LE MARIAGE DE FIGARO

Beaumarchais

Acte IV, scène 1





Introduction

      Beaumarchais est un célèbre dramaturge français auteur du Mariage de Figaro, second volet d'une trilogie. Ecrite en 1778, elle est censurée et ne peut être jouée qu'en 1781. A la fin de l'acte II, tous les obstacles au mariage de Suzanne et Figaro semblent levés. Le seul qui reste est le Comte. Cette scène est l'épilogue de l'acte III et annonce les épisodes qui vont suivre. L'auteur fait ici ressortir les caprices du hasard et les ambiguïtés de la vérité dans une scène donnant un sens à l'évolution des personnages.

Lecture

Le Mariage de Figaro - Beaumarchais

ACTE IV
Scène 1

FIGARO, SUZANNE
FIGARO, la tenant à bras-le-corps. Eh bien ! amour, es-tu contente ? Elle a converti son docteur, cette fine lampe dorée de ma mère ! Malgré sa répugnance, il l'épouse, et ton bourru d'oncle est bridé ; il n'y à que Monseigneur qui rage, car enfin notre hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon résultat.
SUZANNE. As-tu rien vu de plus étrange ?
FIGARO. Ou plutôt d'aussi gai. Nous ne voulions qu'une dot arrachée à l'Excellence ; en voilà deux dans nos mains, qui ne sortent pas des siennes. Une rivale acharnée te poursuivait ; j'étais tourmenté par une ride ; tout cela s'est changé, pour nous, dans la plus bonne des mères. Hier, j'étais comme seul au monde, et voilà que j'ai tous mes parents ; pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonnés ; mais assez bien pour nous, qui n'avons pas la vanité des riches.
SUZANNE. Aucune des choses que tu avais disposées, que nous attendions, mon ami, n'est pourtant arrivée !
FIGARO. Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite. Ainsi va le monde ; on travaille, on projette, on arrange d'un côté ; la fortune accomplit de l'autre : et depuis l'affamé conquérant qui voudrait avaler la terre, jusqu'au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont le jouet de ses caprices ; encore l'aveugle au chien est-il souvent mieux conduit, moins trompé dans ses vues que l'autre aveugle avec son entourage. - Pour cet aimable aveugle qu'on nomme Amour...
Il la reprend tendrement à bras-le-corps.
SUZANNE. Ah ! C'est le seul qui m'intéresse !
FIGARO. Permets donc que, prenant l'emploi de la Folie, je sois le bon chien qui le mène à ta jolie mignonne porte ; et nous voilà logés pour la vie.
SUZANNE, riant. L'Amour et toi ?
FIGARO. Moi et l'Amour.
SUZANNE. Et vous ne chercherez pas d'autre gîte ?
FIGARO. Si tu m'y prends, je veux bien que mille millions de galants...
SUZANNE. Tu vas exagérer : dis ta bonne vérité.
FIGARO. Ma vérité la plus vraie !
SUZANNE. Fi donc, vilain ! en a-t-on plusieurs ?
FIGARO. Oh ! que oui. Depuis qu'on a remarqué qu'avec le temps vieilles folies deviennent sagesse, et qu'anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espèces. Et celles qu'on sait, sans oser les divulguer : car toute vérité n'est pas bonne à dire ; et celles qu'on vante, sans y ajouter foi : car toute vérité n'est pas bonne à croire ; et les serments passionnés, les menaces des mères, les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le dernier mot de nos marchands, cela ne finit pas. Il n'y a que mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.
SUZANNE. J'aime ta joie, parce qu'elle est folle ; elle annonce que tu es heureux. Parlons du rendez-vous du Comte.
FIGARO. Ou plutôt n'en parlons jamais ; il a failli me coûter Suzanne.
SUZANNE. Tu ne veux donc plus qu'il ait lieu ?
FIGARO. Si vous m'aimez, Suzon, votre parole d'honneur sur ce point : qu'il s'y morfonde ; et c'est sa punition.
SUZANNE. Il m'en a plus coûté de l'accorder que je n'ai de peine à le rompre : il n'en sera plus question.
FIGARO. Ta bonne vérité ?
SUZANNE. Je ne suis pas comme vous autres savants, moi ! je n'en ai qu'une. _
FIGARO. Et tu m'aimeras un peu ?
SUZANNE. Beaucoup.
FIGARO. Ce n'est guère.
SUZANNE. Et Comment ?
FIGARO. En fait d'amour, vois-tu, trop n'est même pas assez.
SUZANNE. Je n'entends pas toutes ces finesses, mais je n'aimerai que mon mari.
FIGARO. Tiens parole, et tu feras une belle exception à l'usage.
Il veut l'embrasser.


Annonce du plan

Etude :

I. Les caprices du hasard

1. Introduction du thème

On note la présence du champ lexical du hasard dans la première réplique de Suzanne :
" SUZANNE - As-tu rien vu de plus étrange ? "
Dans sa troisième réplique, Figaro cite le hasard:
" FIGARO - Le hasard a mieux fait que nous tous… "
Dans sa deuxième réplique, Figaro va décrire les effets du hasard :
" FIGARO - Ou plutôt d'aussi gai. Nous ne voulions qu'une dot arrachée à l'Excellence ; en voilà deux dans nos mains, qui ne sortent pas des siennes. Une rivale acharnée te poursuivait ; j'étais tourmentée par une furie ! tout cela s'est changé, pour nous, dans la plus bonne des mères. Hier j'étais comme seul au monde ; et voilà que j'ai tous mes parents ; pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonnées; mais assez bien pour nous, qui n'avons pas la vanité des riches. "
Il y a une forte analogie entre Figaro et Picaro, un aventurier ayant une vie romanesque dans le roman espagnol : on connaît toute sa vie et il ressemble plus à un personnage de roman que de théâtre.
Le thème du hasard est lié à la tradition des valets de comédie.
Figaro et Suzanne : des valets anticonformistes.

Le hasard dont Figaro parle est représentatif de trois domaines essentiels : l'argent, la famille et l'amour. Il intervient dans tous les domaines et retourne brutalement les situations.

2. La généralisation du thème

Tout au long de la scène, on passe du pronom personnel " je " au pronom personnel " on ".
Cette généralisation introduit une réflexion et donne donc à Figaro un autre aspect.

Dans une des répliques de Figaro, il y a une antithèse entre une suite de propositions décrivant l'agitation humaine et les conséquences :
" FIGARO - Le hasard… on travaille, on projette, on arrange d'un côté ; la fortune s'accomplit de l'autre : et depuis l'affamé conquérant qui voudrait avaler la Terre, jusqu'au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont les jouets de ses caprices [la Terre]… "
-> les hommes ne sont pas maîtres de leur destin.

Dans la perspective de l'aveugle que Figaro développe, il sous-entend deux sortes d'aveugle :
-> L'aveugle social qui sont les " conquérants " et
-> L'aveugle physique
Figaro met en relief le thème du hasard qui introduit celui du doute.


II. Les ambiguïtés de la vérité

Figaro et Suzanne s'opposent. Le valet pense qu'il y a plusieurs vérités ce qui n'est pas le cas de Suzanne :
" FIGARO - Ma vérité la plus vraie !
SUZANNE - Fi donc, vilain ! en a-t-on plusieurs ? (*)
FIGARO - Oh que oui. Depuis qu'on a remarqué qu'avec le temps vieilles folies deviennent sagesse, et qu'anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espèces. " (1)

1. Le thème

Il y a une ambiguïté sur la vérité qui peut être plurielle.
Au sein de cette réplique, on note plusieurs antithèses.
-> Il y a donc beaucoup de vérités contradictoires.

2. Positions opposées de Figaro et Suzanne

Le thème est développé au travers de l'opposition de Figaro et Suzanne à propos des vérités.
Pour Figaro, les vérités sont multiples mais pour Suzanne la vérité reste unique.
Pour la désigner, Figaro emploie un mot au pluriel : " celles ". D'ailleurs ce pronom démonstratif fait l'objet d'une anaphore.

Selon Suzanne, la vérité est unique. Elle refuse qu'elle soit plurielle :
Cf. (*)
" SUZANNE - Je ne suis pas comme vous autres savants ; moi, je n'en ai qu'une ! " (**)

Pour la première fois dans la pièce, le couple est en désaccord sur un point. Une différence apparaît. Les différences ne vont cesser d'augmenter durant tout le reste de la pièce.
Désormais les dangers qui guettent le couple ne sont plus extérieurs mais bien intérieurs.


III. Le sens de la scène dans l'évolution des personnages

1. Pour Suzanne

C'est un personnage très sur de ses opinions.
Elle a des idées très tranchées qui s'expriment dans la syntaxe de ses répliques et dans l'expression du refus de la nuance :
Cf. (**)
" SUZANNE - Je n'entends pas toutes ces finesses ; mais je n'aimerai que mon mari. "
Elle revendique ouvertement une simplicité d'esprit.

Pourtant dans la scène suivante, la Comtesse va lui demander de mentir et de se rendre au rendez-vous malgré l'interdiction de Figaro. Pour la faire accepter, la Comtesse use de finesses (" LA COMTESSE - … En me cédant ta place au jardin, tu n'y vas pas mon cœur ; tu tiens parole à ton mari ; tu m'aides à ramener le mien. ")

En ce début d'acte IV, la pièce bascule dans le psychologique.

2. Pour Figaro

Pour lui, on n'est jamais sur de rien.
Dans (1), il montre qu'aucune parole n'est fiable et donc qu'aucune vérité n'en est vraiment une.
La seule certitude qu'il ait est son amour pour Suzanne :
" FIGARO - … Il n'y a que mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi ! "
C'est la seule chose à laquelle croit vraiment Figaro et cette vérité sera ébranlée au cours des actes à venir.
Au long de la scène, on remarque que Figaro emploie d'abord " je " puis " on ", tout comme dans son monologue. On passe d'une situation personnelle à un élargissement à l'humanité.
Figaro est un valet qui pense, ce qui est novateur. Aucun valet avant lui n'avait été ainsi.


Conclusion

    Cette scène du Mariage de Figaro initialement perçue comme le bilan des trois premiers actes n'est qu'une charnière entre ce qu'on pourrait déterminer comme deux parties de la pièce. On bascule d'une comédie d'intrigue à une comédie d'ordre psychologique. On découvre un Figaro sentimental et philosophe, deux éléments bien étrangers au statut traditionnel de valet de comédie.







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Merci à Noémie qui m'a envoyé cette fiche...