Prologue de Une saison en enfer

Arthur Rimbaud




Introduction

Le recueil Une Saison en enfer de Arthur Rimbaud commence par un texte sans titre, le prologue. Ce texte est une introduction amorçant la suite du recueil.
Ce texte recèle toutes les caractéristiques de la figure du poète à l'époque.


Lecture du texte



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Lu par Vincent Planchon - source : litteratureaudio.com




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            "Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient.
            Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l'ai trouvée amère. - Et je l'ai injuriée.
            Je me suis armé contre la justice.
            Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été confié !
            Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine. Sur toute joie pour l'étrangler j'ai fait le bond sourd de la bête féroce.
            J'ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J'ai appelé les fléaux, pour m'étouffer avec le sable, avec le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie.
            Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot.
            Or, tout dernièrement, m'étant trouvé sur le point de faire le dernier couac ! j'ai songé à rechercher le clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit.
            La charité est cette clef. - Cette inspiration prouve que j'ai rêvé !
            "Tu resteras hyène, etc...," se récrie le démon qui me couronna de si aimables pavots. "Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux."
            Ah ! j'en ai trop pris : - Mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée ! et en attendant les quelques petites lâchetés en retard, vous qui aimez dans l'écrivain l'absence des facultés descriptives ou instructives, je vous détache des quelques hideux feuillets de mon carnet de damné.

     Arthur Rimbaud


Annonce des axes


Commentaire littéraire

I. Les différents genres littéraires présents et leurs portées

1. Une prose en quête d'effets poétiques

La disposition du texte est peu courante : le texte est formé de 11 courts paragraphes contenant rarement plus d'une phrase. Le texte est en prose, mais les fréquents alinéas et les paragraphes très courts, presque tels des vers, rappellent la composition des vers libres en poésie.
Il y a du rythme dans le texte et des sonorités étudiées : "où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient" : chiasme et assonance en "ou".
La phrase "Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux" rappelle un alexandrin. 
De nombreuses figures de style montrent que ce texte est travaillé : métaphores ('bond sourd de la bête féroce'), parallélismes, anaphores ("Je me suis..."). Plusieurs allégories comme "mon trésor" représentent l'âme, la spiritualité, conscience que Rimbaud confia à deux "sorcières" qui représentent la misère et la haine.
Il y a également de nombreuses apostrophes, interjections, et phrases exclamatives.

2. Le dramatique issu du théâtre

Le texte est également un dialogue, qui rappelle une scène théâtrale. C'est un discours entre je et son démon qui appartient au registre tragique.
Les apostrophes, les interjections, les phrases exclamatives rappellent également une scène de théâtre.
Expressions familières ("dernier couac", "j'ai joué de bon tours"), propositions sans verbe conjugué ("Mais, cher Satan, [...], une prunelle moins irritée !") -> style oral. Ce style oral montre la volonté de Rimbaud de théâtraliser le texte afin de toucher le lecteur par la spontanéité et la simplicité des répliques.

3. Un préambule de récit autobiographique

Une dédicace à Satan.
"des quelques hideux feuillets de mon carnet de damné." (fin du texte) montre un récit parlant de soi.
Fragment de vie de Rimbaud : la présence du je, une chronologie sélective des souvenirs, des écarts temporelles ("Jadis", "un soir", "tout dernièrement").
Rimbaud, en se remémorant son passé, tente
Rimbaud évoque des expériences très personnelles et comment elles ont forgé son caractère ("Je me suis armé contre la justice"), même si le caractère bref du texte ne lui permet de rentrer dans les détails comme le ferait une autobiographie classique.
=> Bilan introspectif de périodes vécues. Pour bien comprendre tout ce que Rimbaud relate dans ce texte, il est nécessaire de se référer à sa biographie.



II. Un aperçu de la vie de Rimbaud

Le poète raconte dans sa narration au passé sa propre existence. La progression est balisée par des indicateurs temporels.

1. Une enfance heureuse et insouciante

Le premier mot du texte, "Jadis", évoque un passé lointain et indéfini. L'expression "si je me souviens bien" semble indiquer que le narrateur doute de ses souvenirs et indique ainsi que l'on se situe dans une époque lointaine pour le narrateur qui pourrait être l'enfance.
"ma vie était un festin" : allégorie du bonheur de l'enfance renforcée par présence de l'amour ("où s'ouvraient tous les cœurs"), fête symbolisé par "vins".

=> Rimbaud, en une phrase, expose avec nostalgie son enfance heureuse.

2. La chute hors du paradis de l'enfance

Changement radical marqué par un indicateur temporel précis "Un soir".
Ce changement est provoqué par "la Beauté" (avec une majuscule). Qui est-elle ? Une femme ? Divinité féminine fascinante mais terrifiante car il l'a trouvé amère et l'injurie. Ce deuxième paragraphe est donc en opposition avec le premier où tout ne semble n'être que bonheur.
La Beauté pourrait être la poésie traditionnelle : ce passage symbolique pourrait donc faire allusion au moment où Rimbaud s'est reconnu poète.

3. Un enfer vicieux, le printemps

Répétition du "je". Les actes et les réflexions sont majoritairement au passé composé : bilan introspectif.
Rimbaud semble être en plein désarroi. Il se confie à des êtres malveillants "Ô sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été confié !".
Rimbaud semble s'imposer la souffrance et s'interdire le bonheur ("Sur toute joie pour l'étrangler j'ai fait le bond sourd de la bête féroce.", "Le malheur a été mon dieu."). Violence retournée contre lui-même ("J'ai appelé les fléaux, pour m'étouffer avec le sable, avec le sang."). Série de métaphores ("bête féroce"...).
Dégoûté de sa vie, des autres, de lui-même, il a perdu confiance, le goût de vivre.
=> Par de nombreuses figures style et d'images brèves et violentes, Rimbaud explique l'enfer qu'il s'est imposé à lui-même.

4. Un renouveau ?

Nouveau changement indiqué par " Or, tout dernièrement". Le narrateur a été "sur le point de faire le dernier couac" : il a été sur le point de mourir, allusion plus que probable à la crise de Bruxelles (Rimbaud tire 2 coups de feu sur son ami Verlaine).
Rimbaud veut retrouver le bonheur de son enfance ("j'ai songé à rechercher le clef du festin ancien"). Reprise du mot "festin" qui indique donc ici le bonheur de son enfance. Rimbaud veut reprendre l'"apétit", donc retrouver goût à la vie.
" Cette inspiration prouve que j'ai rêvé !" : "charité" caractérisée comme un rêve donc comme une utopie mensongère. Sa pensée de revenir au bonheur ancien est donc vite rejetée. De plus, la charité représente les valeurs chrétiennes. Ces valeurs sont donc rejetées ici au profit de celles du démon : le péché.
"Tu resteras hyène, etc...," Un dialogue s'engage entre le narrateur et "le démon", prouvant ainsi que le démon a une emprise définitive sur la vie de Rimbaud. "aimables pavots" : aimables a une connotation positive qui semble indiquer que Rimbaud accepte ce dialogue avec le mal.
"Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux." : le démon encourage Rimbaud à vivre dans le péché. Le fait que le démon tutoie Rimbaud et que Rimbaud vouvoie le démon indique une relation de domination.
"Ah ! j'en ai trop pris" semble marquer le fait que Rimbaud a conscience d'avoir exagéré.
A la fin du texte, Rimbaud renonce définitivement au démon : "je vous détache des quelques hideux feuillets de mon carnet de damné", marquant ainsi son envie de se détacher de Satan.
Cependant, "en attendant les quelques petites lâchetés en retard" montre avec humour que Rimbaud a conscience qu'il y aura des rechutes.


Conclusion

Dans ce prologue de Une saison en enfer, Rimbaud  prend le parti de mélanger les tons : le langage familier côtoie le langage soutenu, la désinvolture côtoie le sérieux...
Avec cette introduction qui ouvre le recueil, Rimbaud affiche ses intentions de dérouter et de surprendre en rejetant la Beauté, allégorie de la poésie classique.







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