A la musique

Arthur Rimbaud - Poésies







Introduction

    Arthur Rimbaud a écrit tous ses poèmes entre 16 et 21 ans. Pour lui, la poésie est un moyen d’exprimer sa révolte.  À la musique est un tableau satirique qui vise les bourgeois.


Lecture du poème

A la musique

Place de la Gare, à Charleville.

Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

− L'orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres :
− Autour, aux premiers rangs, parade le gandin ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent : "En somme !..."

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d'où le tabac par brins
Déborde − vous savez, c'est de la contrebande ; −

Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...

− Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

J'ai bientôt déniché la bottine, le bas...
− Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
− Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres...

       Arthur Rimbaud - Poésies


Annonce des axes


Commentaire littéraire

I - La satire des bourgeois

Le poème de Rimbaud décrit une bourgeoisie de province oisive sous les chaleurs estivales et "débordante" de conformismes et les ridicules.

Plusieurs éléments participent à la satire.
Le décor : conformiste, étriqué, domestiqué : "mesquines pelouses" (vers 1), "tout est correct" (vers 2)... Ces indices permettent à Rimbaud de montrer le caractère conformiste des bourgeois.
- connotations de la bourgeoisie : "breloques à chiffre" (vers 8), "lorgnons" (vers 9), "volants" (vers 12), "canne à pomme" (vers 14), "prisent en argent" (vers 16), "onnaing" (= terme local qui désigne une pipe) (vers 19). En mettant l'accent sur les objets que possèdent les bourgeois, Rimbaud met l'accent sur le côté matérialiste de ces derniers.
- Rimbaud se moque de l'aspect physique des bourgeois : grosse corpulence : "poussifs", "qu'étranglent les chaleurs" (hyperbole) vers 3, "gros bureaux bouffis", "traînent", "grosses dames" vers 10, "rondeurs de ses reins" vers 17, "bedaine flamande" vers 18. Les bourgeois sont assis à ne rien faire par opposition aux jeunes qui courent.
- Conformisme des bourgeois : bien s'habiller, ne pas apprécier la musique en ne repérant que les "couacs" vers 9, écouter un concert militaire, ils reviennent tous les jeudis pour écouter une musique qu'il n'aime pas. En fait, ils sortent pour montrer leur toilette mais pas pour écouter la musique
- Médiocrité des bourgeois : "leurs bêtises jalouses" vers 4, "Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames" vers 10, "Déborde" vers 20 est en rejet (il déborde donc du vers) et laisse au lecteur imaginer le débordement du tabac, en parallèle avec le débordement du corps du bourgeois sur le banc.


II - L'opposition entre le poète et les bourgeois

L'énonciation et la construction du poème marquent déjà une opposition entre Rimbaud et les bourgeois :
- Dans les 5 premiers quatrains, "ils" représentent les bourgeois.
- Au 6ème quatrain, on retrouve des personne de classe sociale inferieure, des gens plus en marge de la société : "voyous", "pioupious", "bonnes". C'est une strophe de transition.
- Enfin dans les 3 derniers quatrains, les sujets sont "je" et "elles" ou Rimbaud et les filles

Ces indices d'énonciation sont une marque d'opposition entre Rimbaud et les bourgeois, chacun ayant une place marquée dans le poème, ils sont séparés par une interligne. Cette opposition s'ajoute à une satire envers les bourgeois.

La tendresse de Rimbaud allant aux "alertes fillettes" (vers 26) montre sa révolte face aux bourgeois auxquels les fillettes sont opposées par leur non conformisme : "riant" (vers 27), "mèches folles" (vers 30).

Rimbaud s'oppose aux bourgeois :
- sa manière de s'habiller : "débraillé" (vers 25) ou celle des fillettes qu'il voit nues
- sa révolte se traduit aussi par la solitude du "moi", sa place dans le poème est d'ailleurs séparée de celle des bourgeois par une strophe de transition, ce "moi" forme ensuite une harmonie avec les fillettes par opposition aux bourgeois figés
- Le dernier vers représente le sommet de la sensualité du poète, qui s'adonne aux plaisirs des sens, contrairement aux bourgeois qui au début du poème n'apprécient même pas la musique.
- les jeunes sont dynamiques alors que les vieux par leur corpulence sont assis
- l'opposition est aussi ressentie dans le fait que le poète apprécie les personnes en marge de la société.



Conclusion

À la musique est un poème aux sujets classiques pour un jeune homme de 16 ans, traitant d'amour ou encore d'opposition au monde qui l'entoure.
La caricature du bourgeois est courante au XIXe siècle, dans la littérature ou dans l'art graphique. La vigueur satirique du poème a certainement été puisée dans l'expérience de Rimbaud, au cours de ces concerts que donnaient effectivement, en ce printemps de l'année 1870, à Charleville ou à Mézières, la Musique du régiment (Rimbaud est né et a passé sa jeunesse à Charleville).





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