PETITE DIGRESSION

Voltaire



Introduction

Présenter l'auteur, Voltaire, et le texte.

Texte en trois paragraphes décroissants.


Lecture du texte

      Dans les commencements de la fondation des Quinze-Vingts, on sait qu’ils étaient tous égaux, et que leurs petites affaires se décidaient à la pluralité des voix. Ils distinguaient parfaitement au toucher la monnaie de cuivre de celle d’argent ; aucun d’eux ne prit jamais du vin de Brie pour du vin de Bourgogne. Leur odorat était plus fin que celui de leurs voisins qui avaient deux yeux. Ils raisonnèrent parfaitement sur les quatre sens, c’est-à-dire qu’ils en connurent tout ce qu’il est permis d’en savoir ; et ils vécurent paisibles et fortunés autant que les Quinze-Vingts peuvent l’être. Malheureusement un de leurs professeurs prétendit avoir des notions claires sur le sens de la vue ; il se fit écouter, il intrigua, il forma des enthousiastes : enfin on le reconnut pour le chef de la communauté. Il se mit à juger souverainement des couleurs, et tout fut perdu.

      Ce premier dictateur des Quinze-Vingts se forma d’abord un petit conseil, avec lequel il se rendit le maître de toutes les aumônes. Par ce moyen personne n’osa lui résister. Il décida que tous les habits des Quinze-Vingts étaient blancs : les aveugles le crurent ; ils ne parlaient que de leurs beaux habits blancs, quoiqu’il n’y en eût pas un seul de cette couleur. Tout le monde se moqua d’eux, ils allèrent se plaindre au dictateur, qui les reçut fort mal ; il les traita de novateurs, d’esprits forts, de rebelles, qui se laissaient séduire par les opinions erronées de ceux qui avaient des yeux, et qui osaient douter de l’infaillibilité de leur maître. Cette querelle forma deux partis. Le dictateur, pour les apaiser, rendit un arrêt par lequel tous leurs habits étaient rouges. Il n’y avait pas un habit rouge aux Quinze-Vingts. On se moqua d’eux plus que jamais. Nouvelles plaintes de la part de la communauté. Le dictateur entra en fureur, les autres aveugles aussi : on se battit longtemps, et la concorde ne fut rétablie que lorsqu’il fut permis à tous les Quinze-Vingts de suspendre leur jugement sur la couleur de leurs habits.

      Un sourd, en lisant cette petite histoire, avoua que les aveugles avaient eu tort de juger des couleurs ; mais, il resta ferme dans l’opinion qu’il n’appartient qu’aux sourds de juger de la musique.

            Voltaire - Petite digression – 1766


Annonce des axes d'étude


Etude du texte

I. Un texte narratif.

1. Les étapes du récit.

2. Connecteurs temporels : dans le commencement, enfin, premier.

3. Temps du récit. Récit au passé. Imparfait / passé simple.


II. Un texte didactique.

1. Point de vue : à première vue neutre (position impersonnelle, focalisation externe)

pas de destinataires, ni pronoms, ni échanges.

2. Un souci explicatif et symbolique : dimension historique, phrases déclaratives, souci de clarté (enfin, d’abord, etc…), représentation de l’aveugle de l’homme quant aux questions d’ordre métaphysique.

3. L’auteur fait passer son message : il porte en réalité un jugement.


III. Condamnation de la sottise.

1. Prétention de la sottise, infaillibilité.

2. Dénonciation du fanatisme : intriguer, former des enthousiastes, fureur, juger. Champ lexical de la religion

Le fanatisme : je prétends savoir, j’ai des fidèles, j’accède au pouvoir (savoir = pouvoir), je m’en mets plein les poches (l 14)

Conséquences : malheurs, discordes.

3. Dogmatisme : se mit à juger souverainement des couleurs.



Conclusion

Un apologue : texte à vocation didactique ou morale, mettant en scène des animaux, végétaux ou des hommes.


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Autre analyse de ce texte :



Introduction :

     Voltaire, auteur du 18ème siècle et fervent partisan de la raison, fait parti des philosophes des Lumières. Il dénonce dans ses écrits les abus, les préjugés et l’intolérance des hommes.
     Dans Petite digression, Voltaire fait passer implicitement au travers d’un récit une argumentation qui aboutit à une condamnation et une morale.

Lecture du texte

Annonce des axes :

     Nous verrons que ce conte philosophique est un apologue et comment Voltaire fait passer implicitement une condamnation des abus de pouvoirs et de la bêtise humaine.


Analyse méthodique :

I. Un apologue

     Le rythme très rapide du récit ainsi que l’absurdité de l’histoire en font un texte plaisant. L’auteur joue avec le rythme. Le texte alterne des phrases longues et courtes dont certaines comportent beaucoup de ponctuation.
     En deux phrases, l’élément perturbateur est annoncé. La ponctuation très présente et la juxtaposition de verbes au passé simple saccade le texte, créant ainsi une accélération. « Malheureusement un de leurs professeurs prétendit avoir des notions claires sur le sens de la vue : il se fit écouter, il intrigua, il forma des enthousiastes : enfin on le reconnut pour le chef de la communauté. Il se mit à juger souverainement des couleurs, et tout fut perdu. ». Cet effet d’accélération du récit se traduit aussi par la juxtaposition de phrases très courtes et d’une phrase nominale qui permettent ainsi d’accentuer le côté répétitif et inexorable de l’action. « Nouvelles plaintes de la part de la communauté. Le dictateur entra en fureur, les autres aveugles aussi. »
     Tout cela forme un contraste avec la situation initiale et la situation finale qui sont dépeintes à l’aide de phrases plus allongées et plus fluides. Chacune des différentes étapes du récit s’enchaîne de manière rapide et n’est même pas introduite par un connecteur logique. Elles se succèdent simplement.
     Ce conte philosophique à valeur d’apologue, fidèle à sa définition, est effectivement un récit (présence d’imparfait et de passé simple : « ils étaient » « ils raisonnèrent »…) narratif court et plaisant qui met en scène une situation et des personnages fictifs. La situation est absurde, elle met en scène un aveugle qui prétend « avoir des notions claires sur le sens de la vue » et qu’on reconnaît « pour le chef de la communauté » pour ce don. Voltaire insiste sur l’absurdité de cette situation en juxtaposant ces deux phrases « Le dictateur, pour les apaiser, rendit un arrêt par lequel tous les habits étaient rouges. Il n’y avait pas un habit rouge au Quinze Vingt. ». Il nous laisse ainsi percevoir toute l’ironie dont il fait preuve et nous offre son regard moqueur.


     Cette « Petite digression », conforme à la définition de l’apologue, donne à son plaisant récit une dimension didactique. Le récit est présenté comme une argumentation indirecte dont la conclusion serait implicite.
     Les différents procédés que Voltaire utilise pour rendre le récit plaisant servent aussi à faire découvrir aux lecteurs la visée didactique de son texte. Ainsi, le rythme, après s’être fortement accéléré, ralentit à nouveau à la fin du texte avec l’élément de résolution et le dernier paragraphe. La morale du récit est ainsi mise en valeur. Le choix de personnages aveugles a évidemment une valeur symbolique. Ils figurent une humanité privée de discernement et qui s’en remet à d’autres pour interpréter le Monde. Bien que le point de vue semble à première vue très neutre (position impersonnelle, focalisation externe), on comprend bien que l’auteur émet un jugement. Il emploie un vocabulaire très subjectif et des modalisateurs (malheureusement, prétendit, tout fut perdu, dictateur…). La juxtaposition de phrases telles que « Le dictateur, pour les apaiser, rendit un arrêt par lequel tous leurs habits étaient rouges. Il n’y avait pas d’habits rouges au Quinze Vingts » montre bien le parti pris de l’auteur.

     Ce texte présente donc toutes les caractéristiques d’un apologue à savoir, un récit court et plaisant, mettant en scène des personnages de fiction, qui a une visée didactique ou argumentative, le plus souvent morale.

II. Une condamnation implicite des abus de pouvoirs et de la bêtise humaine

     Tout au long de ce conte philosophique, Voltaire dénonce et condamne de façon implicite les abus de pouvoir. Il utilise le champ lexical du despotisme « chef, juger souverainement, dictateur, maître, infaillibilité de leur maître ».
     « Il décida que tous les habits des Quinze-Vingts étaient blancs ». « Il décida que » suivi du verbe être souligne le despotisme d’un dogme qui prétend s’imposer contre toute réalité. Ainsi l’auteur dénonce les abus de pouvoir. La conséquence de cette « décision » est une guerre civile : « Cette querelle forma deux partis ». Voltaire fait ici allusion aux nombreuses guerres de religions qui ont déchiré la France durant des siècles et en fait implicitement la critique
     Le remède proposé ne fait qu’empirer les choses « On se battit longtemps ». C’est seulement après la chute du dictateur que la situation s’arrange « et la concorde ne fut rétablie que lorsqu’il fut permis à tous les Quinze Vingts de suspendre leur jugement sur la couleur de leurs habits. »
     Les Quinze-Vingts se mettent à douter de « l’infaillibilité » de leur maître et se laissent séduire par « l’opinion erronée » de ceux qui ont des yeux ». En juxtaposant ces deux termes, Voltaire tourne l’Eglise en dérision car il fait évidemment référence au dogme de l’infaillibilité pontificale.
     Le professeur prend le pouvoir en se rendant « maître des aumônes », il impose ainsi une domination économique par le moyen d’une sorte d’escroquerie. Suite à cela, « personne n’osa lui résister ». L’auteur dénonce par ce passage, les moyens qu’utilisent les despotes pour asseoir leur pouvoir.

     A cette dénonciation des abus de pouvoirs, Voltaire mêle aussi une condamnation de la bêtise et du ridicule. « Malheureusement un de leurs professeurs prétendit avoir une notion claire sur le sens de la vue ». Par ce « malheureusement », Voltaire élève la bêtise au rang des malheurs qui affligent l’humanité. La succession des trois verbes au passé simple « il se fit écouter, il intrigua, il forma des enthousiastes » indique avec quelle rapidité les aveugles ont adhéré au discours de cet imposteur, sans faire appel à leur raison. Il termine ce passage en intervenant directement « et tout fut perdu ». Grâce à la parataxe de cette phrase « Il décida que tous les habits des Quinze-Vingts étaient blancs : les aveugles le crurent ; ils ne parlaient plus que de leurs beaux habits blancs, quoiqu’il n’y en eut pas un de cette couleur. Tout le monde se moqua d’eux. » l’auteur nous montre bien l’évolution de la situation et son ridicule, particulièrement souligné par l’apposition des deux derniers termes de la phrase. On retrouve cette démonstration du ridicule avec la contradiction de « opinions erronées » et « ceux qui avaient des yeux ». Cela exprime un refus d’écouter ceux qui sont les plus à même a juger. Ici encore, Voltaire dénonce avec ironie l’ampleur de la bêtise.
     Voltaire fait passer sa morale à la fin du texte lorsque la paix revient quand on permet aux aveugles « de suspendre leur jugement sur la couleur de leurs habits ». Il explique qu’il faut faire appel à la raison, ce qui consiste à suspendre son jugement sur les choses qu’on ne connaît pas et avoir son propre sens critique. Le dernier paragraphe, avec la réduplication de l’histoire, donne à la morale implicite qui se dégage du texte une valeur plus universelle.


Conclusion :

     Petite digression possède toutes les caractéristiques de l’apologue, il peut donc être qualifié de tel. Au travers d’un récit, Voltaire condamne les abus de pouvoir et le despotisme ainsi que la bêtise et le ridicule. Il fait passer une morale qui explique aux lecteurs qu’il ne faut pas juger ce sur quoi nous n’avons pas de connaissances sûres. Ainsi l’auteur, ici encore, soutient la raison face à l’ignorance.




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