Je ne peux pas oublier

Jean Giono





Plan de la fiche sur Je ne peux pas oublier de Jean Giono :
Introduction
Texte de Je ne peux pas oublier
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Ce texte est un extrait de Refus d'obéissance publié en 1937, l'auteur est Jean Giono (1895 - 1970), écrivain français né à Manosque. Il a été accusé de collaboration avec le gouvernement de Vichy : légende autour de Jean Giono. Il a été arrêté à deux reprises. Il sera relâché sans inculpation en 1945. Inculpé en 1939 et arrêté le 8 septembre 1944 et libéré en 1945. Pacifiste convaincu.

    Ce texte présente une dénonciation virulente de la guerre, en particulier celle de 14-18.


Texte de Je ne peux pas oublier

Je ne peux pas oublier


    Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et brusquement, je la revois, je la sens, je l'entends, je la subis encore. Et j'ai peur. Ce soir est la fin d'un beau jour de juillet. La plaine sous moi est devenue toute rousse. On va couper les blés. L'air, le ciel, la terre sont immobiles et calmes. Vingt ans ont passé. Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis pas lavé de la guerre. L'horreur de ces quatre ans est toujours en moi. Je porte la marque. Tous les survivants portent la marquent.

    J'ai été soldat de deuxième classe dans l'infanterie pendant quatre ans, dans des régiments de montagnards. Avec M. V., qui était mon capitaine, nous sommes à peu prés les seuls survivants de la 6ème compagnie. Nous avons fait les Epargnes, Verdun-Vaux, Noyons-Saint-Quentin, le Chemin des Dames, l'attaque de Pinon, Chevrillon, le Kemmel. La 6ème compagnie a été remplie cent fois et cent fois d'hommes. La 6ème compagnie était un petit récipient de la 27ème division comme un boisseau à blé. Quand le boisseau était vide d'hommes, enfin quand il n'en restait plus que quelques-uns au fond, comme des grains collés dans les rainures, on le remplissait de nouveau avec des hommes frais. On ainsi rempli la 6ème compagnie cent fois et cent fois d'hommes. Et cent fois on est allé la vider sous la meule. Nous sommes de tout ça les derniers vivants, V. et moi. J'aimerais qu'il lise ces lignes. Il doit faire comme moi le soir : essayer d'oublier. Il doit s'asseoir au bord de sa terrasse, et lui, il doit regarder le fleuve vert et gras qui coule en se balançant dans des bosquets de peupliers. Mais, tous les deux ou trois jours, il doit subir comme moi, comme tous. Et nous subirons jusqu'à la fin.

    [...]

    Jean Giono



Annonce des axes

I. Les réalités de la guerre
1. La guerre vue par un soldat
2. Faits et lieux
3. Déshumanisation

II. La sérénité présente dans la nature
1. Paysage du narrateur
2. Paysage du capitaine

III. Les traumatismes
1. Le passé toujours présent
2. Le sentiment d'une faute que rien ne peut laver



Commentaire littéraire

I. Les réalités de la guerre

1. La guerre vue par un soldat

La guerre apparaît dans le deuxième paragraphe. Elle a un effet rétrospectif au passé c'est-à-dire une relation objective des faits à l'état brut. La guerre est vue par un soldat, Jean Giono, d'où la présence du pronom "Je" : "J'ai été soldat".

"Je" est un témoignage authentique, cela n'été qu'un simple soldat sans grade. "J'ai été soldat de deuxième classe dans l'infanterie pendant quatre ans, dans des régiments de montagnards" dans les Alpes de Haute-Provence.

Il se pose en victime dont l'histoire banale est arrivée à tant d'autres soldats. Langue simple, voire familière (exemple : "des fois…" dans la troisième phrase.

Le texte dégage un sentiment de vérité, sincérité pour rendre plus réel, plus grande précision, des faits et des lieux qui donnent plus de réalisme.


2. Faits et lieux

Giono insiste beaucoup sur les lieux : "Nous avons fait les Epargnes, Verdun-Vaux,..." énumération de lieux-dits, petits villages ou hameaux autrefois inconnus -> devenus célèbres par des massacres qui s'y sont déroulés. Litanie (toujours la même répétition) du nom énuméré.

Certains chiffres reviennent de manière obsessionnelle.

"6ème" répété 3 fois -> impression de vérité. Après 20 ans. Il insiste sur "quatre ans" d'horreur. Il insiste sur le nombre "100" répété 5 fois, il revient sans cesse avec d'autres termes qui renvoient au chiffre "Quant le boisseau était vide d'hommes", "on a ainsi rempli". Ces expressions renforcent l'idée d'horreur -> la guerre est une mangeuse d'homme.


3. Déshumanisation

Métaphore du grain de blé pour parler des hommes : "Comme un boisseau", "Quand le boisseau…", "on le remplissait…". Répétition du verbe "remplir".

Métaphore du grain de blé pour parler des hommes => la vie humaine n'a aucune valeur, les hommes sont comparés à de petits grains de blé. Seul compte la masse. L'homme perd son identité et peut être remplacé par d'autres. Giono parle des homme comme d'une marchandise : "hommes frais". En particulier, "Ceux qui sont…". Les hommes sont devenus grain. Indifférence sur la valeur de l'homme. Utilisation du pluriel.

La guerre est une machine (métaphore de la "meule") qui tue et broie l'homme. Cette idée est exprimée par une métaphore filée (qui suit tout au long du texte).

Cela est terrible pour lui donc il le dénonce "Nous sommes de tout ça les derniers survivants" ; "tout ça" expression péjorative pour parler de la guerre.

Dans sa dénonciation de la guerre, Giono dénonce le pouvoir anonyme "on", pronom indéfini sans visage.

Plus le pouvoir est anonyme et plus le crime est grand.

Pour Giono c'est une façon de dénoncer le manque de responsabilité de ceux qui déclenchent la guerre, par le pronom "on", il dénonce l'état, les politiciens, l'état major qui sont des marchants de canon.


II. La sérénité présente dans la nature

1. Paysage du narrateur

"Vingt ans au passé" et autour du narrateur, la nature est douce et paisible ("Ce soir est la fin d'un beau jour de juillet", etc.). On constate que la liaison est rassurante l.4-5-6. Les images sont chaudes et rassurantes : "beau jour de juillet", "immobiles et calmes.", "On va couper les blé" (idée de nature nourricière), "toute rousse"...

Il va y avoir la moisson : activité intense et grande solidarité. Tout ensemble être au mieux. "Chaque année…" immémorial. Tout semble en harmonie : harmonie des couleurs et du travail.

"L'air, le ciel, la terre" : rythme ternaire qui évoque sérénité et paix. Cette nature a pourtant des limites puisque malgré le temps "Vingt ans ont passé…", "Et depuis vingt ans" (répétition), le souvenir est toujours présent, "L'horreur [...] est toujours en moi".

Dans le début du texte, les phrases sont simples et courtes, sérénité et paix soulignées par des assonance douces en [ou], [é], [oi].


2. Paysage du capitaine

Il a fait les mêmes choses que Giono "Nous avons fait...". Ce sont tous les deux les derniers survivants.

Pourtant, paysage différent de celui de Giono :
- par sa couleur : blé ≠ vert des feuilles et des peupliers
"L'air, le ciel, la terre sont immobiles et calmes" -> connotation positive ≠ "le fleuve vert et gras" -> connotation négative

Opposition enrtee Giono et le capitaine : "et lui";, placé entre virgules, montre que Giono veut se démarquer du capitaine qui représente l'autorité et l'état.
Pourtant, ils subissent le même traumatisme, ce qui le rapproche de Giono et de tous ceux qui ont fait la guerre : "il doit subir comme moi, comme tous" => la guerre n'épargne personne.


III. Les traumatismes

1. Le passé toujours présent

"Je ne peux pas oublier la guerre ", cette phrase est celle qui articule tout le texte. Impossibilité d'oublier, bien qu'il le souhaiterait.

Giono ne désire pas le devoir de mémoire, au contraire, il voudrait oublier car pour lui, la guerre est une blessure du corps et de l'âme puisque "vingt ans après", il subit encore la guerre comme une maladie incurable "Je la sens…", "brusquement" accès brutal à l'énumération.

Figures de styles : énumération, gradation, une répétition du pronom "je".

Exprimé par les sens, c'est une maladie incurable qui le condamne à souffrir et à vivre avec, alors le passé est toujours présent.

Il vit avec ce souvenir -> il ne peut plus vivre normalement : brièveté des accalmies "deux ou trois jours". Expérience douloureuse physiquement et moralement qui se répète par crise comme tous les autres combattants et survivants. C'est une marque indélébile.

Répétition avec amplification : "Je porte la marque. Tous les survivants portent la marquent". Du "je", expérience personnelle, au "tous", expérience de tous les anciens combattants et tous ceux qui ont subi la guerre=> le texte de Giono est universel.


2. Le sentiment d'une faute que rien ne peut laver

a. Cette marque se "subit"

Marques émotives et sèches, phrases simples et courtes "J'ai peur…".

Le verbe subir revient trois fois.

De plus, cette tache revient et apparaît comme une obsession : caractère obsessionnel. Vingt ans après, il la perçoit encore dans sa chair. Grande concision de la phrase "J'ai peur" : 3 syllabes brèves et frappantes. Ici, son courage est cet aveu et non pas de se couvrir d'héroïsme -> dévalorisation de la guerre. Il faut avoir peur de la guerre, la guerre est une horreur.

b. Le symbole de la tache ici est celui de la faute commise, ce sont des stigmates. Giono se sent coupables. Il pense avoir participer à cette boucherie. Notion d'impureté. La guerre salit. Pour lui, ce qui est terrible, c'est que la guerre fait des survivants des éternels coupables "toujours en moi".

La guerre change les hommes de manière définitive. Elle a quelque chose de monstrueux parce qu'elle va être "subit" par ses participants toute leur vie.

Ils traîneront ce traumatisme jusqu'à la mort : "Et nous subirons jusqu'à la fin."





Conclusion

    Tout effort d'oublier est impossible ; ils sont doublement coupables car ils ont survécu.

Retourner à la page sur l'oral du bac de français 2017 !
Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur Je ne peux pas oublier de Jean Giono