a) La fermeté (relative) de sa résolution
- Volonté de recul : passage du tutoiement au vouvoiement. Détachement
: « cet » (l.21), différencie passion et amant (l.11 à 13). « enfin
revenue » l.31.
- Un ton décidé : les impératifs (« souvenez-vous » l.31). « je » :
puissance sur elle-même : « je veux », présent, elle
décide, « je ne veux plus rien de vous » (l.35) : détermination, « je
connais » l.31.
- Place du temps : un futur « asile » : (l. 3: 3
futurs: déjà une
nuance « peut être » qui s’oppose à la
fermeté. « quelques
temps » flou + conditionnel. « je vous méprise ;
indifférence ; je ne me souviens » (l.5-10) : ton
résolu, mais tout est nuancé par
le « lorsque » (l.6). Futur : anticipation, elle n’en
est pas là. « que lorsque je veux » l.9 : emprise sur elle
même
qu’elle n’a pas encore.
b) Le tableau de l’amant en négatif: mépris ou reproche ?
- « reproche » (l. 4 et 31). Menace voilée de suicide, reproche
implicite de l’indifférence de son amant : « sans beaucoup
de déplaisir » (l.35) (« votre indifférence m’est
insupportable »). Pas de morale : seule philosophie : l’indifférence
est condamnable.
- Une victoire sans gloire: « je demeure » (l.10): concession,
anaphores binaires « j’étais », formes restrictives:
justification, énumération
de circonstance atténuantes : proie facile. Passé composé,
imparfait : révolu. « peu de vanité » l.13 :
un euphémisme
(honte).
- Amant méprisable : « que je vous méprise » (l.6), « vos
procédés injustes » (l.5) : manigance et manipulation. « trahison » l.7
; « infidélité » l.31. Dupeur : « tout le monde » :
elle transfère ainsi sa responsabilité.
=> Le message est explicite : l’image que Mariane veut donner d’elle,
la part d’auto-persuasion
2. … mais qui traduit encore le trouble et l’égarement de l’auteur.
a) Un combat intérieur : l’abandon. Hypocoristique
- Digression: Réminiscences des sentiments. « enchantement » :
magie, « charme, beauté, du bien, faveur, amour » (l.17-21):
nostalgie. L.27 : l’hypothèse du bonheur contredit tout, « toujours » (l.29)
contre « enfin » (l.21). « souffrir » l.29 : double sens ? égoïsme implicite de l’amant.
- « donner » : une offrande (l.11). douleur qu’elle
chérie: « tous
mes plaisirs et toutes mes douleurs » (l.8) (plaisir 1er). Exprimer
sa passion encore vivace : exutoire.
- Combat intérieur. « mais » se ressaisit « enfin ».
lumière. « j’y parviendrais » (l.32): combat,
promesse de victoire. « il faut vous quitter » :
la forme impersonnelle atténue : fatalité, dépit…
«
ne plus penser… même ne plus écrire» : ironie ?
b) Contradictions, auto persuasion
- Démentis, contradictions, répétitions (l.36). « je
sais que je ne vous aime pas » illocutoire.
«
encore un peu trop » (l.30). l.3-10 : période style oral,
conjurer le sort, « que » : imprécations. « afin
de ne plus retomber » (l.26). « que
je me suis promise » l.27 Forme réfléchie : « j’écris
moins pour vous que pour moi même ». Là encore, pas sûr : « ou » (l.34) :
possibilité d’un échec (=>suicide).
- Egarement : Ton pas homogène altère détermination (très
longue période finale qui s’essouffle). « je demeure » (l.10)
contre instabilité. Impact implicite de l’amant : « si vivement
touchée » l.5, « tous mes plaisirs » (l.8) « grand
avantages » (l.10). « grand, extrême » (.l.22-23) : trouble.
Interjection l.27
- Une lettre de rupture ? fin : la brèche du doute, point d’orgue,
elle s’adresse à elle-même. Elle garde les dernières
lettres, contrairement à la tradition de rupture (Laclos).
3. Guilleragues : une vision désabusée de l’amour
a) Stéréotypes féminins : faiblesse, contradictions
- Une lettre de dépit : « ha ! que j’eusse été heureuse… »
- Fragilité : « si vivement touchée »
- Absence de volonté : « peut être plus tranquille dans
quelques temps », « je me souviens de vous… » + doutes,
contradictions, auto persuasion.
- L’égarement : combat intérieur, expression de la passion
: femme = éternelle sentimentale
- « vous avez de grand avantages sur moi » ; « mes faiblesses » :
la supériorité quasi-explicite de l’homme sur sa maîtresse.
b) La passion est aliénation
Vue radicalement pessimiste de l’amour, la même que chez La Rochefoucauld :
- Les contradictions inhérentes à l’âme humaine : « nous
sommes plus près d’aimer ceux qui nous haïssent que ceux
qui nous aiment plus que nous le voulons ».
- Le moteur de l’amour est la tromperie : « on est quelquefois
moins malheureux d’être trompé de ce qu’on aime, que
d’en être détrompé »/« Je ne
cherchais pas à être éclaircie ; ne suis-je pas malheureuse
de n’avoir
pu vous obliger à prendre quelque soin de me tromper ? » (lettre
V). Registre de la manipulation : « procédés injustes, trahison,
infidélité »
- L’amour foncièrement égoïste : « tous
mes plaisirs, donné une passion, enchantement » : différenciation
amant et amour. « le plaisir de l’amour est d’aimer,
et l’on
est plus heureux par la passion que l’on a que par celle que l’on
donne »/« J’ai éprouvé que vous m’étiez
moins cher que la passion » (lettre V). Et puis une « histoire
qui finit mal », vision pessimiste de l’amant coureur.
- Une illusion qui se dissipe toujours : « l’amour, aussi
bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement perpétuel, et il
cesse de vivre, dès qu’il cesse d’espérer ou de craindre ».
Le point d’orgue de la question finale, un amour qui s’asphyxie.
=> passion = aliénation. Folie : « une passion qui m’a
fait perdre la raison » l.11-12 ; « je suis une
folle » l.36,
style pas homogène, rythme qui suggère l’égarement :
abdication de la raison.
Conclusion
Ces lettres marquent le début d’un genre : le roman épistolaire
(18ème).
Un homme à l’origine de ce « chant de l’amour
trahi ». Qualité de la langue, la structure est apparemment simple mais en réalité elle
est extrêmement étudiée : remarquable illusion de naturel.
Lettre: miroir narcissique, construction du moi. Elle est intéressante
dans le portrait en creux et le contraste qu’elle présente. Expression
des sentiments, moyen d’entrer presque en tant que « voyeur » dans
l’intimité du personnage.