Madame Bovary

Flaubert

Le Bal de la Vaubyessard (extrait de la première partie, chapitre VIII)

De "Quelques hommes (une quinzaine)..." à "...la cuiller entre les dents."


Plan de la fiche sur Le Bal de la Vaubyessard dans Madame Bovary de Flaubert :
Introduction
Lecture du texte
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

Gustave Flaubert (1821-1880). Très influencé par Balzac. Flaubert est un travailleur acharné qui "accouche" de son œuvre dans la douleur, et témoigne d'un souci du détail et d'un style de grande qualité.
Trois œuvres à connaître : L'éducation sentimentale, roman d'apprentissage, Salaambo, grande fresque épique du temps des guerres de Carthage contre Rome, et Madame Bovary.
- Madame Bovary fait scandale à sa sortie. L'œuvre subira un procès pour immoralité où le rôle du procureur est tenu par M. Pinard (qui, quelques années plus tard, prononcera un réquisitoire contre Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire). Flaubert sera relaxé.
- Cet extrait est un moment stratégique de l'œuvre : il relate un événement très attendu d'Emma, et en même temps, il marquera pour elle le début d'une grande frustration (que le passage annonce déjà grâce à l'ironie de Flaubert).


Lecture du texte


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Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences d’âge, de toilette ou de figure.

Leurs habits, mieux faits, semblaient d’un drap plus souple, et leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu’entretient dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à l’aise sur des cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols rabattus ; ils s’essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés d’un large chiffre, d’où sortait une odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues.

À trois pas d’Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée au clair de lune. Emma écoutait de son autre oreille une conversation pleine de mots qu’elle ne comprenait pas. On entourait un tout jeune homme qui avait battu, la semaine d’avant, Miss Arabelle et Romulus, et gagné deux mille louis à sauter un fossé, en Angleterre. L’un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un autre, des fautes d’impression qui avaient dénaturé le nom de son cheval.

L’air du bal était lourd ; les lampes pâlissaient. On refluait dans la salle de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres ; au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie. Mais, aux fulgurations de l’heure présente, sa vie passée, si nette jusqu’alors, s’évanouissait tout entière, et elle doutait presque de l’avoir vécue. Elle était là ; puis autour du bal, il n’y avait plus que de l’ombre, étalée sur tout le reste. Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu’elle tenait de la main gauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux, la cuiller entre les dents.

Flaubert - Madame Bovary - Extrait de la première partie, chapitre VIII



Annonce des axes

I. Le rêve d'Emma
1. La fascination domine l'ensemble du passage
2. Emma est perdue au milieu de ce rêve

II. L'ironie de Flaubert
1. Une esthétique du cliché
2. Une splendeur ridicule
3. Le miroir brisé



Commentaire littéraire

I. Le rêve d'Emma

Focalisation interne : le lecteur connaît les pensées d'Emma, observant les moindres détails, percevant son passé comme « évanoui ». Champ lexical de la vue, de la perception. Hypotypose (procédé qui vise à rendre vivant une description par un grand renfort de détails).

1. La fascination domine l'ensemble du passage :

- Superlatifs désignant les hommes et leurs habits : « mieux faits », « plus souples », « plus fines ».
- Les hommes semblent appartenir à une sorte de communauté. Un lien indéfinissable les unis : « se distinguaient de la foule par un air de famille ». Ils semblent tous avoir le même âge : « ceux qui commençaient à vieillir avaient l'air jeune ».
- Ils ont le « teint de la richesse » : Leur richesse est visible. Cette expression est suivie d'une énumération élogieuse « la pâleur des porcelaines... » avec des éléments nobles (porcelaine, satin...).
- Ils participent à la fois de l'idéal du chevalier et du séducteur, ayant des « regards indifférents » exprimant les « passions journellement assouvies », et alliant douceur et violence (« brutalité », « domination », « force », « vanité », « maniement des chevaux de race »).
- Personnages qui savent parler : accumulation de détails sur l'Italie.

2. Emma est perdue au milieu de ce rêve :

- Utilisation du pronom « on » (« On entourait », « On refluait »...), qui exprime l'inconnu : Emma distingue des actions et des mouvements plutôt que des personnes.
- Elle ne comprend pas tout ce qui se passe : « une conversation pleine de mots qu'elle ne comprenait pas ».
- Une illusion consciente et prolongée ? Loin d'être un avertissement, le « carreau cassé » affirme la disparition du passé.
- Emma « ferme les yeux » à la fin du passage : elle semble entretenir son illusion.


II. L'ironie de Flaubert

1. Une esthétique du cliché :

- Les personnages semblent ne pas avoir de personnalité propre. « un air de famille, quelles que fussent leur différence d'âge, de toilette ou de figure ». Tous sont à l'unisson (cf. remarque sur leur âge).
- Une littérature un peu dépassée : idéal du séducteur et de la chevalerie correspond à un vieil idéal esthétique.
- Une conversation plate et pleine d'idées reçues (rappel: Flaubert est l'auteur d'un Dictionnaire des idées reçues). « On causait Italie » : la construction de cette phrase, sans article, évoque un sujet de conversation banal, convenu, et l'énumération qui suit est une sorte de carte postale sans originalité.

2. Une splendeur ridicule :

- Réification, animalisation : l'hypotypose et ses détails crée une confusion inattendue et grotesque : les personnages deviennent le prolongement de leurs vêtements : « Leur cou tournait à l’aise sur des cravates basses », etc....
- « L’un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un autre, des fautes d’impression qui avaient dénaturé le nom de son cheval. » : ils donnent plus d'importance aux animaux qu'à l'homme et les valeurs sont inversées (les coureurs engraissent, tels des animaux, alors que les chevaux ont des noms qu'il faut respecter).
- Conversations d'experts incongrues : Flaubert se moque du détournement que le langage des courses fait opérer à la langue : « un tout jeune homme qui avait battu, la semaine d’avant, Miss Arabelle et Romulus, et gagné deux mille louis à sauter un fossé » (phrase qui traduit également l'incompréhension d'Emma).
- Les fantasmes d'Emma s'avèrent en définitive être culinaires : « glace au marasquin », « coquille de vermeil », et son extase s'achève avec une « cuiller entre les dents » (pointe de Flaubert).

3. Le miroir brisé :

- « Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitre ». Cette phrase est non dramatisée, l'action semble accomplie dans le mouvement, comme faite exprès.
- Fin de la description, reprise de la narration. Annoncé par un air « lourd » de mauvais augure et « les lampes pâlissaient » (idée de quelque chose qui se termine).
- Emma ne perçoit pas le danger mais le lecteur le perçoit.
- Flaubert insiste sur le décalage social à travers le champ lexical de la campagne et de la paysannerie (« faces de paysans » à la fois grotesques et inquiétantes).
- Le miroir brisé symbolise un univers illusoire, d'apparat et de décor.



Conclusion

Le bal à la Vaubyessard est uin événement essentiel dans la vie de Madame Bovary. Ce passage permet à Flaubert d'illustrer l'histoire et la personnalité de son héroïne.

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