Les Fenêtres

Charles Baudelaire




Introduction

La poésie s'intéresse aux hommes (poésie lyrique) mais aussi, surtout à partir du XIXème siècle, aux objets. Baudelaire consacre un de sespoème du recueil Le Spleen de Paris (également nommé Petits Poèmes en prose) à un objet inattendu et banal, les fenêtres, quoique apprécié des peintres (Vermeer, Rembrandt) : Baudelaire était un passionné de peinture. De ce nouveau "tableau parisien", il fait une sorte d'apologue paradoxal dans lequel il montre que les fenêtres fermées sont plus intéressantes que les fenêtres ouvertes. Mais dans Les Fenêtres, Charles Baudelaire va au-delà : il propose une réflexion qui dépasse l'anecdote du tableau inséré au cœur du poème en prose, et qui encadre la fenêtre, presque un art poétique, qui définit la nature et le rôle du poète : c'est un créateur de "légendes", qui prend en charge la misère du monde.


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Lu par René Depasse - source : litteratureaudio.com




Les Fenêtres

      Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
      Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
      Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.
      Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.
      Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?

     Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris



Annonce des axes


Commentaire littéraire

I - Un poème construit comme un tableau

A/ Le premier élément qui encadre le tableau

- Présentation de l'observateur et du sujet : de façon générale ("celui qui"), avec une forme impersonnelle, sur le ton d'une affirmation forte : présent de vérité générale, termes péremptoires forts "toujours" "ne (...) jamais", répétition "vit, vie, vie...vie"
- Le sujet du tableau : la fenêtre, objet qui a la forme du cadre d'un tableau : cinq adjectifs, présentation emphatique ("plus"), à valeur descriptive et aussi affective mêlées ("mystérieux, fécond"), d'autres impressions visuelles ("ténébreux, éblouissant"), mais aussi peut-être valeur esthétique et morale ; des éléments concrets "fenêtre", "chandelle" ; les contrastes ombre/lumière, fenêtre fermée/fenêtre ouverte ; aspect paradoxal et provocateur : fenêtre fermée qualifiée négativement ("un trou") alors qu'elle est en fait une occultation, serait plus intéressante qu'une fenêtre ouverte (goût de Baudelaire pour provoquer).


B/ L'anecdote (2ème paragraphe)

- Le poète-peintre passe au "je", s'implique : anecdote autobiographique ? présent d'énonciation ("j'aperçois" une seule fois ? un jour ?) ou présent d'habitude ("j'aperçois" régulièrement) ? il décrit ce qui se passe devant ses yeux : "vague de toits" panoramique, métaphore évocatrice ("vague de toits" => toits = mer)
- Précision des détails sur le sujet : un gros plan sur "femme mûre", "ridée", sur son attitude ("penchée"), sur le "visage", le "vêtement" => un tableau réaliste représentatif du Paris (la grande ville) de la misère : rôle de l'imagination et de la sensibilité compatissante du poète qui transforme la réalité en "légende", suggestion d'une autre légende à écrire "si c'eût été un pauvre vieux homme" (la poésie en devenir)
- Retour à la vie quotidienne du poète : "je me couche" => le présent est ici clairement un présent d'habitude.


C/ Le deuxième élément qui encadre le tableau 

Une réflexion, la morale sous la forme d'un dialogue imaginaire ("peut-être") qui implique directement le lecteur ; vouvoiement tutoiement : étrangeté, mysticité du "vous" : vouvoiement de politesse à un seul lecteur, ou "vous" pluriel qui s'adresse à plusieurs lecteurs ? ; question qui permet au poète d'affirmer son lien avec la réalité et le rapport entre la création poétique et sa propre existence.


II - Une réflexion sur la condition humaine du poète ; un art poétique

A/ Une définition de la poésie 

- "La poésie est comme une peinture" (Horace) : travail sur les lumières et les contrastes ("ténébreux"/ "chandelle, éclairée" : sorte de clair obscur)
- Une poésie du quotidien et du réel : l'observation est source de création ; un éloge du quotidien (énumération de superlatifs qui aboutissent à un éloge hyperbolique : "rien de plus") mais poétisé (par la "chandelle", plus poétique que l'éclairage au gaz).
- Mais elle dépasse la réalité superficielle : elle est expression d'une sensibilité tournée vers les autres, les pauvres ; poésie de la souffrance, de sublimation de la souffrance.
- La poésie est aussi romanesque : à partir du réel, le poète invente, comme un romancier, Baudelaire écrit une "légende", une fiction et peut faire varier ses personnages : une "vieille femme", un "pauvre vieux homme" ; satisfaction (orgueil ?) de cette faculté qu'il maîtrise, il peut refaire le monde, la vie des hommes "tout aussi aisément".
- La poésie est un dialogue, elle tisse des liens avec le lecteur, "mon frère".


B/ Un poète symboliste

- Valeur symbolique de la fenêtre qui prend une portée philosophique.
- Un moyen de corriger, de modifier notre conception habituelle du monde : fenêtre fermée mieux que fenêtre ouverte.
- Un moyen de passer de l'extérieur de la réalité à une réalité intérieure, celle de la condition humaine, du mystère des êtres.
- Un moyen pour le poète de mieux se connaître, de lutter contre le spleen : cette fenêtre, paradoxalement, ouvre aussi sur le monde intérieur du poète : "sentir [...] ce que je suis".
- Un moyen de prendre conscience de sa propre existence : "sentir que je suis".


C/ Un plaidoyer pour le poème en prose ?

- Une progression proche de celle d'un sonnet, dont on a ici la fragmentation : comme deux quatrains et presque deux tercets avec chute de la dernière interrogation
- Mais un dépouillement, une fluidité qui ne doit rien aux rimes, à la régularité du vers, mais au rythme intérieur de chaque phrase : fréquentes répétitions, énumérations, parallélismes, oppositions ; importance aussi des ruptures : entre le premier et le deuxième paragraphe, dernier paragraphe, changements de mode d'énonciation, de situation, mélange entre généralisation et situation personnelle, dialogue...


Conclusion

Une image du poète moins pessimiste que le poète du spleen, dévasté par le mal de vivre. Ici, au contraire, attentif à la misère des autres, il y trouve un aliment pour sa création, mais aussi une force pour mieux se connaître et pour "vivre", il se dit "fier", "aidé" par cette expérience. Et de cette expérience du regard, de ce partage - même lointain - du malheur des autres, il reste un "objet" poétique, un témoignage : le poème. Deux autres poètes choisiront les "fenêtres" comme sujet poétique : Mallarmé et Apollinaire.







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Merci à Nicolas qui m'a envoyé cette fiche