Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau

L'idylle aux cerises - Livre quatrième

De "Nous dînâmes dans la cuisine de la grangère..." à "...dont nous avions su la remplir."



Plan de la fiche sur L'idylle aux cerises - Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau :
Introduction
Lecture du texte
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Dans cet extrait de Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, Rousseau ayant aidé Mesdemoiselles de Graffenried et Galley à traverser une rivière avec leurs chevaux, celles-ci invitent Rousseau au château de Mademoiselle Galley.
 
    Cet épisode est raconté longuement par Rousseau pour le plaisir de se remémorer ce moment par le biais de l'écriture.
 
    Cet événement est l'un des plus heureux de la vie de Rousseau. Le bonheur ressenti alors par Rousseau est basé sur un équilibre : pureté, chasteté et sensualité.

Jean-Jacques Rousseau adolescent
Jean-Jacques Rousseau adolescent, artiste inconnu

Lecture du texte


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Lu par Pomme - source : litteratureaudio.com



     Nous dînâmes dans la cuisine de la grangère, les deux amies assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table, et leur hôte entre elles deux sur une escabelle à trois pieds. Quel dîner ! quel souvenir plein de charmes ! Comment, pouvant à si peu de frais goûter des plaisirs si purs et si vrais, vouloir en rechercher d'autres ? Jamais souper des petites maisons de Paris n'approcha de ce repas, je ne dis pas seulement pour la gaieté, pour la douce joie, mais je dis pour la sensualité.

     Après le dîner nous fîmes une économie : au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu'elles avaient apportés ; et pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l'arbre, et je leur en jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois mademoiselle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentait si bien et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein ; et de rire. Je me disais en moi-même : Que mes lèvres ne sont- elles des cerises ! comme je les leur jetterais ainsi de bon cœur ! La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus grande liberté, et toujours avec la plus grande décence. Pas un seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée : et cette décence nous ne nous l'imposions point du tout, elle venait toute seule, nous prenions le ton que nous donnaient nos cœurs. Enfin ma modestie (d'autres diront ma sottise) fut telle, que la plus grande privauté qui m'échappa fut de baiser une seule fois la main de mademoiselle Galley. Il est vrai que la circonstance donnait du prix à cette légère faveur. Nous étions seuls, je respirais avec embarras, elle avait les yeux baissés : ma bouche, au lieu de trouver des paroles, s'avisa de se coller sur sa main, qu'elle retira doucement après qu'elle fut baisée, en me regardant d'un air qui n'était point irrité. Je ne sais ce que j'aurais pu lui dire : son amie entra, et me parut laide en ce moment.

     Enfin elles se souvinrent qu'il ne fallait pas attendre la nuit pour rentrer en ville. Il ne nous restait que le temps qu'il fallait pour y arriver de jour, et nous nous hâtâmes de partir en nous distribuant comme nous étions venus. Si j'avais osé, j'aurais transposé cet ordre ; car le regard de mademoiselle Galley m'avait vivement ému le cœur ; mais je n'osai rien dire, et ce n'était pas à elle de le proposer. En marchant nous disions que la journée avait tort de finir ; mais, loin de nous plaindre qu'elle eût été courte, nous trouvâmes que nous avions eu le secret de la faire longue par tous les amusements dont nous avions su la remplir.

Les Confessions - Jean-Jacques Rousseau - L'idylle aux cerises (extrait du livre quatrième)



Annonce des axes

I. Une idylle chaste
1. Bonheur favorisé les circonstances
2. Expression des sentiments personnels
3. Expression de la sensualité

II. Moment de bonheur regretté, mais revécu par l'écriture
1. Plénitude et euphorie
2. Un récit nostalgique
3. Un souvenir clair



Commentaire littéraire

I. Une idylle chaste

1. Bonheur favorisé les circonstances

Système de valeur dans lequel réside le bonheur de Rousseau et qui ne peut s'exprimer que dans la nature :
- Cadre bucolique d'une grande simplicité
« cuisine de la grangère, table, bancs, escabelle », « à si peu de frais goûter des plaisirs si purs et si vrais »
- Petit groupe -> trois personnes seulement. Rousseau se sent à l'aise. Insistance sur la complicité « nous ».
- Simplicité et frugalité sont des facteurs du bonheur pour Rousseau
« jamais souper des petites maisons de Paris n'approcha ce repas »

Le bonheur de Rousseau dépend donc de choses simples non matérielles.

2. Expression des sentiments personnels

Rousseau exprime ses sentiments personnels :
« des plaisirs si purs et si vrais » anaphore
« folâtrer avec la plus grande liberté »
Rousseau insiste sur la décence de ses relations avec les deux filles : « avec la plus grande décence. Pas un seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée »
Les réactions sont naturelles, spontanées reflétant l'innocence : « la plus grande privauté qui m'échappa fut de baiser une seule fois la-main de Mlle Galley »
« nous prenions le ton que nous donnaient nos cœurs » : Rousseau insiste sur la transparence et l'honnêteté de ses sentiments exprimés.

3. Expression de la sensualité

La sensualité est présente dans l'épisode du baiser et des cerises : « Je lui fit tomber…de bon cœur ».
Le souhait de Rousseau serait d'être à la place des cerises : « Que mes lèvres ne sont-elles pas des cerises ».
Après avoir baisé la main d'une des demoiselles, Rousseau nous montre son trouble, partagée par la demoiselle : « Nous étions seuls, je respirais avec embarras, elle avait les yeux baissés ».
La bouche, partie sensuelle du corps, est personnifiée : « Ma bouche s'avisa de se coller »


II. Moment de bonheur regretté, mais revécu par l'écriture

1. Plénitude et euphorie

Rousseau utilise le champ lexical du bonheur : « plein de charmes », « plaisirs », « gaieté », « douce joie ».
Les événements racontés par Rousseau s'enchainent rapidement, cela donne une impression que le temps passe vite comme lorsque l'on vit des moments heureux.
Ces moments brefs sont mis en évidence par des repères de temps :
« Nous dînâmes », « Après le dîner », « La journée se passa », « enfin elles se souvinrent qu'il ne fallait pas attendre la nuit ».
Rousseau insiste sur le fait qu'il sait profiter de ces moments éphémères (« Mais loin de nous plaindre […] avons su la remplir ») et qu'il a la capacité de répéter ces moments de bonheur par l'écriture.

2. Un récit nostalgique

La nostalgie est exprimée par les exclamations qui traduisent l'émotion « Quel dîner ! Quel souvenir plein de charmes ! ».
Idéalisation du souvenir « Quel souvenir plein de charmes ! ».
Rousseau veut montrer que c'est un moment important de sa vie dont le regret enjolive les choses.

3. Un souvenir clair

Rousseau se souvient de manière très claire de cet événement de sa vie. Il donne des détails très précis des événements. Cela prouve que cet événement a été marquant pour lui.
Le fait de le retranscrire en détails permet à Rousseau de le revivre par le biais de l'écriture.


Conclusion

     Le bonheur est un art de vivre dans la spontanéité et la mesure. Il est toujours éphémère, les circonstances où toutes les conditions du bonheur sont réunies sont rares, et par l'écriture Rousseau peut revivre ces moments de bonheur.

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