LE MARIAGE DE FIGARO

Beaumarchais

Acte II, scène 12





Introduction

      Beaumarchais est un célèbre dramaturge français auteur du Mariage de Figaro, second volet d'une trilogie. Ecrite en 1778, elle est censurée et ne peut être jouée qu'en 1781. L'acte I a permis de mener à terme l'exposition. Le second marque le démarrage de l'intrigue. Figaro a fait parvenir un billet au Comte l'avertissant que sa femme a un rendez-vous galant au jardin. Il est convenu d'y envoyer Chérubin que Suzanne et la Comtesse déguisent quand le Comte frappe à la porte. Chérubin est enfermé dans le cabinet et le Comte entre. Beaumarchais, habile dramaturge nous présente ici la dérive du couple du Comte et de la Comtesse dans une ambiance où règnent deux facteurs essentiels : l'espace et le temps.

Lecture

Le Mariage de Figaro - Beaumarchais

ACTE II
Scène 12


LE COMTE, LA COMTESSE
LE COMTE, un peu sévère. Vous n'êtes pas dans l'usage de vous enfermer !
LA COMTESSE, troublée. Je... je Chiffonnais... oui, je chiffonnais avec Suzanne ; elle est passée un moment chez elle.
LE COMTE l'examine. Vous avez l'air et le ton bien altérés !
LA COMTESSE. Cela n'est pas étonnant... pas étonnant du tout... je vous assure... nous parlions de vous... Elle est passée, comme je vous dis...
LE COMTE. Vous parliez de moi ! ... Je suis ramené par l'inquiétude ; en montant à cheval, un billet qu'on m'a remis, mais auquel je n'ajoute aucune foi, m'a... pourtant agité.
LA COMTESSE. Comment, monsieur ?... quel billet ?
LE COMTE. Il faut avouer, madame, que vous ou moi sommes entourés d'êtres... bien méchants ! On me donne avis que, dans la journée, quelqu'un que je crois absent doit chercher à vous entretenir.
LA COMTESSE. Quel que soit cet audacieux, il faudra qu'il pénètre ici ; Car mon projet est de ne pas quitter ma Chambre de tout le jour.
LE COMTE. Ce soir, pour la noce de Suzanne ?
LA COMTESSE. Pour tien au monde ; je suis très incommodée.
LE COMTE. Heureusement le docteur est ici. (Le page fait tomber une chaise dans le cabinet.) Quel bruit entends-je ?
LA COMTESSE, plus troublée. Du bruit ?
LE COMTE. On a fait tomber un meuble.
LA COMTESSE. Je... je n'ai rien entendu, pour moi.
LE COMTE. Il faut que vous soyez furieusement préoccupée !
LA COMTESSE. Préoccupée ! de quoi ?
LE COMTE. Il y a quelqu'un dans ce cabinet, madame.
LA COMTESSE. Eh... qui voulez-vous qu'il y ait, monsieur ?
LE COMTE. C'est moi qui vous le demande ; j'arrive.
LA COMTESSE. Eh mais... Suzanne apparemment qui range.
LE COMTE. Vous avez dit qu'elle était passée Chez elle !
LA COMTESSE. Passée... ou entrée là ; je ne sais lequel.
LE COMTE. Si C'est Suzanne, d'où vient le trouble où je vous vois ?
LA COMTESSE. Du trouble pour ma Camariste ?
LE COMTE. Pour votre Camariste, je ne sais ; mais pour du trouble, assurément.
LA COMTESSE. Assurément, monsieur, Cette fille vous trouble et vous occupe beaucoup plus que moi.
LE COMTE, en colère. Elle m'occupe à tel point, madame, que je veux la voir à l'instant.
LA COMTESSE. Je crois, en effet, que vous le voulez souvent : mais voilà bien les soupçons les moins fondés...


Annonce du plan

Etude :

1. L'habilité dramaturgique de Beaumarchais.

1. La composition

La scène se scinde en deux parties dont le milieu est la chute de la chaise :
" (le page fait tomber une chaise dans le cabinet) "
Jusqu'à la chute de la chaise, la Comtesse est sécurité. Cet instant est l'acmé de la scène (= point de tension maximale).
Le Comte en faisant son apparition est furieux : " LE COMTE, un peu sévère"
Cependant la Comtesse réussi à l'apaiser :
" LE COMTE - Heureusement le docteur est ici. "
La première partie de la pièce est en decrescendo. Au moment où le Comte finit par retrouver son calme, le page fait tomber la chaise et le Comte va retrouver son énervement initial qui ne va cesser de grandir durant les explications confuses de sa femme.
Dans la deuxième partie, l'inquiétude du Comte est traduite par son interrogatoire auquel la Comtesse répond par des questions.
L'interrogatoire du Comte se clôt par un ordre :
" LE COMTE - … je veux la voir à l'instant "
La tension relancée par la chute de la chaise se maintient jusqu'à la fin de la scène.

2. Le rythme

La première partie de la scène est lente alors que la seconde s'accélère.
Dans la première partie les répliques sont longues. Le rythme est ralenti par les points de suspension qui marquent l'hésitation des personnages.
Dans la seconde partie, la crise éclate ; le rythme s'accélère. Les répliques sont courtes et on passe à une stichomythie.
Différents mots sont pris au rebond :
" LE COMTE - Il faut que vous soyez… préoccupée !
LA COMTESSE - Préoccupée !

LE COMTE - Vous avez dit qu'elle était passée chez elle !
LA COMTESSE - Passée… ou entrée là…
LE COMTE - … d'où vient le trouble ou je vous vois ?
LA COMTESSE - Du trouble pour ma camariste ?
LE COMTE - Pour votre camariste, je ne sais ; mais … du trouble assurément.
LA COMTESSE - Assurément, Monsieur, cette fille vous trouble et vous occupe.
LE COMTE - Elle m'occupe à tel point que je veux la voir à l'instant. "
C'est un véritable duel verbal.


2. Le Comte et la Comtesse, un couple à la dérive.

Ils n'apparaissent seuls que dans trois scènes où ils mènent un duel.
C'est un couple à la dérive. Ils s'opposent tout à fait à Suzanne et Figaro.

1. Le rôle de l'énonciation

On repère que les pronoms d'énonciation présents sont " je " et " vous ".
Le Comte et sa femme se vouvoient.
La seule fois où le pronom " nous " est employé, il ne sert pas à désigner le Comte et la Comtesse mais la Comtesse et Suzanne :
" LA COMTESSE - … nous parlions de vous… "
-> Elle est donc plus complice avec sa femme de chambre qu'avec son mari.
Quand le Comte évoque le couple, le sujet de la phrase n'est pas " nous " mais " Il faut avouer (Madame, que vous ou moi sommes entourés d'êtres…) ".
Le pronom désignant le tiers absent est " on ", " il ", " quelqu'un ".
-> Le tiers est le moteur de la méfiance du Comte.
A la fin de la scène, ce tiers est désigné comme Suzanne et devient ainsi le moteur de la jalousie de Comte :
" LA COMTESSE - Qui voulez-vous qu'il y ait, Monsieur ?
LA COMTESSE - Hé mais… Suzanne apparemment qui range. "
En réalité, la Comtesse ment.

Le couple est désuni et toute personne extérieure accentue leur désunion. Leurs relations sont basées sur la méfiance et le mensonge.

2. Les signes de l'usure dans le couple

Aucune complicité ne lie les deux époux : ils se vouvoient…
Les formules " Monsieur " et " Madame " qu'ils utilisent ne favorisent en rien leur rapprochement.
Pour se faire pardonner dans la scène 19, le Comte finit tout de même par appeler sa femme Rosine (nom qu'elle portait dans Le Barbier de Séville).
Comme le font remarquer les personnages dans les scènes précédentes, la jalousie du Comte n'est pas liée à son amour mais à sa vanité et à son orgueil :
"BARTHOLO - Libertin par ennui ; jaloux par vanité" (Acte I, scène 4)
"LA COMTESSE - Comme tous les maris,… uniquement par orgueil" (Acte II, scène 1)

Le Comte ne se préoccupe que de l'identité du tiers, à aucun moment il ne cherche à connaître les sentiments de sa femme.
La Comtesse qui craint pour Chérubin attaque le Comte sur ses infidélités pour détourner ses pensées.


3. Deux paramètres clés : l'espace et le temps

1. L'espace

La scène est un espace clôt qui se transforme en piège.
Deux lieux sont nommés :

  • La chambre
    " LA COMTESSE - Quel que soit cet audacieux… mon projet est de ne pas quitter ma chambre de tout le jour. "
    A l'arrivée du Comte, elle est fermée à clé, ce qui fait naître les soupçons.
  • Le cabinet
    " (il court vers le cabinet de toilette, y entre, et tire la porte sur lui)
    LA COMTESSE, seule, en ôte la clef, et cour ouvrir au Comte. "
    Il est donc fermé de l'intérieur. A chaque fois qu'il est nommé, la tension monte. C'est le moteur de la tension dramatique.

    La Comtesse ne maîtrise pas l'espace dans lequel elle évolue :
    " LA COMTESSE - Passée… ou entrée là, je ne sais lequel "
    -> Au théâtre, une mauvaise maîtrise du lieu traduit une mauvaise maîtrise de la situation.

    Les appartements de Suzanne sont nommés :
    " LA COMTESSE, troublée - Je… je chiffonnais… avec Suzanne ; elle est passée un moment chez elle. "
    A la fin de la scène, ses appartements sont le seul lieu ouvert donc la seule issue. Ce lieu sera ensuite maîtrisé par le Comte. Entre temps, Suzanne aura le temps d'en sortir et de se cacher derrière l'alcôve (scène 13).
    -> Le spectateur est informé du mouvement des personnages mais pas eux.
    Cette différence d'information introduit un ressort dramatique.

    Beaumarchais introduit ici la double énonciation: les informations sont doublement adressées au public et aux personnages.

    2. Le temps

    Les temps verbaux sont variés:
    -> La passé composé désigne un passé proche :
    " LE COMTE - Vous avez dit qu'elle était passée par chez elle ! "
    -> Le futur traduit un futur imminent :
    " L A COMTESSE - Quel que soit cet audacieux, il faudra… "

    Le présent détermine la rupture entre les deux époux :
    " LE COMTE - … d'où vient le trouble où je vous vois ? "
    " LA COMTESSE - … Monsieur, cette fille vous trouble… "
    -> Le présent est totalement dépendant d'un passé et d'un futur proche.


    Conclusion

        L'action à un rôle moteur dans cette scène du Mariage de Figaro. C'est le point de départ d'une séquence qui va jusqu'à la scène 16. Le public en sait bien plus que les personnages, l'intérêt n'est pas dans l'incertitude mais dans le stratagème qui sera mis en place pour y arriver.






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    Merci à Noémie qui m'a envoyé cette fiche...