par les allitérations en [p] et [b], en [f] et [s]. On notera, sur le plan vocalique, les variations autour du [o].
Le son [f] est très présent dans le poème, donnant une idée de souffle.
Conclusion
Dans Nocturne vulgaire, Rimbaud explore des formes nouvelles du langage. Dans une volonté d'exploration des capacités de la langue à révéler l'inconnu, ce poème relève de l'esthétique symboliste.
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