Tableau de Paris

Louis-Sébastien Mercier - 1781

Les femmes écrivains - Chapitre 845

De "Les femmes en tout temps ont été jalouses..." à "...exiger des femmes un perpétuel aveu d’infériorité."




Introduction

    Louis-Sébastien Mercier (1740 - 1814), qui se nommait lui-même « le plus grand livrier de France » peut être considéré comme le grand reporter du XVIIIème siècle. Poète, journaliste, écrivain, il a vécu sous plusieurs régimes politiques allant de la monarchie, à l'Empire en passant par la constituante, la Convention et le Directoire.
    En 1781, il entame son fameux « Tableau de Paris », une description des mœurs de la capitale, un « inventaire et description dramatique de la vie parisienne » sa ville natale. Partant sur deux tomes, et devant le vif succès, il en est à huit en 1783 et passera à douze tomes en 1788. Entre temps, devant certaines menaces, ayant peur d'être mal jugé (la rumeur parisienne disait que son ouvrage était attribué à plusieurs auteurs), il quitte Paris pour la Suisse. Il meurt le 25 avril 1814, entre l'abdication de Napoléon et l'arrivée de Louis XVIII, ayant ces propos parus dans l'an 2440 « hommes de tous pays, enviez mon destin : né sujet, je suis mort républicain ».


Lecture de l'extrait

    Les femmes en tout temps ont été jalouses parmi nous de faire l'agrément des sociétés. Eh ! pourquoi serait-il défendu à l'esprit de passer par une belle bouche ? De là à la culture des lettres, il n'y avait qu'un pas. Les conversations roulant sur les livres et les ouvrages de théâtre, les femmes qui n'ont point à remplir les états pénibles de la vie civile, au sein de leur doux loisir, ont dit : Faisons des livres.

    Si l'on ne défend point aux femmes la musique, la peinture, le dessin, pourquoi leur interdirait-on la littérature ? ce serait dans l'homme une jalousie honteuse que de repousser la femme dans l'ignorance, qui est un véritable défaut avilissant. Quand un être sensible a reçu de la nature une imagination vive, comment lui ravir le droit d'en disposer à son gré ?

    Mais voici le danger. L'homme redoute toujours dans la femme une supériorité quelconque ; il veut qu'elle ne jouisse que de la moitié de son être. Il chérit la modestie de la femme ; disons mieux, son humilité, comme le plus beau de tous ses traits ; et comme la femme a plus d'esprit naturel que l'homme, celui-ci n'aime point cette facilité de voir, cette pénétration. Il craint qu'elle n'aperçoive en lui tous ses vices et surtout ses défauts.

    Dès que les femmes publient leurs ouvrages, elles ont d'abord contre elles la plus grande partie de leur sexe, et bientôt presque tous les hommes. L'homme aimera mieux toujours la beauté d'une femme que son esprit ; car tout le monde peut jouir de celui-ci.

    L'homme voudra bien que la femme possède assez d'esprit pour l'entendre, mais point qu'elle s'élève trop, jusqu'à vouloir rivaliser avec lui et montrer égalité de talent ; tandis que l'homme exige pour son propre compte un tribut journalier d'admiration.

    Ces sentiments, cachés dans le cœur de tous les hommes, se réveillent avec force quand ils sont en masse. Par exemple, les pièces que les femmes donnent au théâtre sont jugées avec une rigueur excessive. Il n'y a qu'un seul homme qui souffre : c'est l'amant ; et cette idée-là même rend plus sévères les autres spectateurs.

    La galanterie n'existe donc pas dans le public rassemblé pour juger les productions d'une femme, il s'en faut bien : comme chacun voudrait être l'amant, nul n'est ami alors ; et tous les hommes ont une disposition secrète à rabaisser la femme qui veut s'élever jusqu'à la renommée. Cet amour-là leur déplaît ; car c'est bien assez d'être subjugué par la beauté, sans l'être encore par les talents. D'ailleurs, comme la femme est assez inexorable quand elle juge ce qu'elle n'aime pas, les femmes auteurs payent, ce jour-là, pour tout leur sexe. Un triomphe éclatant serait fort alarmant pour l'orgueil et pour la liberté des hommes.

    Comme il n'y a rien de plus éloigné de la femme que la véritable humilité, c'est là précisément la vertu que l'homme voudrait lui inspirer, et c'est à celle-là même qu'elle se refuse le plus constamment. La femme se ressouvient toujours de ses privilèges, même en oubliant ses devoirs. Ainsi, à travers tous les compliments dont l'homme accable une femme, il craint ses succès, il craint que sa fierté n'en augmente et ne mette un double prix à ses regards. L'homme veut subjuguer la femme tout entière, et ne lui permet une célébrité particulière que quand c'est lui qui l'annonce et qui la confirme. Il consent bien qu'elle ait de la réputation, pourvu qu'on l'en croie le premier juge et le plus proche appréciateur.

    Une femme qui écrit doit faire exception, on en conviendra ; car les devoirs d'amante, d'épouse, de mère, de sœur, d'amie, souffrent toujours un peu de ces ingénieuses distractions de l'esprit, et l'homme tremble que les qualités du cœur ne viennent à se refroidir au milieu de l'enchantement de la renommée. Il désire, enfin, qu'elle ne soit susceptible que d'une sorte d'enchantement : de celui-là que l'homme voudrait inspirer exclusivement.

    Encore si les femmes s'emparaient de la science ; mais non, elles prennent les légèretés, les finesses, le sentiment, les grâces originales de l'imagination, la peinture de nos défauts, et elles font tout cela sans études, sans collèges, et sans académie. Elles devinent le pédant à la troisième phrase, et trouvent de l'esprit à celui qui a placé à propos un silence. Voilà ce que ne pardonne pas la tourbe médiocre des esprits, qui voudrait exiger des femmes un perpétuel aveu d'infériorité.


Tableau de Paris - Louis-Sébastien Mercier- Extrait du chapitre 845




Commentaire littéraire

I. Mercier définit la femme comme une personne avec du potentiel non exploité

Mercier dans ce texte décrit la condition féminine de son époque, la difficulté d'accéder à l'éducation aux lettres et à la pensée autonome des femmes, travail de l'écriture pour une femme.
Evoque la situation difficile d'une femme auteur -> opposition des hommes et des femmes, condition féminine > question de l'homme > l'humanité.
Ce texte est un questionnement sur la place des hommes et des femmes dans la société.
Le texte est construit sur l'opposition homme/femme. La tonalité est descriptive, utilisation du présent de vérité générale.
Louis-Sébastien Mercier implique le lecteur par la présence des questions rhétoriques (par exemple "pourquoi serait-il défendu à l'esprit de passer par une belle bouche ?").
Arguments de généralité en opposition avec les cas particuliers.
Louis-Sébastien Mercier décrit la situation difficile de la femme écrivain.
Champs lexicaux de la féminité, la beauté, la littérature.
Louis-Sébastien Mercier définit la femme comme une personne avec du potentiel mais dont ce dernier n'est pas exploité. Il pense également que cela est difficile pour les femmes de s'instruire et ensuite de vivre en étant une femme cultivée.


II. Mercier définit l'homme comme un être appréciant l'apparence de la femme mais qui a peur que celle-ci le surpasse

Opinion : les hommes s'opposent généralement à cette formation à la pensée par crainte d'être dépassé par les femmes et ne plus être admiré.
Louis-Sébastien Mercier définit l'homme comme une personne appréciant la beauté et le physique des femmes mais qui a peur que ces dernières le surpasse par leur intelligence.
Complexe de supériorité, crainte d'être dominé, glorieux, apprécie la beauté des femmes, aime plus leur apparence, leur physique plutôt que leur esprit.
Vices et défauts, recherche de l'admiration de la part des femmes.
Louis-Sébastien Mercier construit un texte qui ne cible pas explicitement les hommes et leurs comportements -> démarche descriptive, de démonstration avec des généralités.
Utilisation du présent de vérité générale pour faire un constat.
Vision des femmes et des hommes en s'appuyant sur leur comportement : écrivain des Lumières, démarche rationnelle, démontrer la mécanique des comportements, fait appel à la raison du lecteur, l'implique avec les questions rhétoriques.
Idée de dysfonctionnement dans les comportements, absence de cohérence.
Démarche rationnelle et aussi plus subtile avec de la persuasion qui s'appuie sur le thème de la moralité en exposant au lecteur les qualités et les défauts de l'homme qui souhaite traiter la femme comme un être inférieur -> l'homme refuse à la femme ce droit de reconnaisse, montre les défauts des deux sexes.




Conclusion

    Dans cet extrait du chapitre 845 de « Tableau de Paris », Louis-Sébastien Mercier dresse un portrait juste et rationnel de sa société contemporaine, avec une objectivité basée sur l'observation et les exemples. Il interroge le lecteur sur le rapport des hommes et des femmes en société, avec presque une démarche de sociologue.

    Ouverture : « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » par Olympe de Gouges, qui fut sa compagne durant plusieurs années.
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Merci à Marie pour cette fiche sur Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier