Le Mariage de Figaro

Beaumarchais

Acte V, scène 19 : Le dénouement






Plan de la fiche sur la scène 19 de l'Acte 5 de Le Mariage de Figaro de Beaumarchais :
Introduction
Lecture de la scène 19 de l'acte 5
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Dans le premier acte du Mariage de Figaro, comédie de Beaumarchais jouée pour la première fois en 1784, le spectateur découvre une partie de l'exposition : Figaro, le valet du Comte Almaviva doit épouser Suzanne, la camériste de la Comtesse, mais le Comte est bien décidé à faire échouer ce projet car il veut faire de Suzanne sa maîtresse : outre le fait de tromper sa femme, le Comte remet également en cause ses engagements passés en voulant rétablir pour sa servante un droit de cuissage qu'il avait aboli à l'occasion de son mariage.

Situation du passage.


Lecture de la scène 19 de l'acte 5

Acte V - Scène XIX
TOUS LES ACTEURS PRECEDENTS, LA COMTESSE sort de l’autre pavillon.


La Comtesse, se jette à genoux.
Au moins je ferai nombre.
Le Comte, regardant la Comtesse et Suzanne.
Ah ! qu’est-ce que je vois ?
Brid’oison, riant.
Eh ! pardi, c’è-est madame.
Le Comte veut relever la comtesse.
Quoi ! c’était vous, comtesse ? (D’un ton suppliant.) Il n’y a qu’un pardon bien généreux…
La Comtesse, en riant.
Vous diriez Non, non, à ma place ; et moi, pour la troisième fois d’aujourd’hui, je l’accorde sans condition.
(Elle se relève.)
Suzanne se relève.
Moi aussi.
Marceline se relève.
Moi aussi.
Figaro se relève.
Moi aussi. Il y a de l’écho ici !
(Tous se relèvent.)
Le Comte.
De l’écho ! — J’ai voulu ruser avec eux ; ils m’ont traité comme un enfant !
La Comtesse, en riant.
Ne le regrettez pas, monsieur le comte.
Figaro, s’essuyant les genoux avec son chapeau.
Une petite journée comme celle-ci forme bien un ambassadeur !
Le Comte, à Suzanne.
Ce billet fermé d’une épingle ?…
Suzanne.
C’est madame qui l’avait dicté.
Le Comte.
La réponse lui en est bien due.
(Il baise la main de la comtesse.)
La Comtesse.
Chacun aura ce qui lui appartient.
(Elle donne la bourse à Figaro, et le diamant à Suzanne.)
Suzanne, à Figaro.
Encore une dot !
Figaro, frappant la bourse dans sa main.
Et de trois. Celle-ci fut rude à arracher !
Suzanne.
Comme notre mariage.
Grippe-Soleil.
Et la jarretière de la mariée, l’aurons-je ?
La Comtesse arrache le ruban qu’elle a tant gardé dans son sein et le jette à terre.
La jarretière ? Elle était avec ses habits : la voilà.
(Les garçons de la noce veulent la ramasser.)
Chérubin, plus alerte, court la prendre, et dit :
Que celui qui la veut vienne me la disputer !
Le Comte, en riant, au page.
Pour un monsieur si chatouilleux, qu’avez-vous trouvé de gai à certain soufflet de tantôt ?
Chérubin, recule en tirant à moitié son épée.
À moi, mon colonel ?
Figaro, avec une colère comique.
C’est sur ma joue qu’il l’a reçu : voilà comme les grands font justice !
Le Comte, riant.
C’est sur sa joue ? Ah ! ah ! ah ! qu’en dites-vous donc, ma chère comtesse ?
La Comtesse, absorbée, revient à elle et dit avec sensibilité :
Ah ! oui, cher comte, et pour la vie, sans distraction, je vous le jure.
Le Comte, frappant sur l’épaule du juge.
Et vous, don Brid’oison, votre avis maintenant ?
Brid’oison.
Su-ur tout ce que je vois, monsieur Le comte ?… Ma-a foi, pour moi, je-e ne sais que vous dire : voilà ma façon de penser.
Tous ensemble.
Bien jugé !
Figaro.
J’étais pauvre, on me méprisait. J’ai montré quelque esprit, la haine est accourue. Une jolie femme et de la fortune…
Bartholo, en riant.
Les cœurs vont te revenir en foule.
Figaro.
Est-il possible ?
Bartholo.
Je les connais.
Figaro, saluant les spectateurs.
Ma femme et mon bien mis à part, tous me feront honneur et plaisir.

    Le Mariage de Figaro - Beaumarchais - Acte V, scène 19




Annonce des axes

I. Une scène de dénouement classique
1. Une scène finale traditionnelle de reconnaissance et de réconciliation
2. Une tonalité légère et joyeuse, signe d'une détente ambiante

II. Qui est le vainqueur ? Une morale ambiguë
1. Figaro vainqueur ?
2. Le Comte est-il complètement battu ?



Commentaire littéraire

I. Une scène de dénouement classique

Rappeler brièvement les événements qui précèdent (en étant précis) -> en toute logique, on retrouve ici :

1. Une scène finale traditionnelle de reconnaissance et de réconciliation

(Noter la didascalie initiale qui annonce bien que l'on arrive au dénouement : tous les acteurs sont présents sur scène.)



2. Une tonalité légère et joyeuse, signe d'une détente ambiante


Une tonalité légère qui se veut à l'image des paroles du vaudeville final : "tout finit par des chansons".

TRANSITION

Ce constat du caractère très traditionnel de cette scène ne nous dispense pas de poser la question essentielle : Qui est ici le vainqueur dans le conflit maître / valet, qui constituait l'angle d'approche de notre étude ?


II. Qui est le vainqueur ? Une morale ambiguë

1. Figaro vainqueur ?

Du point de vue de l'action entreprise, Figaro est le grand vainqueur :
     - Intérêt de Figaro par rapport à la dot ("Et de trois. Celle-ci fut rude à arracher !").
     - "J’étais pauvre, on me méprisait. J’ai montré quelque esprit, la haine est accourue. Une jolie femme et de la fortune…" = asyndète (absence de connecteur logique pour organiser la phrase) = met en valeur par un raccourci ce que Figaro a gagné.
     - Litote humoristique / "une petite journée comme celle-ci forme bien un ambassadeur" = ironie envers le Comte qui envisageait de l'envoyer en ambassade pour l'éloigner de Suzanne : là aussi, Figaro a gagné.

En parole, Figaro semble le grand vainqueur. Dès lors, on peut se demander :


2. Le Comte est-il complètement battu ?

a) Une défaite acceptée

Sur plusieurs aspects, le Comte semble bel et bien vaincu :
     - Il n'a pas obtenu le droit de cuissage sur Suzanne.
     - Il apparaît dépassé par les événements : billet ("Ce billet fermé d’une épingle ?…"), gifle ("C’est sur sa joue ?") : dans les deux cas, il ne découvre qu'au dernier moment qu'il a été trompé.
     - "ils m'ont traité comme un enfant" = aveu implicite de sa défaite et de son humiliation.
     - L'humiliation va même jusqu'au point que lui, le maître, est obligé de supplier (didascalie du début de la scène "D’un ton suppliant").

b) Cependant, il reste le maître

     - Tout le monde lui pardonne et il garde son rang.
     - Il s'en tire par le rire, mais il reste celui qui dirige : Exemple : la didascalie "frappant sur l'épaule du juge" : lui seul peut avoir cette familiarité.
     - L'ordre social n'est pas bouleversé : il faudra encore attendre cinq ans (la révolution de 1789) pour que des fautes telles que celles qu'il a commises soient réellement punies par la justice. Pour l'instant, le juge est encore à sa merci : symboliquement, la justice bégaie, comme celui qui l'incarne : Exemple "Ma-a foi, pour moi je-e ne sais que vous dire : voilà ma façon de penser" dit Brid'oison.

c) C'est sans doute dur le terrain sentimental (par rapport à la Comtesse) que le Comte est le grand perdant

L'ambiguïté de l'attitude de la Comtesse laisse entendre que son mari l'a perdue et que son cœur est pris par Chérubin :
     - Jeu de scène / ruban que Chérubin s'empresse de récupérer.
     - L'ambiguïté de la réplique de la Comtesse à la phrase du Comte : "ils m'ont traité comme un enfant - Ne le regrettez pas, Monsieur le Comte" = peut-être que le Comte n'aurait rien à perdre d'être traité par elle comme un enfant qu'est encore Chérubin.
     - Didascalie : la Comtesse "absorbée".

Malgré le pardon qu'elle a accordé à son mari, la Comtesse apparaît bel et bien amoureuse de Chérubin.

C'est donc sans doute sur le plan amoureux que le Comte est le plus grand perdant : la fin de la comédie est la porte ouverte à La Mère coupable, dernière pièce de la trilogie, où l'on découvrira que la Comtesse a eu, plus tard, un enfant de Chérubin.





Conclusion

    La scène finale du Mariage de Figaro est joyeuse, et Figaro s'en tire bien, mais du point de vue de la morale, la signification de cet épisode est sans doute plus complexe : rappeler les différents points que l'on vient d'évoquer.
    Ouverture : citer pour preuve de cette absence de morale, quelques lignes du Vaudeville final où il est fait l'éloge du badinage et de l'infidélité.

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Merci à Anne-Laure pour cette analyse sur la scène 19 de l'acte V de Le Mariage de Figaro de Beaumarchais