Des coches

Les Essais - Montaigne

Extrait du livre III, chapitre VI

De "En côtoyant la mer…" à "...la balbutie de cette enfance."




Introduction

    Les Essais ont été écrits fin du XVIème siècle, période marquée par un certain pessimisme. En effet l’enthousiasme du début de la Renaissance s’est émoussé en raison des huit guerres de religions qui ont meurtri la France. Michel de Montaigne (1533-1592) est l’auteur d’un seul livre, Les Essais, commencé durant la guerre civile. L’extrait du chapitre « Des Coches » que nous allons étudier correspond à la description de la rencontre des Espagnols et des Indiens. Les Essais se présentent en 3 livres  de 57, 37 et 13  chapitres respectivement. Les 3 livres ont été publiés successivement. Le dernier, dont est extrait le passage étudié, paraît en 1588.

Exemple de problématique : Le texte Des coches, extrait des Essais de Montaigne est-il un texte humaniste ?


Lecture du texte



    En côtoyant la mer à la quête de leurs mines, quelques Espagnols prirent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée, et firent à ce peuple leurs remontrances accoutumées : qu'ils étaient gens paisibles, venant de lointains voyages, envoyés de la part du roi de Castille, le plus grand prince de la terre habitable, auquel le pape, représentant Dieu en terre, avait donné la principauté de toutes les Indes ; que s'ils voulaient lui payer un tribut, ils seraient très bénignement traités ; leur demandaient des vivres pour leur nourriture, et de l'or pour le besoin de quelque médecine ; leur expliquaient au demeurant la croyance d'un seul Dieu, et la vérité de notre religion, laquelle ils leur conseillaient d'accepter, y ajoutant quelques menaces. La réponse fut telle : que quant à être paisibles, ils n'en portaient pas la mine, s'ils l'étaient; quant à leur roi, puisqu'il demandait, il devait être indigent et nécessiteux ; et celui qui lui avait fait cette distribution, homme aimant dissension, d'aller donner à un tiers chose qui n'était pas sienne, pour le mettre en débat contre les anciens possesseurs ; quant aux vivres, qu'ils leur en fourniraient ; d'or, ils en avaient peu, et que c'était chose qu'ils mettaient en nulle estime, d'autant qu'elle était inutile au service de leur vie, alors que tout leur soin regardait seulement à la passer heureusement et plaisamment ; pour cette raison ce qu'ils en pourraient trouver, sauf ce qui était employé au service de leurs dieux, qu'ils le prissent hardiment ; quant à un seul Dieu, le discours leur en avait plu, mais qu'ils ne voulaient changer leur religion, s'en étant si utilement servis si longtemps, et qu'ils n'avaient accoutumé prendre conseil que de leurs amis et connaissances ; quant aux menaces, c'était signe de faute de jugement d'aller menaçant ceux desquels la nature et les moyens étaient inconnus ; ainsi qu'ils se dépêchassent promptement de vider leur terre, car ils n'étaient pas accoutumés de prendre en bonne part les honnêtetés et remontrances de gens armés et étrangers, autrement, qu'on ferait d'eux comme de ces autres, leur montrant les têtes d'aucuns hommes exécutés autour de leur ville. Voilà un exemple de la balbutie de cette enfance.

Les Essais, livre III, chapitre VI - Des Coches (extrait) - Montaigne



Annonce des axes

I. Le double portrait des Espagnols
1. Leur portrait présenté au travers de leurs propos
2. Le portrait des Espagnols par les Indiens

II. Le portrait idéalisé des Indiens
1. Un lieu paradisiaque
2. Portrait flatteur des Indiens

III. La critique de Montaigne
1. Les modalités de la critique
2. L’objet de la critique



Commentaire littéraire

I. Le double portrait des Espagnols

1. Leur portrait présenté au travers de leurs propos

- Espagnols profiteurs (Leurs mines d’or / leur nourriture …)
- Espagnols impérialistes (verbes de soumissions / roi, dieu, pape = pouvoir / « Le plus grand prince » superlatif / « de toutes les Indes » = insistance grâce au pluriel)
- Espagnols menaçants (quelques menaces / opposition avec paisible)

2. Le portrait des Espagnols par les Indiens

- Espagnols menaçants (dissensions / gens armés (fin discours) / belliqueux / barbarie)
- Espagnols hypocrites et manquant de jugement (rythme binaire / dissension)
- Volonté d’imposer la culture européenne (conversion à la religion de force)


II. Le portrait idéalisé des Indiens

1. Un lieu paradisiaque

- Un lieu de bonheur (fertile et agréable / un peu d’or / abondance / diversité)
- Un lieu paradisiaque au sens biblique du terme

2. Portrait flatteur des Indiens

- Intelligence et lucidité (rythme binaire : Vous dîtes … cela n’est pas vrai / longueur du discours : 20 lignes Indiens, 8 lignes espagnol / propos indiens structurés)
- Qualité morale : générosité et honnêteté (don d’or et de vivres / préviennent les Espagnols de la nécessite de leur départ)


III. La critique de Montaigne

1. Les modalités de la critique

- Implicite et indirecte (fausse naïveté des Indiens / développement esprit critique)
- Une critique plus directe du narrateur (modalisation du propos : balbutiements, prétendus / Montaigne s’inclut : « notre religion »)

2. L’objet de la critique

- Opérer un renversement (primitif, barbare, cannibale = idées des Espagnols vis-à-vis des indiens / mais Indiens bons et Espagnols barbares)
- Opposition Indiens / Espagnols (nature / civilisations (artifices)).




Conclusion

    Dénonciation de la Conquista avec pillage de biens. Plus largement, critique l’exclusion de l’autre. On assiste, avec le portrait idéalisé de l’Indien, à la naissance du mythe du bon sauvage (fortement repris durant le siècle des Lumières). Ainsi le barbare prétendu (Indiens) devient le juge légitime des Européens.
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Merci à Romain pour cette analyse sur Des coches - Les Essais - Montaigne