La Pluie

Paul Claudel





Introduction :

C'est en découvrant Les Illuminations de Rimbaud que Paul Claudel se mit à écrire plusieurs poèmes (Connaissance de l'Est).
Paul Claudel était catholique, c'est pourquoi il s'inspire de la bible pour écrire des textes de théâtre comme Le Soulier de Satin. Ce premier recueil poétique sera suivi des Cinq Grandes Odes en 1910 qui laissera s'épanouir le souffle de la poésie lyrique et chrétienne de Claudel.



Lecture du texte

La Pluie

Par les deux fenêtres qui sont en face de moi, les deux fenêtres qui sont à ma gauche, et les deux fenêtres qui sont à ma droite, je vois, j’entends d’une oreille et de l’autre tomber immensément la pluie. Je pense qu’il est un quart d’heure après midi : autour de moi, tout est lumière et eau. Je porte ma plume à l’encrier, et jouissant de la sécurité de mon emprisonnement, intérieur, aquatique, tel qu’un insecte dans le milieu d’une bulle d’air, j’écris ce poème.
Ce n’est point de la bruine qui tombe, ce n’est point une pluie languissante et douteuse. La nue attrape de près la terre et descend sur elle serré et bourru, d’une attaque puissante et profonde. Qu’il fait frais, grenouilles, à oublier, dans l’épaisseur de l’herbe mouillée, la mare ! Il n’est pas à craindre que la pluie cesse ; cela est copieux, cela est satisfaisant. Altéré, mes frères, à qui cette très merveilleuse rasade ne suffirait pas. La terre a disparu, la maison baigne, les arbres submergés ruissellent, le fleuve lui-même qui termine mon horizon comme une mer paraît noyé. Le temps ne me dure pas, et, tendant l’ouïe, non pas au déclenchement d’aucune heure, je médite le ton innombrable et neutre du psaume.
Cependant la pluie vers la fin du jour s’interrompt, et tandis que la nue accumulée prépare un plus sombre assaut, telle qu’Iris du sommet du ciel fondait tout droit au cœur des batailles, une noire araignée s’arrête, la tête en bas et suspendue par le derrière au milieu de la fenêtre que j’ai ouverte sur les feuillages et le Nord couleur de brou. Il ne fait plus clair, voici qu’il faut allumer. Je fais aux tempêtes la libation de cette goutte d’encre.


Paul Claudel


Commentaire littéraire

I- Un poème descriptif

Le cadre spatial est défini dès la première phrase du poème La Pluie : la fenêtre trace un cadre et délimite la description qu'elle annonce. On tend vers un hyper-réalisme car la description va être précise.
• Le jeu des contraires (les antonymes)
      - le grand et le petit : la nue / la goutte
      - l'élémentaire et le familier : pluie, eau, terre / plume, encrier...
      - le haut et le bas: terre / nue
      - le vertical et l'horizontal : descend / termine mon horizon
      - l'intérieur et l'extérieur : va et vient entre la fenêtre - vue sur l'extérieur - et la pièce dans laquelle se trouve le poète.
• Le champ lexical de l'eau
• Approche de la réalité : désir d'appréhender le monde dans sa globalité > tout a un contraire (Connaissance de l'Est - découvre une autre partie du monde )
• Phrase descriptive juxtaposée, sauf « cependant » qui rompt la structure uniforme. Structure binaire dans les phrases « et », souci de précision.



II- Une description poétique

• richesse symbolique de l'eau : rêverie poétique
      - source de vie : liquide amniotique, 80% de l'homme
      - moyen de purification : ablution
      - centre de régénérescence
• Image érotique/guerrière : union amoureuse ciel/terre reliée au lexique de la guerre « attrape », « attaque puissante »
• Références à la Genèse : eau envisagée dans sa fonction reproductive, elle est féconde = acte de créateur du poète que l'on voit en train d'écrire « j'écris ce poème » achèvement dans la « goutte d'encre ».
• Figure du poète :
      - intermédiaire monde-poème,
      - médiateur intérieur-extérieur, enfermé « enfermement, intérieur, bulle d'air » et hors du temps « le temps ne dure pas », relié au monde par la fenêtre.
      - relie la pluie et l'encre, métaphore qui unie le monde et le poème réalisé



Conclusion :

Dans le poème en prose La Pluie, nous pouvons voir la mise en scène du poète dans son activité de créateur : dire " le poème ", c'est faire (le poème). Ainsi le poème est d'abord lu comme la description d'un univers familier puis comme le manifeste d'un acte de création.
Tout nous invite à lire ce poème comme une mise en scène allégorique (allégorie = expression d'une idée par une métaphore animée ; elle permet une mise scène habile des idées qui sous cette forme prennent vie et se personnalisent). Création du Monde (la Genèse) à relier avec la création poétique que le poète célèbre.





Retourner à la page sur l'oral du bac de français !


Merci à Anis pour cette fiche