L'Enfant

Jules Vallès - 1879 - Chapitre XI - La lecture de Robinson Crusoé

Analyse linéaire

Extrait du chapitre XI - De "Il m’a mis aux arrêts…" à "…ou si c’est moi qui les ai mangés”.




Introduction

    Jules Vallès, journaliste, écrivain et homme politique français d'extrême gauche, est né en 1832 et mort en 1885. C'est un journaliste et romancier, il a également écrit son autobiographie. Jules Vallès a eu une enfance difficile, avec une mère violente qui ne l'aimait pas et un père instituteur indifférent à sa souffrance. C'est en 1879 que Jules Vallès écrit L'Enfant, où le personnage principal Jacques Vingtras, s'inspire de sa propre personne : ils ont tous les deux les mêmes initiales. Jules Vallès est un homme très engagé contre la maltraitance des enfants. Dans son roman L'Enfant, il évoque l'univers de la pension et la dureté des professeurs et surveillants, du système scolaire en général.

    Dans cet extrait, l'enfant est puni et oublié par le pion dans une salle : mais la punition se transforme en moment de plaisir avec la lecture. Jacques est seul mais ne se laisse pas abattre -> force de l'enfant, héros.


Lecture de l'extrait


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Lu par Pomme - source : litteratureaudio.com

     Il m’a mis aux arrêts ; il m’a enfermé lui-même dans une étude vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du censeur.
     Je vais d’un pupitre à l’autre : ils sont vides – on doit nettoyer la place, et les élèves ont déménagé.
     Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d’un lézard, une agate perdue.
     Dans une fente, un livre : j’en vois le dos, je m’écorche les ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l’aide de la règle, en cassant un pupitre, j’y arrive ; je tiens le volume et je regarde le titre :

     ROBINSON CRUSOÉ

     Il est nuit.
     Je m’en aperçois tout d’un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre ? Quelle heure est-il ? Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore ! Je frotte mes yeux, je tends mon regard, les lettres s’effacent, les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d’un mot, puis plus rien.
     J’ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse ; je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson, pris d’une émotion immense, remué jusqu’au fond de la cervelle et jusqu’au fond du cœur ; et en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l’île, et je vois se profiler la tête longue d’un peuplier comme le mât du navire de Crusoé ! Je peuple l’espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l’horizon de ses craintes ; debout contre cette fenêtre, je rêve à l’éternelle solitude et je me demande où je ferai pousser du pain…
     La faim me vient : j’ai très faim.
     Vais-je être réduit à manger ces rats que j’entends dans la cale de l’étude ? Comment faire du feu ? J’ai soif aussi. Pas de bananes ! Ah ! lui, il avait des limons frais ! Justement j’adore la limonade !
     Clic, clac ! on farfouille dans la serrure.
     Est-ce Vendredi ? Sont-ce des sauvages ?
     C’est le petit pion qui s’est souvenu, en se levant, qu’il m’avait oublié, et qui vient voir si j’ai été dévoré par les rats, ou si c’est moi qui les ai mangés.

      L'Enfant - Jules Vallès - 1879
      Extrait du chapitre XI: Le Lycée



Analyse linéaire

I. Le narrateur captif

De « Il m’a mis aux arrêts » à « une agate perdue. »

Première personne du singulier : « je », « me ». C'est un texte descriptif et narratif. Présent de narration qui donne un effet de proximité.

Dès le début de l'extrait, le narrateur se présente comme captif, avec le champ lexical de la prison (« aux arrêts », «enfermé », « la clef », «murailles sales »).

Dans le début de l'extrait, le narrateur énumère les objets trouvés dans la pièce. La phrase nominale avec l'énumération et les adjectifs péjoratifs montrent que ces objets sont sans intérêt et dévalorisés (« sales », « jaunisse », « rouillées », etc.), la phrase commence d'ailleurs par « Rien » (« Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d’un lézard, une agate perdue. »).
On retrouve le champ lexical de la solitude (« vide », « seul », « Rien »), l'omniprésence du « je » : le personnage de Jacques est seul, face à lui-même.


II. La libération grâce à la lecture

De « Dans une fente, un livre » à « Justement j’adore la limonade ! »

Puis, le livre apparaît. Le livre est un trésor qu'il doit dénicher en s’abîmant les ongles durant la scène de la « fouille ». Lorsque l'enfant arrive à attraper le livre, c'est une délivrance : « Enfin ».

Le narrateur fait une ellipse narrative (= ne pas indiquer des événements d'action du récit) : le phrase isolée sur une ligne « Il est nuit » montre qu'il s'est passé un certain temps depuis la découverte du livre -> le narrateur a été tellement absorbé par la lecture du livre qu'il n'a pas vu le temps passer. Il est d'ailleurs perdu dans sa notion du temps : « Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre ? ».

Grâce à la découverte du livre Robinson Crusoé, la vivacité de l'imagination entre en action. Jacques, narrateur omniprésent, est à la fois seul et avec Robinson ; peu à peu, il va devenir Robinson.

La découverte du livre amène à des phrases interrogatives, exclamatives qui reproduisent le fil de pensée du personnage, confusion réalité/fiction.

La réalité s'estompe peu à peu (« les lettres s’effacent, les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d’un mot, puis plus rien »), pour laisser place au domaine de l'imaginaire engendré par la lecture.

Opposition univers réel/imaginaire, le livre est une sorte de passage entre les deux mondes, la fusion des deux mondes passe par une certaine syntaxe et les actions des personnages.

Tout le rythme du paragraphe « Je m’en aperçois […] je ferai pousser du pain… » est rapide, presque haletant, comme l'imagination de l'enfant qui s'emballe.

La lecture touche entièrement le narrateur, dans sa chair : « remué jusqu’au fond de la cervelle et jusqu’au fond du cœur ».

Jacques, le lecteur, met en scène le livre avec le verbe d'action faire, qui d'habitude n'est pas associé à la lecture : « je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l'île », « où je ferai pousser du pain ».

Le paragraphe est arrêté par un brutal retour au réel « La faim me vient ». Mais l'imagination reprend tout de suite le dessus. Jacques a une sensation de faim réelle, qu'il associe à sa situation de naufragé : « manger ces rats que j’entends dans la cale de l'étude » -> la cale fait référence à un bateau, alors que l'étude est la salle bien réelle dans laquelle il se trouve -> fiction/réel.

Grâce à la lecture, Jules peut s'évader et transformer le cadre hostile dans lequel il a été enfermé en aventure extraordinaire (« Je peuple l’espace vide de mes pensées »). Robinson est un personnage d'action, c'est un livre d'aventures qui donne accès à un monde d'action, d'expériences, d'aventures. Le roman comme une échappatoire et une source d'aventures (critique du système scolaire de l'époque).
Ainsi, Jules Vallès livre une critique sur la dureté du système scolaire, et une vision positive de la lecture, qui est présentée comme une échappatoire.

Le lecteur se projette dans le monde l'imaginaire, et semble vouloir y rester, comme le montrent l'adjectif « éternelle » et l'emploi du futur « je ferai ».


III. Le retour au réel

De « Clic, clac ! » à la fin de l'extrait

Mais ce monde de l'imaginaire est stoppé brutalement, le « petit pion » fait irruption grâce à l'onomatopée « Clic, clac ! ». Cette onomatopée met justement fin à une pensée très agréable de l'enfant : « j’adore la limonade ! ».

Le retour au réel est difficile, et l'enfant reste encore dans son imagination, comme le montre l'interrogation : « Est-ce Vendredi ? Sont-ce des sauvages ? » (référence au livre, Vendredi est un compagnon que Robinson trouve sur l'île, île également peuplée de sauvages).

C'est finalement le « petit pion » qui vient rechercher l'enfant -> « petit pion » : le terme petit réduit son autorité, pion est un mot du langage des élèves, avec une connotation péjorative, le pion est la plus petite pièce aux échecs, la personne la moins influente dans la hiérarchie scolaire, c'est la négation de l'autorité. Le fait de dévaloriser le pion montre également que Jules est en fait déçu que l'on vienne le chercher, car cela met fin à son monde imaginaire.




Conclusion

   Dans cet extrait de L'enfant, Jules Vallès décrit donc un passage de son enfance et nous montre les effets bénéfiques de la lecture. Dans ce passage, il fait surtout référence à la lecture dite de « plaisir », de « distraction », et en profite pour faire un hommage aux livres d'aventures qui stimulent l'imagination, tel Robinson Crusoé écrit par Daniel Defoe. Il critique également le monde strict de l'école au 19ème siècle.

   Ouverture : Vipère au poing, un roman écrit par Hervé Bazin racontant l'enfance et l'adolescence du personnage principal Jean Rezeau, qui lui aussi souffre de maltraitance, notamment par sa mère.
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Merci à Marie pour cette fiche sur L'enfant de Jules Vallès