Le paysan du Danube

Jean de la Fontaine



Introduction

La fable est pour La Fontaine le meilleur moyen de faire passer ses idées et de critiquer la société tout en évitant la censure. La fable Le Paysan du Danube est tirée du livre XI des fables publié en 1679. Pour faire passer son message tout en évitant la censure, La Fontaine place sa critique dans un cadre spatio-temporel différent : l’Antiquité. Cette fable est en apparence une dénonciation de l’empire romain, mais elle sert en réalité à dénoncer le pouvoir en place au moment où elle est écrite


Texte de la fable



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Source : Librivox


Le paysan du Danube

Il ne faut point juger des gens sur l'apparence.
Le conseil en est bon ; mais il n'est pas nouveau.
Jadis l'erreur du Souriceau
Me servit à prouver le discours que j'avance.
J'ai, pour le fonder à présent,
Le bon Socrate, Esope, et certain Paysan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle
Nous fait un portrait fort fidèle.
On connaît les premiers : quant à l'autre, voici
Le personnage en raccourci.
Son menton nourrissait une barbe touffue,
Toute sa personne velue
Représentait un Ours, mais un Ours mal léché.
Sous un sourcil épais il avait l'oeil caché,
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
Portait sayon de poil de chèvre,
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi bâti fut député des Villes
Que lave le Danube : il n'était point d'asiles
Où l'avarice des Romains
Ne pénétrât alors, et ne portât les mains.
Le député vint donc, et fit cette harangue :
Romains, et vous, Sénat, assis pour m'écouter,
Je supplie avant tout les Dieux de m'assister :
Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive être repris.
Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice :
Faute d'y recourir, on viole leurs lois.
Témoin nous, que punit la Romaine avarice :
Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L'instrument de notre supplice.
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ;
Et mettant en nos mains par un juste retour
Les armes dont se sert sa vengeance sévère,
Il ne vous fasse en sa colère
Nos esclaves à votre tour.
Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu'on me die
En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maîtres de l'Univers ?
Pourquoi venir troubler une innocente vie ?
Nous cultivions en paix d'heureux champs, et nos mains
Etaient propres aux Arts ainsi qu'au labourage :
Qu'avez-vous appris aux Germains ?
Ils ont l'adresse et le courage ;
S'ils avaient eu l'avidité,
Comme vous, et la violence,
Peut-être en votre place ils auraient la puissance,
Et sauraient en user sans inhumanité.
Celle que vos Préteurs ont sur nous exercée
N'entre qu'à peine en la pensée.
La majesté de vos Autels
Elle-même en est offensée ;
Car sachez que les immortels
Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples,
Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur,
De mépris d'eux, et de leurs Temples,
D'avarice qui va jusques à la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome ;
La terre, et le travail de l'homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les : on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes ;
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;
Nous laissons nos chères compagnes ;
Nous ne conversons plus qu'avec des Ours affreux,
Découragés de mettre au jour des malheureux,
Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.
Quant à nos enfants déjà nés,
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :
Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.
Retirez-les : ils ne nous apprendront
Que la mollesse et que le vice ;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d'avarice.
C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord :
N'a-t-on point de présent à faire ?
Point de pourpre à donner ? C'est en vain qu'on espère
Quelque refuge aux lois : encor leur ministère
A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort
Doit commencer à vous déplaire.
Je finis. Punissez de mort
Une plainte un peu trop sincère.
A ces mots, il se couche et chacun étonné
Admire le grand coeur, le bon sens, l'éloquence,
Du sauvage ainsi prosterné.
On le créa Patrice ; et ce fut la vengeance
Qu'on crut qu'un tel discours méritait. On choisit
D'autres préteurs, et par écrit
Le Sénat demanda ce qu'avait dit cet homme,
Pour servir de modèle aux parleurs à venir.
On ne sut pas longtemps à Rome
Cette éloquence entretenir.

          Jean de La Fontaine

Le paysan du Danube


Annonce des axes de lecture




Commentaire littéraire :

I.    La Fable : mise en scène pathétique de la souffrance d’un peuple

1) Un discours vivant

C’est un discours :
-    marques de l’énonciation : le locuteur et son destinataire
-    Temps verbaux : impératif, présent de l’énonciation « je supplie », « on ne veut plus »
-    Types de phrases : vers 39 à 45 multiplication des interrogatives, phrases exclamatives

C’est un discours vivant :
-    Champ lexical de la colère : « vengeance, sévère, colère, offensée… »
-    Jeu de contrastes / antithèses : bonheur / malheur
-    Structure du texte : texte qui dans sa forme renvoie à la situation de communication ; respect de la forme du discours du sénat : apostrophe, référence divine, énoncé de la thèse, conclusion très rapide = vraisemblable.

Le locuteur :
-    violent et passionné : par sa révolte face à l’injustice
-    lucide et presque philosophe : analyse de la puissance politique : « Peut-être à votre place ils auraient la puissance » c’est le pouvoir des romains lié à leur absence de moralité.
-    Capable de critiquer Rome : Il critique le fonctionnement de la vie à Rome, regard critique et distancé.

Il est capable de prendre de la hauteur mais il souffre pour son peuple :
-    vers 50, vers 66


2) Le registre pathétique

-> Fiche sur les registres

-    Jeu de contrastes
-    Souffrance exprimée à travers les champs lexicaux ; inégalité des rapports de force : innocence, simplicité, souffrance.
-    Personnification vers 33
-    Allitération en [r] vers 56
-    Multiplication des questions rhétoriques qui expriment le désarroi, le doute des Germains.


3) Moyens poétiques

-    diérèse vers 48 « violence » : vers octosyllabe
-    Rimes plates : vers 64, 65, 66
-    Rimes croisées : « jours, misère, retour, sévère »
-    Rimes embrassées : vers 35, 36, 37, 38.

La Fontaine essaye d’éviter la monotonie dans la forme du poème : alternance d'alexandrins, de décasyllabes, d'octosyllabes.


II.    Dénonciation de l’impérialisme : violente polémique

1) Réfutation de la thèse

La fable chez La Fontaine peut avoir une force subversive (qui tend à menacer, à provoquer ou à renverser l'ordre établi). Ici, contre l’impérialisme (Louis XIV), il dénonce la barbarie de l’oppresseur.
Thèse : « Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits, l’instrument de notre supplice »
-    Premier argument : vers 46, argument d’autorité de sens religieux
-    Deuxième argument : argument de vérité de valeur morale bien / mal (se référer aux champs lexicaux)
-    Troisième argument : vers 55 argument d’autorité, référence au jugement divin

Au début, La Fontaine constate (causes), à la fin : les conséquences malheureuses de cette occupation.


2) Disqualification de l’adversaire

Texte polémique : discours s’adressant aux romains.
-    romains : champ lexical péjoratif (avidité, violence)
-    contraste romains / grecs

Rome est décrite comme barbare alors qu’elle est le symbole de la civilisation.
-    Jeu d’antithèses : valeurs morales
-    Vers 56 « grâces à vos exemples » : ironie
-    But de texte : inverser les relations ; verbes « fuir » « opprimer » « décourager » expriment la barbarie romaine donc l’inhumanité des romains.
-    Métonymie vers 69


3) Violence verbale

-    verbes de rejet : « nous quittons », « nous fuyons », « nous laissons »
-    anaphore vers 33
-    impératif vers 63 et vers 73
-    parallélisme vers 65


Conclusion

Ainsi, La Fontaine réussit à dénoncer l’impérialisme qui fut un thème d’actualité à l'époque à laquelle fut écrite cette fable.






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