LA POULARDE
Que la gourmandise a d’affreux préjugés ! J’entendais l’autre jour, dans cette espèce de grange qui est près de notre poulailler, un homme qui parlait seul devant d’autres hommes qui ne parlaient point ; il s’écriait que « Dieu avait fait un pacte avec nous et avec ces autres animaux appelés hommes ; que Dieu leur avait défendu de se nourrir de notre sang et de notre chair ». Comment peuvent-ils ajouter à cette défense positive la permission de dévorer nos membres bouillis ou rôtis ? Il est impossible, quand ils nous ont coupé le cou, qu’il ne reste beaucoup de sang dans nos veines ; ce sang se mêle nécessairement à notre chair; ils désobéissent donc visiblement à Dieu en nous mangeant. De plus, n’est-ce pas un sacrilège de tuer et de dévorer des gens avec qui Dieu a fait un pacte ? Ce serait un étrange traité que celui dont la seule clause serait de nous livrer à la mort. Ou notre créateur n’a point fait de pacte avec nous, ou c’est un crime de nous tuer et de nous faire cuire, il n’y a pas de milieu.
LE CHAPON
Ce n’est pas la seule contradiction qui règne chez ces monstres, nos éternels ennemis. Il y a longtemps qu’on leur reproche qu’ils ne sont d’accord en rien. Ils ne font des lois que pour les violer et, ce qu’il y a de pis, c’est qu’ils les violent en conscience. Ils ont inventé cent subterfuges, cent sophismes pour justifier leurs transgressions. Ils ne se servent de la pensée que pour autoriser leurs injustices, et n’emploient les paroles que pour déguiser leurs pensées. Figure-toi que, dans le petit pays où nous vivons, il est défendu de nous manger deux jours de la semaine : ils trouvent bien moyen d’éluder la loi ; d’ailleurs cette loi, qui te parait favorable, est très barbare ; elle ordonne que ces jours-là on mangera les habitants des eaux : ils vont chercher des victimes au fond des mers et des rivières. Ils dévorent des créatures dont une seule coûte souvent plus de la valeur de cent chapons : ils appellent cela jeûner, se mortifier. Enfin je ne crois pas qu’il soit possible d’imaginer une espèce plus ridicule à la fois et plus abominable, plus extravagante et plus sanguinaire.
Sous la forme d’un dialogue, l’écrivain met en scène deux interlocuteurs polémistes qui lèvent le voile sur toutes les absurdités qui entourent le comportement des hommes entre eux, mais aussi avec les autres vivants avec qui ils partagent le globe. Pour commencer, les hommes sont décrits comme une espèce « abominable » et « sanguinaire » : relevons bien le champ lexical qui leur est cédé : celui de la barbarie et de la sauvagerie (« animaux », « sang », « chair », « mort », « crime », « monstres », « barbare », « victimes », « dévorent », « abominable », « sanguinaire »). La poularde en est si convaincue qu’elle parle des « hommes » simplement comme d’« autres animaux » ; une manière, qui se veut visiblement fortuite, de rabaisser les hommes de leur rang d’espèce dominante. Le chapon va encore plus loin : il parle de « monstres » en parlant des hommes (métaphore) et les considère comme ses « éternels ennemis ». Ses propos entre les lignes 82 et 87, montrent la barbarie des lois humaines : « cette loi […] est très barbare ; elle ordonne que ces jours-là on mangera les habitants des eaux : ils vont chercher des victimes au fond des mers et des rivières ». Il ajoute ensuite qu’en plus d’être l’espèce la plus « abominable » et la plus « sanguinaire », l’espèce humaine est la plus « ridicule » et la plus « extravagante » pour plusieurs raisons. La première est que les hommes sont en constante « contradiction » : « Plus on voit ce monde, et plus on le voit plein de contradictions et d'inconséquences » écrivait Voltaire. Cette contradiction, on la retrouve aussi bien entre eux (« Il y a longtemps qu’on leur reproche qu’ils ne sont d’accord en rien ») que dans leurs comportements (« Ils ne font des lois que pour les violer et, ce qu’il y a de pis, c’est qu’ils les violent en conscience », « ils trouvent bien moyen d’éluder la loi »). L’extravagance et le ridicule des hommes éclatent dès la ligne 80 (« Ils ont inventé cent subterfuges, cent sophismes pour justifier leurs transgressions »), notamment grâce à l’emploi de figures d’exagération et d’insistance : l’utilisation du mot « cent » et sa répétition créent une hyperbole et une anaphore qui confirment toute l’intensité de l’extravagance et du ridicule. Ces deux figures de style sont suivies d’une troisième : un parallélisme (« Ils ne se servent de la pensée que pour autoriser leurs injustices, » // « et n’emploient les paroles que pour déguiser leurs pensées. ») qui rend compte de la malhonnêteté et de la tricherie des hommes, deuxième raison par laquelle Voltaire, en faisant parler son chapon, explique l’origine de l’extravagance des hommes. L’auteur continue de le démontrer lorsqu’il écrit aux lignes 86 et 87 qu’« ils [les hommes] dévorent des créatures dont une seule coûte souvent plus de la valeur de cent chapons » et « appellent cela […]se mortifier ». On ne saurait s’empêcher de sourire à la lecture de ces propos, quand on comprend que Voltaire veut faire passer les hommes pour de voraces créatures affamées de viande, pour qui le seul fait de s’en priver devient une véritable torture ! D’autant plus que cette loi, qui veut leur faire manger des « habitants des eaux », est issue de la religion ou de l’« infâme » que le philosophe veut « écraser » ; et il ne se contient pas dans ce dialogue. Le blâme de la religion est évident.
En effet, on retrouve divers moyens déployés par l’auteur pour dévaloriser les institutions religieuses, leurs hommes, leurs lois, … Tout d’abord, relevons une périphrase satirique à la ligne 68, où pour signifier une église, l’auteur écrit : « une espèce de grange qui est près d[’un] […] poulailler ». Ensuite, il ajoute : « un homme qui parlait devant d’autres hommes qui ne parlait point » pour décrire le déroulement d’une messe ; il s’agirait alors d’un prêtre ou un curé qui s’adresse à ces paroissiens. Toutefois, la formulation de la poularde(et donc de l’auteur) « colle » au prêtre une image de prétentieux, et au reste des hommes « qui ne parlai[t] point » celle d’idiots gobeurs dont on bourre le crâne de superstitions infâmantes. Le verbe « s’écriait » conjugué au prêtre accentue l’impression précédemment évoquée. Après cela, entre les lignes 70 et 77, la poularde se livre à véritable raisonnement syllogistique, comportant une loi majeure (« Dieu [a] fait un pacte avec nous [les volailles ou les animaux] et avec ces autres animaux appelés hommes ; […] Dieu leur [a] défendu de se nourrir de notre sang et de notre chair »), une prémisse mineure (« [or] il est impossible, quand ils nous ont coupé le cou, qu’il ne reste beaucoup de sang dans nos veines ; ce sang se mêle nécessairement à notre chair »), et une conclusion (« ils désobéissent donc visiblement à Dieu en nous mangeant » et « c’est un crime de nous tuer et de nous faire cuire »). Ce syllogisme est « mêlé » à un deuxième qui débute d’ailleurs par la même majeure (« Dieu [a] fait un pacte avec nous [les volailles ou les animaux] et avec ces autres animaux appelés hommes ; que Dieu leur [a] défendu de se nourrir de notre sang et de notre chair. »), mais se poursuit avec une toute autre mineure, présentée sous la forme d’une question oratoire pour mieux faire réfléchir (« n’est-ce pas un sacrilège de tuer et de dévorer des gens avec qui Dieu a fait un pacte ? »), et enfin une conclusion partagée entre deux hypothèses possibles (« Ou notre créateur n’a point fait de pacte avec nous, ou c’est un crime de nous tuer et de nous faire cuire »), certes, mais ne permettant aucun équivoque ( il n’y a pas de milieu. »). Signalons cependant que l’une de ces hypothèses (« c’est un crime de nous tuer et de nous faire cuire ») sera écartée puisque la prémisse mineure dont elle découle est susceptible d’être discréditée (« Ce serait un étrange traité que celui dont la seule clause serait de nous livrer à la mort. »).
Voltaire a la religion en horreur, et il ne le cache pas ! Dans ce dialogue, il fait son blâme et celui des hommes, ou pour mieux dire, de leurs comportements, de leurs mœurs, car ce philanthrope a toujours estimé que le meilleur moyen de corriger les hommes était de leur dévoiler leurs erreurs.
Cet apologue, sous la forme d’un dialogue à valeur démonstrative, met en scène deux poulets qui étalent au grand jour la sottise et l’absurdité du comportement des hommes, l’espèce la plus « abominable », la plus « sanguinaire », la plus « ridicule » et la plus « extravagante » à la fois, selon l’auteur. Ce dernier y fait aussi le blâme de l’Église et, nous l’avons vu, les moyens utilisés à cet effet sont nombreux (champs lexicaux, figures de styles, syllogismes…). Mais, comme tout apologue, la volonté de convaincre et de persuader de cet extrait s’inscrit dans une situation où l’auteur cherche à modifier l’opinion de son lecteur, en lui enseignant une morale. Voltaire use donc du blâme, et d’autres moyens techniques pour convaincre et persuader. Un blâme qui tire toute sa légitimité de son émetteur dans le dialogue : le portrait est dressé par le regard naïf d’un poulet ; une forme d’ironie telle que la rétorsion, qui consiste à feindre d’employer les arguments de son destinataire pour mieux en démontrer l’absurdité, comme dans le pamphlet De l’horrible danger de la lecture, du même auteur.
Merci à mistertalkativ qui m'a envoyé cette fiche...