Le Confiteor de l'Artiste

Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris




Introduction

Le poème "Le Confiteor de l'Artiste" de Charles Baudelaire (1821-1867) est extrait du recueil Le Spleen de Paris (également appelé Petits poèmes en prose) (édité à titre posthume en 1869). C'est un poème en prose dans lequel le poète confesse la difficulté de créer et son idéal de la beauté.


Lecture du poème



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Lu par René Depasse - source : litteratureaudio.com




Le Confiteor de l'Artiste

Que les fins de journées d’automne sont pénétrantes ! Ah ! pénétrantes jusqu’à la douleur ! car il est de certaines sensations délicieuses dont le vague n’exclut pas l’intensité ; et il n’est pas de pointe plus acérée que celle de l’Infini.
Grand délice que celui de noyer son regard dans l’immensité du ciel et de la mer ! Solitude, silence, incomparable chasteté de l’azur ! une petite voile frissonnante à l’horizon, et qui par sa petitesse et son isolement imite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd vite !) ; elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans déductions.
Toutefois, ces pensées, qu’elles sortent de moi ou s’élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses. L’énergie dans la volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses.
Et maintenant la profondeur du ciel me consterne ; sa limpidité m’exaspère. L’insensibilité de la mer, l’immuabilité du spectacle me révoltent… Ah ! faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le beau ? Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi ! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil ! L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu.

     Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris

Charles Baudelaire
Charles Baudelaire


Annonce des axes


Commentaire littéraire

I. Une confession

1. Le lexique

Le titre signifie « la confession d'un artiste ». Le lecteur s'attend donc à une confession. La confession impose que l'on avoue des sentiments intimes, parfois honteux. Ainsi, le lecteur s'attend à rentrer dans l'intimité du poète. Il y a également une connotation religieuse.
"pénétrantes, sensations, intime, solitude, silence, isolement, pensées" appartiennent au champ lexical de l'intime.
« Ah ! » de la seconde phrase -> poème lyrique


2. L'évolution de la réflexion

Le début du poème est une description de la nature puis le poète exprime le lien entre cette nature et son intériorité.

"Toutefois" introduit d'emblée une modification, puisqu'il s'agit d'une articulation d'objection. L'évolution est rendue en trois phrases dans la troisième strophe : "deviennent bientôt trop intenses", "malaise et souffrance", "vibrations criardes et douloureuses". Chaque phrase intensifie la notion de souffrance. Le poète met ici en évidence la difficulté et la douleur de la communication avec le monde par le biais de la sensibilité et de la pensée.

La quatrième strophe semble être la conséquence de la précédente introduite avec la coordination "et" : refus de ce qui était inspirateur, révolte devant la faiblesse humaine de l'artiste et l'insensibilité de la nature. Sentiment d'impuissance. Cette dernière strophe reprend, sous une forme négative, ce qui était dit de manière positive dans la première. Baudelaire développe ici l'idée que l'énergie créatrice, dans la tension qu'elle met en jeu, se révèle parfois destructrice de l'inspiration, car la nature ne se laisse pas facilement décrypter.


II. Le poète déchiffreur du monde et témoin de ses beautés

1. L'intérieur et l'extérieur

Le poème commence par deux strophes mettant en relation, tout d'abord, un moment et une sensation, ensuite un plaisir et un lieu, de manière inversée. Se trouvent associés en effet les fins de journées et la douleur d'un côté, un grand délice et le ciel et la mer, de l'autre. -> Le temps et les lieux, captés par la sensibilité humaine, sont sources de sensations et d'inspiration.

Celui qui parle évoque l'extérieur à travers une l'atmosphère particulière de l'automne. Cette saison est souvent évoquée par Baudelaire lorsqu’il médite sur le temps et la condition humaine. L'extérieur est aussi présent dans l'ensemble des termes qui expriment l'infini du ciel et de mer : "immensité du ciel et de la mer", "horizon", "houle". Mais dans ce poème l'évocation de l'extérieur n'est pas là pour recréer un cadre : le poète veut souligner la manière dont les éléments présentés influent sur la sensibilité et touchent profondément l'affectivité. L'intérieur est rendu par tout un lexique des sensations, des perceptions et des sentiments : "pénétrantes, douleur, sensations, délice, solitude, isolement". Ce vocabulaire appartient au champ lexical de l'intimité, comme précisé précédemment. Les sensations exprimées appartiennent à des domaines opposés : douleur et plaisir de la douleur, charme de la solitude (signalée fois par les termes solitude et isolement). La relation intérieur/extérieur apparaît donc complexe et douloureuse.

Dans les deux premières strophes, le poète rappelle, les plaisirs que lui procurent certains moments et certaines rêveries au cours desquels il se trouve en harmonie avec ce qui l'entoure : "toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles" : l'accord entre le poète et le monde extérieur est profond et réciproque. "sans arguties, sans syllogismes, sans déductions" montre que cette relation se fait simplement, comme naturellement. Le monde apparaît ici comme idéal. Le monde qui l'entoure et qu'il capte de manière sensible - toucher, vue ‑ offre à l'artiste un échange non seulement de sensations mais une pensée, ce qui lui permet de les comprendre et de décrypter un univers de correspondances sensibles et intellectuelles.


2. L'impossibilité de retranscrire la beauté de la nature avec des mots

La dernière strophe est à mettre en parallèle avec la première strophe. Dans chacune en effet, la nature occupe une place privilégiée. Cependant,  le lecteur assiste à un retournement de situation entre le début du poème où la nature est idéalisée ("Grand délice"...) et le poète est en harmonie parfaite avec elle et la fin du poème où la nature est présentée comme un être "sans pitié" une "rivale toujours victorieuse". La nature est personnifiée. On pourrait également remarquer que dans le début du poème, la nature et sa beauté sont comprises et ressenties par Baudelaire, alors que dans la fin du poème nous pouvons ressentir une incompréhension. Dans la dernière strophe, des termes négatifs, traduisant des sentiments violents, comme : "consterne, exaspère, révoltent, souffrir, frayeur, vaincu".
Cela amène Baudelaire à un dilemme : "faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le beau ?".

Le poème est construit sur une évolution qui retrace les étapes de la création esthétique, depuis le sentiment d'une symbiose possible et sensible avec le monde jusqu'à celui d'une atteinte impossible.
La quête de la beauté débouche inéluctablement sur la douloureuse impuissance créatrice : comment rendre avec des mots humains la beauté et l'harmonie profonde perçues intuitivement ?
Baudelaire confesse ici son échec dans la quête de déchiffrer le monde qui l'entoure et de le retranscrire avec des mots -> confession = connotation religieuse. Cela donne de l'importance à cette quête artistique de la beauté en la comparant à une religion.


3. Le poème : un outil pour déchiffrer le monde

Ce poème est caractérisé par des effets de reprises lexicales qui constituent un écho : "intensité", "immensité", "trop intenses", "insensibilité". Rapprochements de mots proches et de même nature grammaticale : "musicalement et pittoresquement".

Ce poème, bien que en prose, est également caractérisé par des effets de rythmes : la seconde exclamation "Ah ! pénétrantes jusqu’à la douleur !" est un décasyllabe, "sans arguties, sans syllogismes, sans déductions" constitue un groupe ternaire, "Ah ! faut‑il éternellement souffrir", qui s'inscrit dans une structure en chiasme répétant éternellement, est également un décasyllabe, tout comme "Nature, enchanteresse sans pitié" et "Cesse de tenter mon désir et mon orgueil" est un alexandrin.
L'ensemble du poème est associé à la notion de rythme. Il ne s'agit pas ici d'une régularité qui serait donnée par la succession de vers régulier mais d'une souplesse particulière de la prose, dans laquelle les énumérations évitent les heurts et créent une impression de sinuosité musicale et harmonieuse des phrases.


Conclusion

Ainsi, dans le poème " Le Confiteor de l'Artiste", Baudelaire nous confesse ses états d'âme d'artiste qui ressent intensément la beauté du monde et se sent en harmonie parfaite avec celui-ci mais ne peut arriver à le déchiffrer et à le décrire avec des mots. C'est donc ici l'expression d'un échec, échec du langage à traduire la beauté d'un monde idéal. Le spleen a pris le dessus sur l’idéal.

 

Autre plan possible pour Le Confiteor de l'artiste

I. L'écriture poétique : un déchirement entre le plaisir et la douleur
    1. L'idéal
    2. Le spleen
    3. L'opposition

II. Une écriture introspective
    1. Une confession sur les douleurs du poètes
    2. Une réflexion sur le statut du poète







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