Le Neveu de Rameau

Denis Diderot






Plan de la fiche sur Le Neveu de Rameau de Diderot :
Introduction
Texte étudié
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion




Introduction

    Denis Diderot (1713-1784) est un des philosophes des Lumières à l’origine et directeur de l’Encyclopédie. Il a élaboré le drame au théâtre. Il a été condamné par le parlement pour impiété. Il a écrit : Le rêve de d’Alembert, Lettres sur les aveugles et Paradoxe sur le comédien entre autres.

    Le Neveu de Rameau est un dialogue écrit par Denis Diderot entre 1762 et 1773. Le Neveu de Rameau est une discussion entre Moi, le narrateur, philosophe, et Lui, Jean-François Rameau, neveu du célèbre compositeur Jean-Philippe Rameau.

Denis Diderot
Denis Diderot




Texte étudié

LUI. Mais je crois que vous vous moquez de moi ; monsieur le philosophe, vous ne savez pas à qui vous vous jouez ; vous ne vous doutez pas que dans ce moment je représente la partie la plus importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les états ou se sont dit à eux-mêmes ou ne sont pas dit les mêmes choses que je vous ai confiées ; mais le fait est que la vie que je mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où vous en êtes, vous autres. Vous croyez que le même bonheur est fait pour tous. Quelle étrange vision ! Le vôtre suppose un certain tour d'esprit romanesque que nous n'avons pas ; une âme singulière, un goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu ; vous l'appelez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde. En a qui peut. En conserve qui peut. Imaginez l'univers sage et philosophe ; convenez qu'il serait diablement triste. Tenez, vive la philosophie ; vive la sagesse de Salomon : boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes, se reposer dans des lits bien mollets. Excepté cela, le reste n'est que vanité.
MOI. Quoi, défendre sa patrie ?
LUI. Vanité. Il n'y a plus de patrie. Je ne vois d'un pôle à l'autre que des tyrans et des esclaves.
MOI. Servir ses amis ?
LUI. Vanité. Est-ce qu'on a des amis ? Quand on en aurait, faudrait-il en faire des ingrats ? Regardez-y bien, et vous verrez que c'est presque toujours là ce qu'on recueille des services rendus. La reconnaissance est un fardeau ; et tout fardeau est fait pour être secoué.
MOI. Avoir un état dans la société et en remplir les devoirs ?
LUI. Vanité. Qu'importe qu'on ait un état, ou non ; pourvu qu'on soit riche ; puisqu'on ne prend un état que pour le devenir. Remplir ses devoirs, à quoi cela mène-t-il ? A la jalousie, au trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu'on s'avance ? Faire sa cour, morbleu ; faire sa cour ; voir les grands ; étudier leurs goûts ; se prêter à leurs fantaisies ; servir leurs vices ; approuver leurs injustices. Voilà le secret.
MOI. Veiller à l'éducation de ses enfants ?
LUI. Vanité. C'est l'affaire d'un précepteur.
MOI. Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige ses devoirs ; qui est-ce qui en sera châtié ?
LUI. Ma foi, ce ne sera pas moi ; mais peut-être un jour, le mari de ma fille, ou la femme de mon fils.
MOI. Mais si l'un et l'autre se précipitent dans la débauche et les vices.
LUI. Cela est de leur état.
MOI. S'ils se déshonorent.
LUI. Quoi qu'on fasse, on ne peut se déshonorer, quand on est riche.
MOI. S'ils se ruinent.
LUI. Tant pis pour eux.
MOI. Je vois que, si vous vous dispensez de veiller à la conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous pourriez aisément négliger vos affaires.
LUI. Pardonnez-moi ; il est quelquefois difficile de trouver de l'argent ; et il est prudent de s'y prendre de loin.
MOI. Vous donnerez peu de soins à votre femme.
LUI. Aucun, s'il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois, qu'on puisse avoir avec sa chère moitié, c'est de faire ce qui lui convient. A votre avis, la société ne serait-elle pas fort amusante, si chacun y était à sa chose ?
MOI. Pourquoi pas ? La soirée n'est jamais plus belle pour moi que quand je suis content de ma matinée.
LUI. Et pour moi aussi.
MOI. Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs amusements, c'est leur profonde oisiveté.
LUI. Ne croyez pas cela. Ils s'agitent beaucoup.
MOI. Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent jamais.
LUI. Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse excédés.
MOI. Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un besoin.
LUI. Tant mieux, le besoin est toujours une peine
MOI. Ils usent tout. Leur âme s'hébète. L'ennui s'en empare. Celui qui leur ôterait la vie, au milieu de leur abondance accablante, les servirait. C'est qu'ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s'émousse le plus vite. Je ne méprise pas les plaisirs des sens ; j'ai un palais aussi, et il est flatté d'un mets délicat, ou d'un vin délicieux ; j'ai un cœur et des yeux ; et j'aime à voir une jolie femme. J'aime à sentir sous ma main la fermeté et là rondeur de sa gorge ; à presser ses lèvres des miennes ; à puiser la volupté dans ses regards, et à en expirer entre ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de débauche, même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas. Mais je ne vous dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné un conseil salutaire, fait une lecture agréable ; une promenade avec un homme ou une femme chère à mon cœur ; passé quelques heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli les devoirs de mon état ; dit à celle que j'aime quelques choses tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon col. Je connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que je possède. C'est un sublime ouvrage que Mahomet ; j'aimerais mieux avoir réhabilité la mémoire des Calas. Un homme de ma connaissance s'était réfugié à Carthagène. C'était un cadet de famille, dans un pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa mère, trop faciles, de tout ce qu'ils possédaient, les avait expulsés de leur château, et que les bons vieillards languissaient indigents, dans une petite ville de la province. Que fait alors ce cadet qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la fortune au loin, il leur envoie des secours ; il se hâte d'arranger ses affaires. Il revient opulent. Il ramène son père et sa mère dans leur domicile. Il marie ses sœurs. Ah, mon cher Rameau ; cet homme regardait cet intervalle, comme le plus heureux de sa vie. C'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait : et moi, je sens en vous faisant ce récit, mon cœur se troubler de joie, et le plaisir me couper la parole.
LUI. Vous êtes des êtres bien singuliers !
MOI. Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n'imaginez pas qu'on s'est élevé au- dessus du sort, et qu'il est impossible d'être malheureux, à l'abri de deux belles actions, telles que celle-ci.
LUI. Voilà une espèce de félicité avec laquelle j'aurai de la peine à me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais à votre compte, il faudrait donc être d'honnêtes gens ?
MOI. Pour être heureux ? Assurément.
LUI. Cependant, je vois une infinité d'honnêtes gens qui ne sont pas heureux ; et une infinité de gens qui sont heureux sans être honnêtes.
MOI. Il vous semble.


Extrait de "Le neveu de Rameau" - Diderot




Annonce des axes

I. L’aspect argumentatif
1. Des jeux de contraste
2. Effet sur le lecteur

II. La conception du bonheur
1. Conception de Lui : épicurienne
2. Conception de Moi : vertueuse, traditionnelle
3. La conception de Diderot



Commentaire littéraire

I. L’aspect argumentatif

1. Des jeux de contraste

- Dialogue opposant les arguments des deux personnages.
- Epuisement des arguments de Lui : au départ tirade puis petites phrases.
- Accroissement des arguments chez Moi à la fin du texte : sa tirade et son argumentation sont plus fortes.
- Opposition des champs lexicaux.
- Construction de l’argumentation des tirades : chez Lui = désordonnée, sans exemple, provocateur / chez Moi = rhétorique ordonnée et traditionnelle : thèse, argument, exemple.
- Reprise des termes de Lui par Moi mais avec plus de force : « Vous êtes des êtres bien singuliers ! » « Vous êtes des êtres bien à plaindre […] ».


2. Effet sur le lecteur

- But : faire réfléchir : Qu’est-ce que les Lumières ? par Kant illustre cet esprit typique des Lumières.
- Arguments plus puissants chez Moi marque une prise de position.
- Recherche d’éducation sociale de l’individu.
- L’utilisation de Moi pour la conception vertueuse entraîne une identification avec le lecteur.
- Les arguments brutaux chez Lui, les phrases verbales et les parallélismes contribuent à créer une personnalité agressive au personnage.
- La forme du dialogue argumentatif permet d’aborder différents points de vue.



II. La conception du bonheur

1. Conception de Lui : épicurienne

- Conception en plaisirs et non en devoirs, individualiste et matérialiste, refus de toutes valeurs = libertin => champ lexical du plaisir + chiasme ; énumération : « boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes, se reposer dans des lits bien mollets ».
- Conception provocatrice car remise en cause de la conception chrétienne, altruiste et vertueuse, remise en cause même de la société : « Tant pis pour eux » + phrases courtes + je = égoïsme => gradation « à la jalousie, au trouble, à la persécution » ; questions rhétoriques : réponses évidentes selon Lui ; généralisation on, nous et ils + phrases exclamatives et infinitif = provocation.


2. Conception de Moi : vertueuse, traditionnelle

- Conception traditionnelle, non basée sur le plaisir personnel : les plaisirs usent = champ lexical de l’usure ; allusion à Voltaire ; exemple comme un conte => récompense : idéal de l’honnête homme ; critique de la superficialité : « il vous semble ».
- Plaisirs et morale compatibles : concession + gradation épicurienne ; énumération avec un mélange d’actions morales et des plaisirs.


3. La conception de Diderot

- Biographie : quitte les milieux traditionnels pour une vie étudiante tourmentée + liaisons, refus des conventions sociales.
- Dans le texte : valeurs vertueuses sans refus de l’épicurisme : il a dit dans la lettre du 1er Novembre 1759 : « les passions ne sont pas mauvaises ».
- Conflit avec l’Eglise : Encyclopédie avec d’Alembert interdite, publication La Religieuse qui critique le pouvoir catholique sur les femmes dans les couvents.
- Aspects antithétiques de Diderot, du même personnage, favorisé par le dialogue (très utilisé par Diderot).





Conclusion

      Aspect multiple favorisé par le dialogue, références : Mme du Chatelet, les bons Troglodytes = Moi. Est-ce que le dialogue argumentatif est une solution pour que l’homme pense par lui-même ?

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Merci à Mathilde pour cette analyse sur Le Neveu de Rameau de Diderot