Scène première – Don Salluste De Bazan, Gudiel ; par instants Ruy Blas.
DON SALLUSTE.
Ruy Blas, fermez la porte, – ouvrez cette fenêtre.
Ruy Blas obéit, puis, sur un signe de don Salluste,
il sort par la porte du fond. Don Salluste va à la fenêtre.
Ils dorment encor tous ici, – le jour va naître.
Il se tourne brusquement vers Gudiel.
Ah ! C'est un coup de foudre ! ... – oui, mon règne est passé,
Gudiel ! – renvoyé, disgracié, chassé ! –
Ah ! Tout perdre en un jour ! – l'aventure est secrète
Encor, n'en parle pas. – oui, pour une amourette,
– Chose, à mon âge, sotte et folle, j'en convien ! –
Avec une suivante, une fille de rien !
Séduite, beau malheur ! Parce que la donzelle
Est à la reine, et vient de Neubourg avec elle,
Que cette créature a pleuré contre moi,
Et traîné son enfant dans les chambres du roi ;
Ordre de l'épouser. Je refuse. On m'exile.
On m'exile ! Et vingt ans d'un labeur difficile,
Vingt ans d'ambition, de travaux nuit et jour ;
Le président haï des alcades de cour,
Dont nul ne prononçait le nom sans épouvante ;
Le chef de la maison de Bazan, qui s'en vante ;
Mon crédit, mon pouvoir ; tout ce que je rêvais,
Tout ce que je faisais et tout ce que j'avais,
Charge, emplois, honneurs, tout en un instant s'écroule
Au milieu des éclats de rire de la foule !
Gudiel.
Nul ne le sait encor, monseigneur.
Don Salluste.
Mais demain !
Demain, on le saura ! – nous serons en chemin.
Je ne veux pas tomber, non, je veux disparaître !
Il déboutonne violemment son pourpoint.
– Tu m'agrafes toujours comme on agrafe un prêtre,
Tu serres mon pourpoint, et j'étouffe, mon cher ! –
Il s'assied.
Oh ! Mais je vais construire, et sans en avoir l'air,
Une sape profonde, obscure et souterraine !
Chassé ! –
Il se lève.
Gudiel.
D'où vient le coup, monseigneur ?
Don Salluste.
De la reine.
Oh ! Je me vengerai, Gudiel ! Tu m'entends.
Toi dont je suis l'élève, et qui depuis vingt ans
M'as aidé, m'as servi dans les choses passées,
Tu sais bien jusqu'où vont dans l'ombre mes pensées,
Comme un bon architecte, au coup d'oeil exercé,
Connaît la profondeur du puits qu'il a creusé.
Je pars. Je vais aller à Finlas, en Castille,
Dans mes états, – et là, songer ! – pour une fille !
– Toi, règle le départ, car nous sommes pressés.
Moi, je vais dire un mot au drôle que tu sais.
À tout hasard. Peut-il me servir ? Je l'ignore.
Ici jusqu'à ce soir je suis le maître encore.
Je me vengerai, va ! Comment ? Je ne sais pas ;
Mais je veux que ce soit effrayant ! – de ce pas
Va faire nos apprêts, et hâte-toi. – silence !
Tu pars avec moi. Va.
Gudiel salue et sort. – don Salluste appelant.
– Ruy Blas !
Ruy Blas, se présentant à la porte du fond.
Votre excellence ?
Don Salluste.
Comme je ne dois plus coucher dans le palais,
Il faut laisser les clefs et clore les volets.
Ruy Blas, s'inclinant.
Monseigneur, il suffit.
Don Salluste.
Écoutez, je vous prie.
La reine va passer, là, dans la galerie,
En allant de la messe à sa chambre d'honneur,
Dans deux heures. Ruy Blas, soyez là.
Ruy Blas.
Monseigneur,
J'y serai.
Don Salluste, à la fenêtre.
Voyez-vous cet homme dans la place
Qui montre aux gens de garde un papier, et qui passe ?
Faites-lui, sans parler, signe qu'il peut monter.
Par l'escalier étroit.
Ruy Blas obéit. Don Salluste continue
en lui montrant la petite porte à droite.
– avant de nous quitter,
Dans cette chambre où sont les hommes de police,
Voyez donc si les trois alguazils de service
Sont éveillés.
Ruy Blas. Il va à la porte, l'entr'ouvre et revient.
Seigneur, ils dorment.
Don Salluste.
Parlez bas.
J'aurai besoin de vous, ne vous éloignez pas.
Faites le guet afin que les fâcheux nous laissent.
Entre don César De Bazan. Chapeau défoncé. Grande cape déguenillée
qui ne laisse voir de sa toilette que des bas mal tirés et des souliers crevés.
Épée de spadassin.
Au moment où il entre, lui et Ruy Blas se regardent
et font en même temps, chacun de son côté, un geste de surprise.
Don Salluste, les observant, à part.
Ils se sont regardés ! Est-ce qu'ils se connaissent ?
Ruy Blas sort.
Scène II – Don Salluste, Don César.
Don Salluste.
Ah ! Vous voilà, bandit !
Don César.
Oui, cousin, me voilà.
Don Salluste.
C'est grand plaisir de voir un gueux comme cela !
Don César, saluant.
Je suis charmé...
Don Salluste.
Monsieur, on sait de vos histoires.
Don César, gracieusement.
Qui sont de votre goût ?
Don Salluste.
Oui, des plus méritoires.
Don Charles De Mira l'autre nuit fut volé.
On lui prit son épée à fourreau ciselé
Et son buffle. C'était la surveille de pâques.
Seulement, comme il est chevalier de saint-Jacques,
La bande lui laissa son manteau.
Don César.
Doux Jésus !
Pourquoi ?
Don Salluste.
Parce que l'ordre était brodé dessus.
Eh bien, que dites-vous de l'algarade ?
Don César.
Ah ! Diable !
Je dis que nous vivons dans un siècle effroyable !
Qu'allons-nous devenir, bon Dieu ! Si les voleurs
Vont courtiser saint Jacque et le mettre des leurs ?
Don Salluste.
Vous en étiez !
Don César.
Eh bien, – oui ! S'il faut que je parle,
J'étais là. Je n'ai pas touché votre don Charle,
J'ai donné seulement des conseils.
Don Salluste.
Mieux encor.
La lune étant couchée, hier, Plaza-Mayor,
Toutes sortes de gens, sans coiffe et sans semelle,
Qui hors d'un bouge affreux se ruaient pêle-mêle,
Ont attaqué le guet. – vous en étiez !
Don César.
Cousin,
J'ai toujours dédaigné de battre un argousin.
J'étais là. Rien de plus. Pendant les estocades,
Je marchais en faisant des vers sous les arcades.
On s'est fort assommé.
Don Salluste.
Ce n'est pas tout.
Don César.
Voyons.
Don Salluste.
En France, on vous accuse, entre autres actions,
Avec vos compagnons à toute loi rebelles,
D'avoir ouvert sans clef la caisse des gabelles.
Don César.
Je ne dis pas. – la France est pays ennemi.
Don Salluste.
En Flandre, rencontrant dom Paul Barthélemy,
Lequel portait à Mons le produit d'un vignoble
Qu'il venait de toucher pour le chapitre noble,
Vous avez mis la main sur l'argent du clergé.
Don César.
En Flandre ? – il se peut bien. J'ai beaucoup voyagé.
– Est-ce tout ?
Don Salluste.
Don César, la sueur de la honte,
Lorsque je pense à vous, à la face me monte.
Don César.
Bon. Laissez-la monter.
Don Salluste.
Notre famille...
Don César.
Non.
Car vous seul à Madrid connaissez mon vrai nom.
Ainsi ne parlons pas famille !
Don Salluste.
Une marquise
Me disait l'autre jour en sortant de l'église :
– Quel est donc ce brigand qui, là-bas, nez au vent,
Se carre, l'oeil au guet et la hanche en avant,
Plus délabré que Job et plus fier que Bragance,
Drapant sa gueuserie avec son arrogance,
Et qui, froissant du poing sous sa manche en haillons
L'épée à lourd pommeau qui lui bat les talons,
Promène, d'une mine altière et magistrale,
Sa cape en dents de scie et ses bas en spirale ?
Don César, jetant un coup d'oeil sur sa toilette.
Vous avez répondu : c'est ce cher Zafari !
Don Salluste.
Non ; j'ai rougi, monsieur.
Don César.
Eh bien ! La dame a ri.
Voilà. J'aime beaucoup faire rire les femmes.
Don Salluste.
Vous n'allez fréquentant que spadassins infâmes !
Don César.
Des clercs ! Des écoliers doux comme des moutons !
Don Salluste.
Partout on vous rencontre avec des jeannetons !
Don César.
Ô Lucindes d'amour ! Ô douces Isabelles !
Eh bien ! Sur votre compte on en entend de belles !
Quoi ! L'on vous traite ainsi, beautés à l'oeil mutin,
À qui je dis le soir mes sonnets du matin !
Don Salluste.
Enfin, Matalobos, ce voleur de Galice
Qui désole Madrid malgré notre police,
Il est de vos amis !
Don César.
Raisonnons, s'il vous plaît.
Sans lui j'irais tout nu, ce qui serait fort laid.
Me voyant sans habit, dans la rue, en décembre,
La chose le toucha. – ce fat parfumé d'ambre,
Le comte d'Albe, à qui l'autre mois fut volé
Son beau pourpoint de soie...
Don Salluste.
Eh bien ?
Don César.
C'est moi qui l'ai.
Matalobos me l'a donné.
Don Salluste.
L'habit du comte !
Vous n'êtes pas honteux ? ...
Don César.
Je n'aurai jamais honte
De mettre un bon pourpoint, brodé, passementé,
Qui me tient chaud l'hiver et me fait beau l'été.
– Voyez, il est tout neuf. –
Il entr'ouvre son manteau, qui laisse voir
un superbe pourpoint de satin rose brodé d'or.
Les poches en sont pleines
De billets doux au comte adressés par centaines.
Souvent, pauvre, amoureux, n'ayant rien sous la dent,
J'avise une cuisine au soupirail ardent
D'où la vapeur des mets aux narines me monte.
Je m'assieds là. J'y lis les billets doux du comte,
Et, trompant l'estomac et le coeur tour à tour,
J'ai l'odeur du festin et l'ombre de l'amour !
Don Salluste.
Don César...
Don César.
Mon cousin, tenez, trêve aux reproches.
Je suis un grand seigneur, c'est vrai, l'un de vos proches ;
Je m'appelle César, comte de Garofa ;
Mais le sort de folie en naissant me coiffa.
J'étais riche, j'avais des palais, des domaines,
Je pouvais largement renter les Célimènes.
Bah ! Mes vingt ans n'étaient pas encor révolus
Que j'avais mangé tout ! Il ne me restait plus
De mes prospérités, ou réelles ou fausses,
Qu'un tas de créanciers hurlant après mes chausses.
Ma foi, j'ai pris la fuite et j'ai changé de nom.
À présent, je ne suis qu'un joyeux compagnon,
Zafari, que hors vous nul ne peut reconnaître.
Vous ne me donnez pas du tout d'argent, mon maître ;
Je m'en passe. Le soir, le front sur un pavé,
Devant l'ancien palais des comtes de Tevé,
– C'est là, depuis neuf ans, que la nuit je m'arrête, –
Je vais dormir avec le ciel bleu sur ma tête.
Je suis heureux ainsi. Pardieu, c'est un beau sort !
Tout le monde me croit dans l'Inde, au diable, – mort.
La fontaine voisine a de l'eau, j'y vais boire,
Et puis je me promène avec un air de gloire.
Mon palais, d'où jadis mon argent s'envola,
Appartient à cette heure au nonce Espinola.
C'est bien. Quand par hasard jusque-là je m'enfonce,
Je donne des avis aux ouvriers du nonce
Occupés à sculpter sur la porte un Bacchus. –
Maintenant, pouvez-vous me prêter dix écus ?
Don Salluste.
Écoutez-moi...
Don César, croisant les bras.
Voyons présent votre style.
Don Salluste.
Je vous ai fait venir, c'est pour vous être utile.
César, sans enfants, riche, et de plus votre aîné,
Je vous vois à regret vers l'abîme entraîné ;
Je veux vous en tirer. Bravache que vous êtes,
Vous êtes malheureux. Je veux payer vos dettes,
Vous rendre vos palais, vous remettre à la cour,
Et refaire de vous un beau seigneur d'amour.
Que Zafari s'éteigne et que César renaisse.
Je veux qu'à votre gré vous puisiez dans ma caisse,
Sans crainte, à pleines mains, sans soin de l'avenir.
Quand on a des parents il faut les soutenir,
César, et pour les siens se montrer pitoyable... Pendant que don Salluste parle, le visage de don César
prend une expression de plus en plus étonnée,
joyeuse et confiante ; enfin il éclate.
Don César.
Vous avez toujours eu de l'esprit comme un diable,
Et c'est fort éloquent ce que vous dites là.
– Continuez.
Don Salluste.
César, je ne mets à cela
Qu'une condition. – dans l'instant je m'explique.
Prenez d'abord ma bourse.
Don César, empoignant la bourse, qui est pleine d'or.
Ah a ! C'est magnifique !
Don Salluste.
Et je vous vais donner cinq cents ducats...
Don César, ébloui.
Marquis !
Don Salluste, continuant.
Dès aujourd'hui.
Don César.
Pardieu, je vous suis tout acquis.
Quant aux conditions, ordonnez. Foi de brave,
Mon épée est à vous. Je deviens votre esclave,
Et, si cela vous plaît, j'irai croiser le fer
Avec don Spavento, capitan de l'enfer.
Don Salluste.
Non, je n'accepte pas, don César, et pour cause,
Votre épée.
Don César.
Alors quoi ? Je n'ai guère autre chose.
Don Salluste, se rapprochant de lui et baissant la voix.
Vous connaissez, – et c'est en ce cas un bonheur, –
Tous les gueux de Madrid ?
Don César.
Vous me faites honneur.
Don Salluste.
Vous en traînez toujours après vous une meute ;
Vous pourriez, au besoin, soulever une émeute,
Je le sais. Tout cela peut-être servira.
Don César, éclatant de rire.
D'honneur ! Vous avez l'air de faire un opéra.
Quelle part donnez-vous dans l'oeuvre à mon génie ?
Sera-ce le poëme ou bien la symphonie ?
Commandez. Je suis fort pour le charivari.
Don Salluste, gravement.
Je parle à don César et non à Zafari.
Baissant la voix de plus en plus.
Écoute. J'ai besoin, pour un résultat sombre,
De quelqu'un qui travaille à mon côté dans l'ombre
Et qui m'aide à bâtir un grand événement.
Je ne suis pas méchant, mais il est tel moment
Où le plus délicat, quittant toute vergogne,
Doit retrousser sa manche et faire la besogne.
Tu seras riche, mais il faut m'aider sans bruit
À dresser, comme font les oiseleurs la nuit,
Un bon filet caché sous un miroir qui brille,
Un piège d'alouette ou bien de jeune fille.
Il faut, par quelque plan terrible et merveilleux,
– Tu n'es pas, que je pense, un homme scrupuleux, –
Me venger !
Don César.
Vous venger ?
Don Salluste.
Oui.
Don César.
De qui ?
Don Salluste.
D'une femme.
Don César.
Il se redresse et regarde fièrement don Salluste.
Ne m'en dites pas plus. Halte-là ! – sur mon âme,
Mon cousin, en ceci voilà mon sentiment.
Celui qui, bassement et tortueusement,
Se venge, ayant le droit de porter une lame,
Noble, par une intrigue, homme, sur une femme,
Et qui, né gentilhomme, agit en alguazil,
Celui-là, – fût-il grand de Castille, fût-il
Suivi de cent clairons sonnant des tintamarres,
Fût-il tout harnaché d'ordres et de chamarres,
Et marquis, et vicomte, et fils des anciens preux, –
N'est pour moi qu'un maraud sinistre et ténébreux
Que je voudrais, pour prix de sa lâcheté vile,
Voir pendre à quatre clous au gibet de la ville !
Don Salluste.
César ! ...
Don César.
N'ajoutez pas un mot, c'est outrageant.
Il jette la bourse aux pieds de don Salluste.
Gardez votre secret, et gardez votre argent.
Oh ! Je comprends qu'on vole, et qu'on tue, et qu'on pille,
Que par une nuit noire on force une bastille,
D'assaut, la hache au poing, avec cent flibustiers ;
Qu'on égorge estafiers, geôliers et guichetiers,
Tous, taillant et hurlant, en bandits que nous sommes,
Oeil pour oeil, dent pour dent, c'est bien ! Hommes contre hommes !
Mais doucement détruire une femme ! Et creuser
Sous ses pieds une trappe ! Et contre elle abuser,
Qui sait ? De son humeur peut-être hasardeuse !
Prendre ce pauvre oiseau dans quelque glu hideuse !
Oh ! Plutôt qu'arriver jusqu'à ce déshonneur,
Plutôt qu'être, à ce prix, un riche et haut seigneur,
– Et je le dis ici pour Dieu qui voit mon âme, –
J'aimerais mieux, plutôt qu'être à ce point infâme,
Vil, odieux, pervers, misérable et flétri,
Qu'un chien rongeât mon crâne au pied du pilori !
Don Salluste.
Cousin...
Don César.
De vos bienfaits je n'aurai nulle envie,
Tant que je trouverai, vivant ma libre vie,
Aux fontaines de l'eau, dans les champs le grand air,
À la ville un voleur qui m'habille l'hiver,
Dans mon âme l'oubli des prospérités mortes,
Et devant vos palais, monsieur, de larges portes
Où je puis, à midi, sans souci du réveil,
Dormir, la tête à l'ombre et les pieds au soleil !
– Adieu donc. – De nous deux Dieu sait quel est le juste.
Avec les gens de cour, vos pareils, don Salluste,
Je vous laisse, et je reste avec mes chenapans.
Je vis avec les loups, non avec les serpents.
Don Salluste.
Un instant...
Don César.
Tenez, maître, abrégeons la visite.
Si c'est pour m'envoyer en prison, faites vite.
Don Salluste.
Allons, je vous croyais, César, plus endurci.
L'épreuve vous est bonne et vous a réussi ;
Je suis content de vous. Votre main, je vous prie.
Don César.
Comment !
Don Salluste.
Je n'ai parlé que par plaisanterie.
Tout ce que j'ai dit là, c'est pour vous éprouver.
Rien de plus.
Don César.
Çà, debout vous me faites rêver.
La femme, le complot, cette vengeance...
Don Salluste.
Leurre !
Imagination ! Chimère !
Don César.
À la bonne heure !
Et l'offre de payer mes dettes ! Vision ?
Et les cinq cents ducats ! Imagination ?
Don Salluste.
Je vais vous les chercher.
Il se dirige vers la porte du fond,
et fait signe à Ruy Blas de rentrer.
Don César, à part sur le devant,
et regardant don Salluste de travers.
Hum ! Visage de traître !
Quand la bouche dit oui, le regard dit peut-être.
Don Salluste, à Ruy Blas.
Ruy Blas, restez ici.
À don César.
Je reviens.
Il sort par la petite porte de gauche.
Sitôt qu'il est sorti, don César et Ruy Blas vont vivement l'un à l'autre.
Scène III - Don César, Ruy Blas.Don César.
Sur ma foi,
Je ne me trompais pas. C'est toi, Ruy Blas !
Ruy Blas.
C'est toi,
Zafari ! Que fais-tu dans ce palais ?
Don César.
J'y passe.
Mais je m'en vais. Je suis oiseau, j'aime l'espace.
Mais toi ? Cette livrée ? Est-ce un déguisement ?
Ruy Blas, avec amertume.
Non, je suis déguisé quand je suis autrement.
Don César.
Que dis-tu ?
Ruy Blas.
Donne-moi ta main que je la serre,
Comme en cet heureux temps de joie et de misère
Où je vivais sans gîte, où le jour j'avais faim,
Où j'avais froid la nuit, où j'étais libre enfin !
– Quand tu me connaissais, j'étais un homme encore.
Tous deux nés dans le peuple, – Hélas ! C'était l'aurore ! –
Nous nous ressemblions au point qu'on nous prenait
Pour frères ; nous chantions dès l'heure où l'aube naît,
Et le soir devant Dieu, notre père et notre hôte,
Sous le ciel étoilé nous dormions côte à côte.
Oui, nous partagions tout. Puis enfin arriva
L'heure triste où chacun de son côté s'en va.
Je te retrouve, après quatre ans, toujours le même,
Joyeux comme un enfant, libre comme un bohème,
Toujours ce Zafari, riche en sa pauvreté,
Qui n'a rien eu jamais et n'a rien souhaité !
Mais moi, quel changement ! Frère, que te dirai-je ?
Orphelin, par pitié nourri dans un collège
De science et d'orgueil, de moi, triste faveur !
Au lieu d'un ouvrier on a fait un rêveur.
Tu sais, tu m'as connu. Je jetais mes pensées
Et mes voeux vers le ciel en strophes insensées.
J'opposais cent raisons à ton rire moqueur.
J'avais je ne sais quelle ambition au coeur.
À quoi bon travailler ? Vers un but invisible
Je marchais, je croyais tout réel, tout possible,
J'espérais tout du sort ! – et puis je suis de ceux
Qui passent tout un jour, pensifs et paresseux,
Devant quelque palais regorgeant de richesses,
À regarder entrer et sortir des duchesses. –
Si bien qu'un jour, mourant de faim sur le pavé,
J'ai ramassé du pain, frère, où j'en ai trouvé
Dans la fainéantise et dans l'ignominie.
Oh ! Quand j'avais vingt ans, crédule à mon génie,
Je me perdais, marchant pieds nus dans les chemins,
En méditations sur le sort des humains ;
J'avais bâti des plans sur tout, – une montagne
De projets ; – je plaignais le malheur de l'Espagne ;
Je croyais, pauvre esprit, qu'au monde je manquais... –
Ami, le résultat, tu le vois : – un laquais !
Don César.
Oui, je le sais, la faim est une porte basse :
Et, par nécessité lorsqu'il faut qu'il y passe,
Le plus grand est celui qui se courbe le plus.
Mais le sort a toujours son flux et son reflux.
Espère.
Ruy Blas, secouant la tête.
Le marquis de Finlas est mon maître.
Don César.
Je le connais. – tu vis dans ce palais, peut-être ?
Ruy Blas.
Non, avant ce matin et jusqu'à ce moment
Je n'en avais jamais passé le seuil.
Don César.
Vraiment ?
Ton maître cependant pour sa charge y demeure.
Ruy Blas.
Oui, car la cour le fait demander à toute heure.
Mais il a quelque part un logis inconnu,
Où jamais en plein jour peut-être il n'est venu.
À cent pas du palais. Une maison discrète.
Frère, j'habite là. Par la porte secrète
Dont il a seul la clef, quelquefois, à la nuit,
Le marquis vient, suivi d'hommes qu'il introduit.
Ces hommes sont masqués et parlent à voix basse.
Ils s'enferment, et nul ne sait ce qui se passe.
Là, de deux noirs muets je suis le compagnon.
Je suis pour eux le maître. Ils ignorent mon nom.
Don César.
Oui, c'est là qu'il reçoit, comme chef des alcades,
Ses espions, c'est là qu'il tend ses embuscades.
C'est un homme profond qui tient tout dans sa main.
Ruy Blas.
Hier, il m'a dit : – il faut être au palais demain.
Avant l'aurore. Entrez par la grille dorée. –
En arrivant il m'a fait mettre la livrée,
Car l'habit odieux sous lequel tu me vois,
Je le porte aujourd'hui pour la première fois.
Don César, lui serrant la main.
Espère !
Ruy Blas.
Espérer ! Mais tu ne sais rien encore.
Vivre sous cet habit qui souille et déshonore,
Avoir perdu la joie et l'orgueil, ce n'est rien.
Être esclave, être vil, qu'importe ! – écoute bien.
Frère ! Je ne sens pas cette livrée infâme,
Car j'ai dans ma poitrine une hydre aux dents de flamme
Qui me serre le coeur dans ses replis ardents.
Le dehors te fait peur ? Si tu voyais dedans !
Don César.
Que veux-tu dire ?
Ruy Blas.
Invente, imagine, suppose.
Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose
D'étrange, d'insensé, d'horrible et d'inouï.
Une fatalité dont on soit ébloui !
Oui, compose un poison affreux, creuse un abîme
Plus sourd que la folie et plus noir que le crime,
Tu n'approcheras pas encor de mon secret.
– Tu ne devines pas ? – Hé ! Qui devinerait ? –
Zafari ! Dans le gouffre où mon destin m'entraîne
Plonge les yeux ! – je suis amoureux de la reine !
Don César.
Ciel !
Ruy Blas.
Sous un dais orné du globe impérial,
Il est, dans Aranjuez ou dans l'Escurial,
– Dans ce palais, parfois, – mon frère, il est un homme
Qu'à peine on voit d'en bas, qu'avec terreur on nomme ;
Pour qui, comme pour Dieu, nous sommes égaux tous ;
Qu'on regarde en tremblant et qu'on sert à genoux ;
Devant qui se couvrir est un honneur insigne ;
Qui peut faire tomber nos deux têtes d'un signe ;
Dont chaque fantaisie est un événement ;
Qui vit, seul et superbe, enfermé gravement
Dans une majesté redoutable et profonde,
Et dont on sent le poids dans la moitié du monde,
Eh bien ! moi, le laquais, – tu m'entends, eh bien ! Oui,
Cet homme-là ! Le roi ! Je suis jaloux de lui !
Don César.
Jaloux du roi !
Ruy Blas.
Hé ! Oui, jaloux du roi ! Sans doute.
Puisque j'aime sa femme !
Don César.
Oh ! Malheureux !
Ruy Blas.
Écoute.
Je l'attends tous les jours au passage. Je suis
Comme un fou ! Ho ! Sa vie est un tissu d'ennuis,
À cette pauvre femme ! – oui, chaque nuit j'y songe. –
Vivre dans cette cour de haine et de mensonge,
Mariée à ce roi qui passe tout son temps
À chasser ! Imbécile ! – un sot ! Vieux à trente ans !
Moins qu'un homme ! À régner comme à vivre inhabile.
– Famille qui s'en va ! – Le père était débile
Au point qu'il ne pouvait tenir un parchemin.
– Oh ! Si belle et si jeune, avoir donné sa main
À ce roi Charles Deux ! Elle ! Quelle misère !
– Elle va tous les soirs chez les soeurs du rosaire,
Tu sais ? En remontant la rue Ortaleza.
Comment cette démence en mon coeur s'amassa,
Je l'ignore. Mais juge ! Elle aime une fleur bleue
D'Allemagne... – je fais chaque jour une lieue,
Jusqu'à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs.
J'en ai cherché partout sans en trouver ailleurs.
J'en compose un bouquet, je prends les plus jolies...
– Oh ! Mais je te dis là des choses, des folies ! –
Puis minuit, au parc royal, comme un voleur,
Je me glisse et je vais déposer cette fleur
Sur son banc favori. Même, hier, j'osai mettre
Dans le bouquet, – vraiment, plains-moi, frère ! – une lettre !
La nuit, pour parvenir jusqu'à ce banc, il faut
franchir les murs du parc, et je rencontre en haut
Ces broussailles de fer qu'on met sur les murailles.
Un jour j'y laisserai ma chair et mes entrailles.
Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre ? Je ne sai.
Frère, tu le vois bien, je suis un insensé.
Don César.
Diable ! Ton algarade a son danger. Prends garde.
Le comte d'Onate, qui l'aime aussi, la garde
Et comme un majordome et comme un amoureux.
Quelque reître, une nuit, gardien peu langoureux,
Pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane,
Te le clouer au coeur d'un coup de pertuisane. –
Mais quelle idée ! Aimer la reine ! Ah çà, pourquoi ?
Comment diable as-tu fait ?
Ruy Blas, avec emportement.
Est-ce que je sais, moi !
– Oh ! Mon âme au démon ! Je la vendrais pour être
Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre,
Je vois en ce moment, comme un vivant affront,
Entrer, la plume au feutre et l'orgueil sur le front !
Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne,
Et pour pouvoir comme eux m'approcher de la reine
Avec un vêtement qui ne soit pas honteux !
Mais, ô rage ! Être ainsi, près d'elle ! Devant eux !
En livrée ! Un laquais ! Être un laquais pour elle !
Ayez pitié de moi, mon Dieu !
Se rapprochant de don César.
Je me rappelle.
Ne demandais-tu pas pourquoi je l'aime ainsi,
Et depuis quand ? ... – un jour... – mais à quoi bon ceci ?
C'est vrai, je t'ai toujours connu cette manie !
Par mille questions vous mettre à l'agonie !
Demander où ? Comment ? Quand ? Pourquoi ? Mon sang bout !
Je l'aime follement ! Je l'aime, voilà tout !
Don César.
Là, ne te fâche pas.
Ruy Blas, tombant épuisé et pâle sur le fauteuil.
Non. Je souffre. – pardonne.
Ou plutôt, va, fuis-moi. Va-t'en, frère. Abandonne
Ce misérable fou qui porte avec effroi
Sous l'habit d'un valet les passions d'un roi !
Don César, lui posant la main sur l'épaule.
Te fuir ! – moi qui n'ai pas souffert, n'aimant personne,
Moi, pauvre grelot vide où manque ce qui sonne,
Gueux, qui vais mendiant l'amour je ne sais où,
À qui de temps en temps le destin jette un sou,
Moi, coeur éteint, dont l'âme, hélas ! S'est retirée,
Du spectacle d'hier affiche déchirée,
Vois-tu, pour cet amour dont tes regards sont pleins,
Mon frère, je t'envie autant que je te plains !
– Ruy Blas ! – Moment de silence. Ils se tiennent les mains serrées en se regardant tous les deux avec une expression de tristesse et d'amitié confiante.
Entre don Salluste. Il s'avance à pas lents, fixant un regard d'attention profonde sur don César et Ruy Blas, qui ne le voient pas. Il tient d'une main un chapeau et une épée qu'il apporte en entrant sur un fauteuil, et de l'autre une bourse qu'il dépose sur la table.
Don Salluste
, à don César.
Voici l'argent.
À la voix de don Salluste, Ruy Blas se lève
comme réveillé en sursaut, et se tient debout,
les yeux baissés, dans l'attitude du respect.
Don César, à part, regardant don Salluste de travers.
Hum ! Le diable m'emporte !
Cette sombre figure écoutait à la porte.
Bah ! Qu'importe, après tout !
Haut don Salluste.
Don Salluste, merci.
Il ouvre la bourse, la répand sur la table et remue avec joie les ducats qu'il range en piles sur le tapis de velours. Pendant qu'il les compte, don Salluste va au fond, en regardant derrière lui s'il n'éveille pas l'attention de don César. Il ouvre la petite porte de droite. – à un signe qu'il fait, trois alguazils armés d'épées et vêtus de noir en sortent. Don Salluste leur montre mystérieusement don César.
Ruy Blas se tient immobile et debout près de la table comme une statue, sans rien voir ni rien entendre.
Don Salluste
, bas, aux alguazils.
Vous allez suivre, alors qu'il sortira d'ici,
L'homme qui compte là de l'argent. – en silence
Vous vous emparerez de lui. – sans violence. –
Vous l'irez embarquer, par le plus court chemin,
à Denia. –
Il leur remet un parchemin scellé.
Voici l'ordre écrit de ma main. –
Enfin, sans écouter sa plainte chimérique,
Vous le vendrez en mer aux corsaires d'Afrique.
Mille piastres pour vous. Faites vite à présent !
Les trois alguazils s'inclinent et sortent.
Don César, achevant de ranger ses ducats.
Rien n'est plus gracieux et plus divertissant
Que des écus à soi qu'on met en équilibre.
Il fait deux parts égales et se tourne vers Ruy Blas.
Frère, voici ta part. –
Ruy Blas.
Comment !
Don César, lui montrant une des deux piles d'or.
Prends ! Viens ! Sois libre !
Don Salluste, qui les observe, à part.
Diable !
Ruy Blas, secouant la tête en signe de refus.
Non. C'est le coeur qu'il faudrait délivrer.
Non, mon sort est ici. Je dois y demeurer.
Don César.
Bien. Suis ta fantaisie. Es-tu fou ? Suis-je sage ?
Dieu le sait.
Il ramasse l'argent et le jette dans le sac, qu'il empoche.
Don Salluste, au fond, à part, et les observant toujours.
À peu près même air, même visage.
Don César, à Ruy Blas.
Adieu.
Ruy Blas.
Ta main !
Ils se serrent la main.
Don César sort sans voir don Salluste, qui se tient à l'écart.
Scène IV - Ruy Blas, don Salluste.Don Salluste
.
Ruy Blas !
Ruy Blas, se retournant vivement.
Monseigneur ?
Don Salluste.
Ce matin,
Quand vous êtes venu, je ne suis pas certain
S'il faisait jour déjà ?
Ruy Blas.
Pas encore, excellence.
J'ai remis au portier votre passe en silence,
Et puis je suis monté.
Don Salluste
Vous étiez en manteau ?
Ruy Blas
Oui, monseigneur.
Don Salluste.
Personne, en ce cas, au château,
Ne vous a vu porter cette livrée encore ?
Ruy Blas.
Ni personne à Madrid.
Don Salluste, désignant du doigt la porte par où est sorti Don César.
C'est fort bien. Allez clore
Cette porte. Quittez cet habit.
Ruy Blas dépouille son surtout de livrée
et le jette sur un fauteuil.
Vous avez
Une belle écriture, il me semble. – écrivez.
Il fait signe à Ruy Blas de s'asseoir à la table
où sont les plumes et les écritoires. Ruy Blas obéit.
Vous m'allez aujourd'hui servir de secrétaire.
D'abord un billet doux, – je ne veux rien vous taire, –
Pour ma reine d'amour, pour dona Praxedis,
Ce démon que je crois venu du paradis.
– Là, je dicte. " Un danger terrible est sur ma tête.
" Ma reine seule peut conjurer la tempête,
" En venant me trouver ce soir dans ma maison.
" Sinon, je suis perdu. Ma vie et ma raison
" Et mon coeur, je mets tout à ses pieds que je baise. "
Il rit et s'interrompt.
Un danger ! La tournure, au fait, n'est pas mauvaise
Pour l'attirer chez moi. C'est que, j'y suis expert,
Les femmes aiment fort à sauver qui les perd.
– Ajoutez : – " Par la porte au bas de l'avenue,
" Vous entrerez la nuit sans être reconnue.
" Quelqu'un de dévoué vous ouvrira. " – D'honneur,
C'est parfait. – Ah ! Signez.
Ruy Blas.
Votre nom, monseigneur ?
Don Salluste.
Non pas. Signez César. C'est mon nom d'aventure.
Ruy Blas, après avoir obéi.
La dame ne pourra connaître l'écriture ?
Don Salluste.
Bah ! Le cachet suffit. J'écris souvent ainsi.
Ruy Blas, je pars ce soir, et je vous laisse ici.
J'ai sur vous les projets d'un ami très sincère.
Votre état va changer, mais il est nécessaire
De m'obéir en tout. Comme en vous j'ai trouvé
Un serviteur discret, fidèle et réservé...
Ruy Blas, s'inclinant.
Monseigneur !
Don Salluste, continuant.
Je vous veux faire un destin plus large.
Ruy Blas, montrant le billet qu'il vient d'écrire.
Où faut-il adresser la lettre ?
Don Salluste.
Je m'en charge.
S'approchant de Ruy Blas d'un air significatif.
Je veux votre bonheur.
Un silence. Il fait signe à Ruy Blas de se rasseoir à la table.
Écrivez : – " moi, Ruy Blas,
" Laquais de monseigneur le marquis de Finlas,
" En toute occasion, ou secrète ou publique,
" M'engage à le servir comme un bon domestique. "
Ruy Blas obéit.
– Signez de votre nom. La date. Bien. Donnez.
Il ploie et serre dans son portefeuille la lettre
et le papier que Ruy Blas vient d'écrire.
On vient de m'apporter une épée. Ah ! Tenez,
Elle est sur ce fauteuil.
Il désigne le fauteuil sur lequel il a posé l'épée et le chapeau.
Il y va et prend l'épée.
L'écharpe est d'une soie
Peinte et brodée au goût le plus nouveau qu'on voie.
Il lui fait admirer la souplesse du tissu.
Touchez. – Que dites-vous, Ruy Blas, de cette fleur ?
La poignée est de Gil, le fameux ciseleur,
Celui qui le mieux creuse, au gré des belles filles,
Dans un pommeau d'épée une boîte à pastilles.
Il passe au cou de Ruy Blas l'écharpe,
à laquelle est attachée l'épée.
Mettez-la donc. – Je veux en voir sur vous l'effet.
– Mais vous avez ainsi l'air d'un seigneur parfait !
Écoutant.
On vient... oui. C'est bientôt l'heure où la reine passe. –
– le marquis Del Basto ! –
La porte du fond sur la galerie s'ouvre. Don Salluste détache son manteau et le jette vivement sur les épaules de Ruy Blas, au moment où le marquis Del Basto paraît ; puis il va droit au marquis, en entraînant avec lui Ruy Blas stupéfait.
Scène V – Don Salluste, Ruy Blas, don Pamfilo D'Avalos,
marquis Del Basto. – puis le marquis de Santa-Cruz. – puis le comte d'Albe. – Puis toute la cour.
Don Salluste, au marquis Del Basto.
Souffrez qu'à votre grâce
Je présente, marquis, mon cousin don César,
Comte de Garofa près de Velalcazar.
Ruy Blas, à part.
Ciel !
Don Salluste, bas, à Ruy Blas.
Taisez-vous !
Le Marquis Del Basto, saluant Ruy Blas.
Monsieur... charmé...
Il lui prend la main, que Ruy Blas lui livre avec embarras.
Don Salluste, bas, à Ruy Blas.
Laissez-vous faire.
Saluez !
Ruy Blas salue le marquis.
Le Marquis Del Basto, à Ruy Blas.
J'aimais fort madame votre mère.
Bas, don Salluste, en lui montrant Ruy Blas.
Bien changé ! Je l'aurais à peine reconnu.
Don Salluste, bas, au marquis.
Dix ans d'absence !
Le Marquis Del Basto, de même.
Au fait !
Don Salluste, frappant sur l'épaule de Ruy Blas.
Le voilà revenu !
Vous souvient-il, marquis ? Oh ! Quel enfant prodigue !
Comme il vous répandait les pistoles sans digue !
Tous les soirs danse et fête au vivier d'Apollo,
Et cent musiciens faisant rage sur l'eau !
À tous moments, galas, masques, concerts, fredaines,
É blouissant Madrid de visions soudaines !
– En trois ans, ruiné ! – C'était un vrai lion.
– Il arrive de l'Inde avec le galion.
Ruy Blas, avec embarras.
Seigneur...
Don Salluste, gaiement.
Appelez-moi cousin, car nous le sommes.
Les Bazan sont, je crois, d'assez francs gentilshommes.
Nous avons pour ancêtre Iniguez d'Iviza.
Son petit-fils, Pedro De Bazan, épousa
Marianne De Gor. Il eut de Marianne
Jean, qui fut général de la mer océane
Sous le roi don Philippe, et Jean eut deux garçons
Qui sur notre arbre antique ont greffé deux blasons.
Moi, je suis le marquis de Finlas ; vous, le comte
de Garofa. Tous deux se valent si l'on compte.
Par les femmes, César, notre rang est égal.
Vous êtes Aragon, moi je suis Portugal.
Votre branche n'est pas moins haute que la nôtre.
Je suis le fruit de l'une, et vous la fleur de l'autre.
Ruy Blas, à part.
Où donc m'entraîne-t-il ?
Pendant que don Salluste a parlé, le marquis de Santa-Cruz, don Alvar De Bazan Y Benavides, vieillard à moustache blanche et à grande perruque, s'est approché d'eux.
Le Marquis De Santa-Cruz, à don Salluste.
Vous l'expliquez fort bien.
S'il est votre cousin, il est aussi le mien.
Don Salluste.
C'est vrai, car nous avons une même origine,
Monsieur De Santa-Cruz.
Il lui présente Ruy Blas.
Don César.
Le Marquis De Santa-Cruz.
J'imagine
Que ce n'est pas celui qu'on croyait mort.
Don Salluste.
Si fait.
Le Marquis De Santa-Cruz.
Il est donc revenu ?
Don Salluste.
Des Indes.
Le Marquis De Santa-Cruz, examinant Ruy Blas.
En effet !
Don Salluste.
Vous le reconnaissez ?
Le Marquis De Santa-Cruz.
Pardieu ! Je l'ai vu naître !
Don Salluste, bas à Ruy Blas.
Le bonhomme est aveugle et se défend de l'être.
Il vous a reconnu pour prouver ses bons yeux.
Le Marquis De Santa-Cruz, tendant la main à Ruy Blas.
Touchez là, mon cousin.
Ruy Blas, s'inclinant.
Seigneur...
Le Marquis De Santa-Cruz, bas à don Salluste et lui montrant Ruy Blas.
On n'est pas mieux !
À Ruy Blas.
Charmé de vous revoir !
Don Salluste, bas au marquis et le prenant à part.
Je vais payer ses dettes.
Vous le pouvez servir dans le poste où vous êtes.
Si quelque emploi de cour vaquait en ce moment,
Chez le roi, – chez la reine... –
Le Marquis De Santa-Cruz, bas.
Un jeune homme charmant !
J'y vais songer. – et puis, il est de la famille.
Don Salluste, bas.
Vous avez tout crédit au conseil de Castille.
Je vous le recommande.
Il quitte le marquis de Santa-Cruz, et va à d'autres seigneurs, auxquels il présente Ruy Blas.
Parmi eux le comte d'Albe, très superbement paré.
Don Salluste lui présente Ruy Blas.
Un mien cousin, César,
Comte de Garofa près de Velalcazar.
Les seigneurs échangent gravement des révérences
avec Ruy Blas interdit.
Don Salluste, au comte de Ribagorza.
Vous n'étiez pas hier au ballet d'Atalante ?
Lindamire a dansé d'une façon galante.
Il s'extasie sur le pourpoint du comte d'Albe.
C'est très beau, comte d'Albe !
Le Comte D'Albe.
Ah ! J'en avais encor
Un plus beau. Satin rose avec des rubans d'or.
Matalobos me l'a volé.
Un Huissier De Cour, au fond.
La reine approche.
Prenez vos rangs, messieursLes grands rideaux de la galerie vitrée s'ouvrent.
Les seigneurs s'échelonnent près de la porte.
Des gardes font la haie. Ruy Blas, haletant, hors de lui,
vient sur le devant comme pour s'y réfugier.
Don Salluste l'y suit.
Don Salluste, bas, à Ruy Blas.
Est-ce que, sans reproche,
Quand votre sort grandit, votre esprit s'amoindrit ?
Réveillez-vous, Ruy Blas. Je vais quitter Madrid.
Ma petite maison, près du pont, où vous êtes,
– Je n'en veux rien garder, hormis les clefs secrètes, –
Ruy Blas, je vous la donne, et les muets aussi.
Vous recevrez bientôt d'autres ordres. Ainsi
Faites ma volonté, je fais votre fortune.
Montez, ne craignez rien, car l'heure est opportune.
La cour est un pays où l'on va sans voir clair.
Marchez les yeux bandés ; j'y vois pour vous, mon cher !
De nouveaux gardes paraissent au fond.
L'Huissier, à haute voix.
La reine !
Ruy Blas, à part.
La reine ! Ah !
La reine, vêtue magnifiquement, paraît, entourée de dames et de pages, sous un dais de velours écarlate porté par quatre gentilshommes de chambre, tête nue. Ruy Blas, effaré, la regarde comme absorbé par cette resplendissante vision. Tous les grands d'Espagne se couvrent, le marquis Del Basto, le comte d'Albe, le marquis de Santa-Cruz, don Salluste. Don Salluste va rapidement au fauteuil, et y prend le chapeau, qu'il apporte à Ruy Blas.
Don Salluste, à Ruy Blas, en lui mettant le chapeau sur la tête.
Quel vertige vous gagne ?
Couvrez-vous donc, César. Vous êtes grand d'Espagne.
Ruy Blas, éperdu, bas à don Salluste.
Et que m'ordonnez-vous, seigneur, présentement ?
Don Salluste, lui montrant la reine, qui traverse lentement la galerie.
De plaire à cette femme et d'être son amant.
Scène Première : La Reine, La Duchesse d'Albuquerque, Don Guritan, Casilda, Duègnes
La Reine
.
Il est parti pourtant ! Je devrais être à l'aise.
Eh bien, non ! Ce marquis de Finlas, il me pèse !
Cet homme-là me hait.
Casilda.
Selon votre souhait,
N'est-il pas exilé ?
La Reine.
Cet homme-là me hait
Casilda
Votre majesté...
La Reine.
Vrai ! Casilda, c'est étrange,
Ce marquis est pour moi comme le mauvais ange.
L'autre jour, il devait partir le lendemain,
Et, comme l'ordinaire, il vint au baise-main.
Tous les grands s'avançaient vers le trône à la file ;
Je leur livrais ma main, j'étais triste et tranquille,
Regardant vaguement, dans le salon obscur,
Une bataille au fond peinte sur un grand mur,
Quand tout à coup, mon oeil se baissant vers la table,
Je vis venir à moi cet homme redoutable !
Sitôt que je le vis, je ne vis plus que lui.
Il venait à pas lents, jouant avec l'étui
D'un poignard dont parfois j'entrevoyais la lame,
Grave, et m'éblouissant de son regard de flamme.
Soudain il se courba, souple et comme rampant... –
Je sentis sur ma main sa bouche de serpent !
Casilda.
Il rendait ses devoirs ; – rendons-nous pas les nôtres ?
La Reine.
Sa lèvre n'était pas comme celle des autres.
C'est la dernière fois que je l'ai vu. Depuis,
J'y pense très souvent. J'ai bien d'autres ennuis,
C'est égal, je me dis : – l'enfer est dans cette âme.
Devant cet homme-là je ne suis qu'une femme. –
Dans mes rêves, la nuit, je rencontre en chemin
Cet effrayant démon qui me baise la main ;
Je vois luire son oeil d'où rayonne la haine ;
Et, comme un noir poison qui va de veine en veine,
Souvent, jusqu'à mon coeur qui semble se glacer,
Je sens en longs frissons courir son froid baiser !
Que dis-tu de cela ?
Casilda.
Purs fantômes, madame.
La Reine.
Au fait, j'ai des soucis bien plus réels dans l'âme.
À part.
Oh ! Ce qui me tourmente, il faut le leur cacher.
À Casilda.
Dis-moi, ces mendiants qui n'osaient approcher...
Casilda., allant à la fenêtre.
Je sais, madame. Ils sont encor là, dans la place.
La Reine.
Tiens ! Jette-leur ma bourse.
Casilda prend la bourse et va la jeter par la fenêtre.
Casilda.
Oh ! Madame, par grâce,
Vous qui faites l'aumône avec tant de bonté,
Montrant la reine don Guritan, qui, debout et silencieux au fond de la chambre, fixe sur la reine un oeil plein d'adoration muette.
Ne jetterez-vous rien au comte d'Onate ?
Rien qu'un mot ! – un vieux brave ! Amoureux sous l'armure !
D'autant plus tendre au coeur que l'écorce est plus dure !
La Reine.
Il est bien ennuyeux !
Casilda.
J'en conviens. – parlez-lui !
La Reine, se tournant vers don Guritan.
Bonjour, comte.
Don Guritan s'approche avec trois révérences, et vient baiser en soupirant la main de la reine, qui le laisse faire d'un air indifférent et distrait.
Puis il retourne à sa place, à côté du siège de la camerera mayor.
Don Guritan, en se retirant, bas à Casilda.
La reine est charmante aujourd'hui !
Casilda, le regardant s'éloigner.
Oh ! Le pauvre héron ! Près de l'eau qui le tente
Il se tient. Il attrape, après un jour d'attente,
Un bonjour, un bonsoir, souvent un mot bien sec,
Et s'en va tout joyeux, cette pâture au bec.
La Reine, avec un sourire triste.
Tais-toi !
Casilda.
Pour être heureux, il suffit qu'il vous voie !
Voir la reine, pour lui cela veut dire : – joie !
S'extasiant sur une boîte posée sur le guéridon.
Oh ! La divine boîte !
La Reine.
Ah ! J'en ai la clef là.
Casilda.
Ce bois de calambour est exquis !
La Reine, lui présentant la clef.
Ouvre-la.
Vois : – je l'ai fait emplir de reliques, ma chère ;
Puis je vais l'envoyer Neubourg, à mon père ;
Il sera très content !
Elle rêve un instant, puis s'arrache vivement à sa rêverie. À part.
Je ne veux pas penser !
Ce que j'ai dans l'esprit, je voudrais le chasser.
À Casilda.
Va chercher dans ma chambre un livre... – je suis folle !
Pas un livre allemand ! Tout en langue espagnole !
Le roi chasse. Toujours absent. Ah ! Quel ennui !
En six mois, j'ai passé douze jours près de lui.
Casilda.
Épousez donc un roi pour vivre de la sorte !
La reine retombe dans sa rêverie, puis en sort de nouveau violemment et comme avec effort.
La Reine.
Je veux sortir !
À ce mot, prononcé impérieusement par la reine, la duchesse d'Albuquerque, qui est jusqu'à ce moment restée immobile sur son siège, lève la tête, puis se dresse debout et fait une profonde révérence à la reine.
La Duchesse D'Albuquerque, d'une voix brève et dure.
Il faut, pour que la reine sorte,
Que chaque porte soit ouverte, – c'est réglé ! –
Par un des grands d'Espagne ayant droit à la clé.
Or nul d'eux ne peut être au palais à cette heure.
La Reine.
Mais on m'enferme donc ! Mais on veut que je meure,
Duchesse, enfin !
La Duchesse, avec une nouvelle révérence.
Je suis camerera mayor,
Et je remplis ma charge.
Elle se rassied.
La Reine, prenant sa tête à deux mains, avec désespoir, à part.
Allons rêver encor !
Non !
Haut.
– Vite ! Un lansquenet ! À moi, toutes mes femmes !
Une table, et jouons !
La Duchesse, aux duègnes.
Ne bougez pas, mesdames.
Se levant et faisant la révérence à la reine.
Sa majesté ne peut, suivant l'ancienne loi,
Jouer qu'avec des rois ou des parents du roi.
La Reine, avec emportement.
Eh bien ! Faites venir ces parents.
Casilda, à part, regardant la duchesse.
Oh ! La duègne !
La Duchesse, avec un signe de croix.
Dieu n'en a pas donné, madame, au roi qui règne.
La reine-mère est morte. Il est seul à présent.
La Reine.
Qu'on me serve à goûter !
Casilda.
Oui, c'est très amusant.
La Reine.
Casilda, je t'invite.
Casilda, à part, regardant la camerera.
Oh ! Respectable aïeule !
La Duchesse, avec une révérence.
Quand le roi n'est pas là, la reine mange seule.
Elle se rassied.
La Reine, poussée à bout.
Ne pouvoir, – ô mon Dieu ! Qu'est-ce que je ferai ?
Ni sortir, ni jouer, ni manger à mon gré !
Vraiment, je meurs depuis un an que je suis reine.
Casilda, à part, la regardant avec compassion.
Pauvre femme ! Passer tous ses jours dans la gêne,
Au fond de cette cour insipide ! Et n'avoir
D'autre distraction que le plaisir de voir,
Au bord de ce marais à l'eau dormante et plate,
Regardant don Guritan, toujours immobile et debout au fond de la chambre.
Un vieux comte amoureux rêvant sur une patte !
La Reine, à Casilda.
Que faire ? Voyons ! Cherche une idée.
Casilda.
Ah ! Tenez !
En l'absence du roi, c'est vous qui gouvernez.
Faites, pour vous distraire, appeler les ministres !
La Reine, haussant les épaules.
Ce plaisir ! – avoir là huit visages sinistres
Me parlant de la France et de son roi caduc,
De Rome, et du portrait de monsieur l'archiduc,
Qu'on promène à Burgos, parmi des cavalcades,
Sous un dais de drap d'or porté par quatre alcades !
– Cherche autre chose.
Casilda.
Eh bien, pour vous désennuyer,
Si je faisais monter quelque jeune écuyer ?
La Reine.
Casilda !
Casilda.
Je voudrais regarder un jeune homme,
Madame ! Cette cour vénérable m'assomme.
Je crois que la vieillesse arrive par les yeux,
Et qu'on vieillit plus vite à voir toujours des vieux !
La Reine.
Ris, folle ! – il vient un jour où le coeur se reploie.
Comme on perd le sommeil, enfant, on perd la joie.
Pensive.
Mon bonheur, c'est ce coin du parc où j'ai le droit
D'aller seule.
Casilda.
Oh ! Le beau bonheur, l'aimable endroit !
Des pièges sont creusés derrière tous les marbres.
On ne voit rien. Les murs sont plus hauts que les arbres.
La Reine.
Oh ! Je voudrais sortir parfois !
Casilda, bas.
Sortir ! Eh bien,
Madame, écoutez-moi. Parlons bas. Il n'est rien
De tel qu'une prison bien austère et bien sombre
Pour vous faire chercher et trouver dans son ombre
Ce bijou rayonnant nommé la clef des champs.
– Je l'ai ! – quand vous voudrez, en dépit des méchants,
Je vous ferai sortir, la nuit, et par la ville
Nous irons.
La Reine.
Ciel ! Jamais ! Tais-toi !
Casilda.
C'est très facile !
La Reine.
Paix !
Elle s'éloigne un peu de Casilda et retombe dans sa rêverie.
Que ne suis-je encor, moi qui crains tous ces grands,
Dans ma bonne Allemagne, avec mes bons parents !
Comme, ma soeur et moi, nous courions dans les herbes !
Et puis des paysans passaient, traînant des gerbes ;
Nous leur parlions. C'était charmant. Hélas ! Un soir,
Un homme vint, qui dit, – il était tout en noir,
Je tenais par la main ma soeur, douce compagne, –
" Madame, vous allez être reine d'Espagne. "
Mon père était joyeux et ma mère pleurait.
Ils pleurent tous les deux à présent. – en secret
Je vais faire envoyer cette boîte à mon père,
Il sera bien content. – vois, tout me désespère.
Mes oiseaux d'Allemagne, ils sont tous morts.
Casilda fait le signe de tordre le cou à des oiseaux, en regardant de travers la camerera.
Et puis
On m'empêche d'avoir des fleurs de mon pays.
Jamais à mon oreille un mot d'amour ne vibre.
Aujourd'hui je suis reine. Autrefois j'étais libre !
Comme tu dis, ce parc est bien triste le soir,
Et les murs sont si hauts, qu'ils empêchent de voir.
– Oh ! L'ennui !
On entend au dehors un chant éloigné.
Qu'est ce bruit ?
Casilda.
Ce sont les lavandières
Qui passent en chantant, là-bas, dans les bruyères.
Le chant se rapproche. On distingue les paroles. La reine écoute avidement.
Voix Du Dehors.
À quoi bon entendre
Les oiseaux des bois ?
L'oiseau le plus tendre
Chante dans ta voix.Que Dieu montre ou voile
Les astres des cieux !
La plus pure étoile
Brille dans tes yeux.
Qu'avril renouvelle
Le jardin en fleur !
La fleur la plus belle
Fleurit dans ton coeur.
Cet oiseau de flamme,
Cet astre du jour,
Cette fleur de l'âme,
S'appelle l'amour !
Les voix décroissent et s'éloignent.
La Reine, rêveuse.
L'amour ! – oui, celles-là sont heureuses. – leur voix,
Leur chant me fait du mal et du bien à la fois
La Duchesse, aux duègnes.
Ces femmes dont le chant importune la reine,
Qu'on les chasse !
La Reine, vivement.
Comment ! On les entend à peine.
Pauvres femmes ! Je veux qu'elles passent en paix,
Madame.
À Casilda, en lui montrant une croisée au fond.
Par ici le bois est moins épais,
Cette fenêtre-là donne sur la campagne ;
Viens, tâchons de les voir.
Elle se dirige vers la fenêtre avec Casilda.
La Duchesse, se levant, avec une révérence.
Une reine d'Espagne
Ne doit pas regarder à la fenêtre.
La Reine, s'arrêtant et revenant sur ses pas.
Allons !
Le beau soleil couchant qui remplit les vallons,
La poudre d'or du soir qui monte sur la route,
Les lointaines chansons que toute oreille écoute,
N'existent plus pour moi ! J'ai dit au monde adieu.
Je ne puis même voir la nature de Dieu !
Je ne puis même voir la liberté des autres !
La Duchesse, faisant signe aux assistants de sortir.
Sortez, c'est aujourd'hui le jour des saints apôtres.
Casilda fait quelques pas vers la porte. La reine l'arrête.
La Reine.
Tu me quittes ?
Casilda, montrant la duchesse.
Madame, on veut que nous sortions.
La Duchesse, saluant la reine jusqu'à terre.
Il faut laisser la reine à ses dévotions.
Tous sortent avec de profondes révérences.Scène II - LA REINE seule
La Reine
, seule.
À ses dévotions ? Dis donc à sa pensée !
Où la fuir maintenant ? Seule ! Ils m'ont tous laissée.
Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur !
Rêvant.
Oh ! Cette main sanglante empreinte sur le mur !
Il s'est donc blessé ? Dieu ! – mais aussi c'est sa faute.
Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute ?
Pour m'apporter les fleurs qu'on me refuse ici,
Pour cela, pour si peu, s'aventurer ainsi !
C'est aux pointes de fer qu'il s'est blessé sans doute.
Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte
De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs.
S'enfonçant dans sa rêverie.
Chaque fois qu'à ce banc je vais chercher les fleurs,
Je promets à mon Dieu, dont l'appui me délaisse,
De n'y plus retourner. J'y retourne sans cesse.
– Mais lui ! Voilà trois jours qu'il n'est pas revenu
– Blessé ! – Qui que tu sois,ô jeune homme inconnu
Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m'aime,
Sans rien me demander, sans rien espérer même,
Viens à moi, sans compter les périls où tu cours ;
Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours
Pour donner une fleur à la reine d'Espagne ;
Qui que tu sois, ami dont l'ombre m'accompagne,
Puisque mon coeur subit une inflexible loi,
Sois aimé par ta mère et sois béni par moi !
Vivement et portant la main à son coeur.
– Oh ! Sa lettre me brûle !
Retombant dans sa rêverie. Et l'autre ! L'implacable
Don Salluste ! Le sort me protège et m'accable.
En même temps qu'un ange, un spectre affreux me suit ;
Et, sans les voir, je sens s'agiter dans ma nuit,
Pour m'amener peut-être à quelque instant suprême,
Un homme qui me hait près d'un homme qui m'aime.
L'un me sauvera-t-il de l'autre ? Je ne sais.
Hélas ! Mon destin flotte à deux vents opposés.
Que c'est faible, une reine, et que c'est peu de chose !
Prions.
Elle s'agenouille devant la madone. – Secourez-moi, madame ! Car je n'ose
Élever mon regard jusqu'à vous !
Elle s'interrompt.
– Ô mon Dieu !
La dentelle, la fleur, la lettre, c'est du feu !
Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre froissée, un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de sang qu'elle jette sur la table ; puis elle retombe à genoux.Vierge, astre de la mer ! Vierge, espoir du martyre !
Aidez-moi ! –
S'interrompant.
Cette lettre !
Se tournant à demi vers la table.
Elle est là qui m'attire.
S'agenouillant de nouveau.
Je ne veux plus la lire ! – ô reine de douceur !
Vous qu'à tout affligé Jésus donne pour soeur !
Venez, je vous appelle ! –
Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s'arrête, puis enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction irrésistible.
Oui, je vais la relire
Une dernière fois ! Après, je la déchire !
Avec un sourire triste.
Hélas ! Depuis un mois je dis toujours cela.
Elle déplie la lettre résolument et lit.
" Madame, sous vos pieds, dans l'ombre, un homme est là
" Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ;
" Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile ;
" Qui pour vous donnera son âme, s'il le faut ;
" Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. "
Elle pose la lettre sur la table.
Quand l'âme a soif, il faut qu'elle se désaltère,
Fût-ce dans du poison !
Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine.
Je n'ai rien sur la terre.
Mais enfin il faut bien que j'aime quelqu'un, moi !
Oh ! s'il avait voulu, j'aurais aimé le roi.
Mais il me laisse ainsi – seule – d'amour privée.
La grande porte s'ouvre à deux battants. Entre un huissier de chambre, en grand costume.
L'HUISSIER, à haute voix
– Une lettre du roi !
LA REINE, comme réveillée en sursaut, avec un cri de joie.
Du roi ! je suis sauvée !Scène III
La reine, la duchesse d'Albuquerque, Casilda, don Guritan, femmes de la reine, pages, Ruy Blas.
Tous entrent gravement. La duchesse en tête, puis les femmes. Ruy Blas reste au fond de la chambre. Il est magnifiquement vêtu. Son manteau tombe sur son bras gauche et le cache. Deux pages, portant sur un coussin de drap d'or la lettre du roi, viennent s'agenouiller devant la reine, à quelques pas de distance.
Ruy Blas
, au fond, à part.
Où suis-je ? – qu'elle est belle ! – oh ! Pour qui suis-je ici ?
La Reine, à part.
C'est un secours du ciel !
Haut.
Donnez vite !
Se retournant vers le portrait du roi.
Merci,
Monseigneur !
À la duchesse.
D'où me vient cette lettre ?
La Duchesse.
Madame,
D'Aranjuez, où le roi chasse.
La Reine.
Du fond de l'âme
Je lui rends grâce. Il a compris qu'en mon ennui
J'avais besoin d'un mot d'amour qui vînt de lui !
– Mais donnez donc.
La Duchesse, avec une révérence, montrant la lettre.
L'usage, il faut que je le dise,
Veut que ce soit d'abord moi qui l'ouvre et la lise.
La Reine.
Encore ! – Eh bien, lisez !
La duchesse prend la lettre et la déploie lentement.
Casilda, à part.
Voyons le billet doux.
La Duchesse, lisant.
" Madame, il fait grand vent et j'ai tué six loups. "
Signé : " Carlos. "
La Reine, à part.
Hélas !
Don Guritan, à la duchesse.
C'est tout ?
La Duchesse.
Oui, seigneur comte.
Casilda, à part.
Il a tué six loups ! Comme cela vous monte
L'imagination ! Votre coeur est jaloux,
Tendre, ennuyé, malade ? – Il a tué six loups !
La Duchesse, à la reine, en lui présentant la lettre.
Si sa majesté veut ? ...
La Reine, la repoussant.
Non.
Casilda, à la duchesse.
C'est bien tout ?
La Duchesse.
Sans doute.
Que faut-il donc de plus ? Notre roi chasse ; en route
Il écrit ce qu'il tue avec le temps qu'il fait.
C'est fort bien.
Examinant de nouveau la lettre.
Il écrit ? Non, il dicte.
La Reine, lui arrachant la lettre et l'examinant à son tour.
En effet,
Ce n'est pas de sa main. Rien que sa signature !
Elle l'examine avec plus d'attention et paraît frappée de stupeur. À part.
Est-ce une illusion ? C'est la même écriture
Que celle de la lettre !
Elle désigne de la main la lettre qu'elle vient de cacher sur son coeur.
Oh ! Qu'est-ce que cela ?
À la duchesse.
Où donc est le porteur du message ?
La Duchesse, montrant Ruy Blas.
Il est là.
La Reine, se tournant à demi vers Ruy Blas.
Ce jeune homme ?
La Duchesse.
C'est lui qui l'apporte en personne.
– Un nouvel écuyer que sa majesté donne
À la reine. Un seigneur que, de la part du roi,
Monsieur De Santa-Cruz me recommande, à moi.
La Reine.
Son nom ?
La Duchesse.
C'est le seigneur César De Bazan, comte
De Garofa. S'il faut croire ce qu'on raconte,
C'est le plus accompli gentilhomme qui soit.
La Reine.
Bien. Je veux lui parler.
À Ruy Blas.
Monsieur...
Ruy Blas, à part, tressaillant.
Elle me voit !
Elle me parle ! Dieu ! Je tremble.
La Duchesse, à Ruy Blas.
Approchez, comte.
Don Guritan, regardant Ruy Blas de travers, à part.
Ce jeune homme ! Écuyer ! Ce n'est pas là mon compte.
Ruy Blas, pâle et troublé, approche à pas lents.
La Reine, à Ruy Blas.
Vous venez d'Aranjuez ?
Ruy Blas, s'inclinant.
Oui, madame.
La Reine.
Le roi
Se porte bien ?
Ruy Blas s'incline, elle montre la lettre royale.
Il a dicté ceci pour moi ?
Ruy Blas.
Il était à cheval, il a dicté la lettre...
il hésite un moment.
À l'un des assistants.
La Reine, à part, regardant Ruy Blas.
Son regard me pénètre.
Je n'ose demander à qui.
Haut
C'est bien, allez.
- Ah ! -
Ruy Blas qui avait fait quelques pas pour sortir, revient vers la reine.
Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés?
À part
Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme ?.
Ruy Blas s'incline, elle reprend.
Lesquels ?
Ruy Blas.
Je ne sais point les noms dont on les nomme.
Je n'ai passé là-bas que des instants fort courts.
Voilà trois jours que j'ai quitté Madrid.
La Reine, à part.
Trois jours !
Elle fixe un regard plein de trouble sur Ruy Blas.
Ruy Blas, à part.
C'est la femme d'un autre ! Ô jalousie affreuse !
– Et de qui ! – Dans mon coeur un abîme se creuse.
Don Guritan, s'approchant de Ruy Blas.
Vous êtes écuyer de la reine ? Un seul mot.
Vous connaissez quel est votre service ? Il faut
Vous tenir cette nuit dans la chambre prochaine,
Afin d'ouvrir au roi, s'il venait chez la reine.
Ruy Blas, tressaillant.
À part.
Ouvrir au roi ! Moi !
Haut.
Mais... il est absent.
Don Guritan.
Le roi
Peut-il pas arriver à l'improviste ?
Ruy Blas, à part.
Quoi !
Don Guritan, à part, observant Ruy Blas.
Qu'a-t-il ?
La Reine, qui a tout entendu et dont le regard est resté fixé sur Ru