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Je suis en racontant mes voyages comme j'étais en les faisant: je ne saurais arriver. Le cœur me battait de joie en approchant de ma chère maman, et je n'en allais pas plus vite. J'aime à marcher à mon aise, et m'arrêter quand il me plaît. La vie ambulante est celle qu'il me faut. Faire route à pied par un beau temps, dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable, voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. Au reste, on sait déjà ce que j'entends par un beau pays. Jamais pays de plaine, quelque beau qu'il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés, qui me fassent bien peur. J'eus ce plaisir, et je le goûtai dans tout son charme, en approchant de Chambéri. Non loin d'une montagne coupée qu'on appelle le Pas de l'Échelle, au-dessous du grand chemin taillé dans le roc, à l'endroit appelé Chailles, court et bouillonne dans des gouffres affreux une petite rivière qui paraît avoir mis à les creuser des milliers de siècles. On a bordé le chemin d'un parapet, pour prévenir les malheurs: cela faisait que je pouvais contempler au fond, et gagner des vertiges tout à mon aise; car ce qu'il y a de plaisant dans mon goût pour les lieux escarpés est qu'ils me font tourner la tête; et j'aime beaucoup ce tournoiement, pourvu que je sois en sûreté. Bien appuyé sur le parapet, j'avançais le nez, et je restais là des heures entières, entrevoyant de temps en temps cette écume et cette eau bleue dont j'entendais le mugissement à travers les cris des corbeaux et des oiseaux de proie qui volaient de roche en roche, et de broussaille en broussaille, à cent toises au- dessous de moi. Dans les endroits où la pente était assez unie et la broussaille assez claire pour laisser passer des cailloux, j'en allais chercher au loin d'aussi gros que je les pouvais porter, je les rassemblais sur le parapet en pile; puis, les lançant l'un après l'autre, je me délectais à les voir rouler, bondir et voler en mille éclats, avant que d'atteindre le fond du précipice. Les Confessions - Jean-Jacques Rousseau - Le paysage alpestre (extrait du livre quatrième) |
a) Le paysage primitif et sauvage où n'apparaît pas la main de l'homme (sauf exception) : éléments minéraux (pierres, cailloux), élément végétal très réduit (broussailles) et un monde animal (sous la forme d'oiseaux de proie et de corbeaux). Seuls chemin, route et parapet sont les témoins de la présence humaine.
b) Jean-Jacques Rousseau met également en évidence le caractère accidenté de ce paysage avec ses chemins rabotés, ses lieux escarpés, ses gouffres (affreux), ses paysages tout à fait différents des pays de plaine (qui quelque beau qu'il fut ne parût tel à mes yeux, selon le narrateur).
c) Un paysage impressionnant par le bruit : le mugissement du torrent de forte intensité et les cris des oiseaux de mauvais augure, cris contenant une menace pour l'homme. Ce paysage est aussi marqué par sa profondeur sur le plan de l'espace (cent toises au-dessous de moi), profondeur donnant le vertige, et celle dans le temps puisque la rivière paraît avoir mis des milliers de siècles pour creuser les roches. C'est dire que la vie humaine est peu de choses en comparaison de la lente action de cette petite rivière.
II/ Le plaisir du narrateur
a) Tout d'abord, la vie ambulante, quel qu'en soit le cadre, correspond à l'état qu'il préfère de la mesure où elle lui permet de rêver de l'objet agréable vers lequel il marche, tout en étant dégagé des contraintes du quotidien. Mais le cadre qui lui convient le mieux et celui d'une nature sauvage dans laquelle il peut opérer un retour à l'intégrité primitive (en supposant que la civilisation soit, comme le prétend Rousseau, à l'origine d'une certaine mutilation de l'Homme (il aurait perdu ses qualités premières)).
b) La nature sauvage plus que la plaine favorise la rêverie par l'abolition du temps. Le gouffre fascine Rousseau qui reste là des heures entières. Autre intérêt du paysage alpestre, l'introduction du thème du jeu : il apparaît à deux niveaux : le lancer de cailloux qui permet d'explorer la profondeur et le passage de la cascade. L'agrément du vertige constitue un supplément aux plaisirs du jeu dans la mesure où Rousseau se sait en sécurité.
c) Cette réaction nous rappelle le goût du narrateur pour les situations imaginaires. Dans ce cas, il imagine le danger mais il se sait protégé par le parapet.
III/ L'intérêt apologétique du passage
Apologétique : qui contient ou constitue une apologie.
Cette description, en dehors du fait qu'elle nous livre de l'auteur un portrait moral, contribue également à sa défense, face à ses accusateurs, en le présentant comme un être original, certes, mais bon et sans détour.
Elle nous le montre comme un homme sensible attaché à Madame de Warens à un âge où la plupart des gens prennent des distances par rapport à leur mère. Il la désigne très affectueusement « ma chère maman ».
Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette fiche...