Turcaret

Lesage - 1709

Acte V, scènes 13 et 14 - La fin des maîtres, le règne des valets






Plan de la fiche sur l'Acte V, scènes 13 et 14 de Turcaret de Lesage :
Introduction
Lecture de l'Acte V scènes 13 et 14
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Turcaret ou le Financier, de Alain-René Lesage (1668 - 1747), est une comédie en prose en cinq actes représentée pour la première fois à la Comédie-Française en 1709.

    Le dénouement d'une comédie consiste souvent en une scène de retrouvailles ou de réconciliation : en général, elle implique des réjouissances. Ce n'est pas le cas dans ces scènes 13 et 14 de l'Acte V puisque l'on assiste à la séparation définitive des personnages, sauf des valets. En effet, après avoir dénoué les intrigues financière et amoureuse, Lesage laisse le dernier mot au couple Frontin-Lisette, porte-parole de la "leçon" de la pièce.


Lecture de l'Acte V scènes 13 et 14

Acte V

Scène 13
LA BARONNE, LE CHEVALIER, LE MARQUIS, FRONTIN, LISETTE

FRONTIN
Nous envisagions le plaisir de le ruiner ; mais la Justice est jalouse de ce plaisir-là ; elle nous a prévenus.
LE MARQUIS
Bon ! bon ! Il a de l'argent de reste pour se tirer d'affaire.
FRONTIN
J'en doute; on dit qu'il a follement dissipé des biens immenses. Mais ce n'est pas ce qui m'embarrasse à présent : ce qui m'afflige, c'est que j'étais chez lui quand ses associés y sont venus mettre garnison.
LE CHEVALIER
Eh bien ?
FRONTIN
Eh bien ! monsieur, ils m'ont aussi arrêté et fouillé, pour voir si par hasard je ne serais point chargé de quelque papier qui pût tourner au profit des créanciers. Ils se sont saisis, à telle fin que de raison, du billet de madame que vous m'avez confié tantôt.
LE CHEVALIER
Qu'entends-je ? Juste ciel !
FRONTIN
Ils m'en ont pris encore un autre de dix mille francs que monsieur Turcaret avait donné pour l'acte solidaire, et que monsieur Furet venait de me remettre entre les mains.
LE CHEVALIER
Eh ! pourquoi, maraud, n'as-tu pas dit que tu étais à moi ?
FRONTIN
Oh ! vraiment, monsieur, je n'y ai pas manqué ; j'ai dit que j'appartenais à un chevalier; mais, quand ils ont vu les billets, ils n'ont pas voulu me croire.
LE CHEVALIER
Je ne me possède plus ; je suis au désespoir !
LA BARONNE
Et moi, j'ouvre les yeux. Vous m'avez dit que vous aviez chez vous l'argent de mon billet : je vois par là que mon brillant n'a point été mis en gage, et je sais ce que je dois penser du beau récit que Frontin m'a fait de votre fureur d'hier au soir. Ah ! chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un pareil procédé. J'ai chassé Marine parce qu'elle n'était pas dans vos intérêts, et je chasse Lisette parce qu'elle y est. Adieu, je ne veux de ma vie entendre parler de vous.


Scène 14
LE MARQUIS, LE CHEVALIER, FRONTIN, LISETTE

LE MARQUIS, riant.
Ah ! Ah ! ma foi, chevalier, tu me fais rire. Ta consternation me divertit. Allons souper chez le traiteur et passer la nuit à boire.
FRONTIN, au chevalier.
Vous suivrai-je, monsieur ?
LE CHEVALIER, à FRONTIN.
Non, je te donne ton congé. Ne t'offre jamais à mes yeux.
LE MARQUIS et LE CHEVALIER sortent.
LISETTE
Et nous, Frontin, quel parti prendrons-nous ?
FRONTIN
J'en ai un à te proposer. Vive l'esprit, mon enfant, je viens de payer d'audace : je n'ai point été fouillé.
LISETTE
Tu as les billets ?
FRONTIN
J'en ai déjà touché l'argent, il est en sûreté ; j'ai quarante mille francs. Si ton ambition veut se borner à cette petite fortune, nous allons faire souche d'honnêtes gens.
LISETTE
J'y consens.
FRONTIN
Voilà le règne de monsieur Turcaret fini ; le mien va commencer.

Turcaret - Lesage - 1709 - Scène 13 et 14 de l'Acte V




Annonce des axes

I. La roue de la fortune
1. Le culte de l'argent
2. Argent et folie

II. La déchéance des puissants
1. Le retour de l'émotion
2. Une clairvoyance bien tardive

III. Le règne des valets
1. L'ultime fourberie
2. La victoire des "gentils" ?



Commentaire littéraire

I. La roue de la fortune

1. Le culte de l'argent

L'argent reste omniprésent dans les répliques de tous les personnages : "ruiner", "dissipé", biens immenses", "au profit", "créanciers", "billet", "dix mille francs", "acte solidaire", "argent", "mis en gage" (scène 13). Il est l'aune à laquelle les personnages mesurent leur pouvoir ou leur impuissance : Turcaret ruiné n'apparaît plus depuis la scène 10, la Baronne sort de scène dès qu'elle comprend sa ruine ("Adieu"), le Chevalier de même ("Le marquis et le Chevalier sortent"). La scène n'appartient plus qu'à ceux qui étaient les plus démunis au départ : Frontin et Lisette.


2. Argent et folie

La relation entretenue avec l'argent confine ici à la maladie. Turcaret a "follement" dépensé sa fortune (pour séduire la Baronne), la Baronne rappelle sa "fureur d'hier au soir" au Chevalier, qui affirme d'ailleurs ne plus "se posséder" (polysémie révélatrice) quand il comprend sa ruine.
Les ravages de l'argent, qui "tenait" jusque-là les personnages, apparaissent clairement. Là encore, Lesage est réaliste dans sa description des comportements humains. Le seul à rester froid au milieu de cette débâcle est le marquis. Toujours à court d'argent, il fait preuve d'un détachement unique : "Ah ! Ah ! ma foi, Chevalier, tu me fais rire", "me divertit", "Allons souper" (+ didascalie "riant"). Sans doute est-il le personnage le moins intéressé de la pièce et le plus heureux de tous...

Le dénouement montre que la fortune a changé de camp, sans raison apparente. Le seul mérite des valets aura été d'être plus cupides et malhonnêtes que leurs maîtres.


II. La déchéance des puissants

1. Le retour de l'émotion

Pendant toute la pièce, les personnages semblaient dénués de sensibilité : ils la retrouvent ici, une fois dépouillés de la fortune rêvée. Les exclamations du Chevalier ("Qu'entends-je ? Juste ciel ! ", "je suis au désespoir !") font penser à celles d'Harpagon.
La réaction de la Baronne ("Ah ! Chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un pareil procédé") pourrait ressembler à du dépit amoureux. Mais ses répliques n'évoquent guère l'amour écervelé qu'elle éprouvait naguère et restent focalisées sur l'intrigue financière : "mon billet", "mon brillant", mais jamais "mon cœur" !


2. Une clairvoyance bien tardive

Le point commun des deux aristocrates défaits, après leur haine des riches parvenus, est leur manque de lucidité. L'expression de la Baronne est édifiante : "j'ouvre les yeux" avoue-t-elle naïvement avant d'évincer le Chevalier. Quant à lui, il n'aura jamais la "révélation" des fourberies de Frontin, puisqu'il a cru ses mensonges et le renvoie pour ce qu'il croit être un manque d'habileté ("Eh ! pourquoi, maraud, n'as-tu pas dit...").

La découverte que font les aristocrates de leur propre déchéance morale est intéressante. Le Chevalier a manqué à son rang en mentant si effrontément. Et la Baronne, elle, va redevenir la veuve désargentée qu'elle était avant de rencontrer Turcaret. C'est un "retour à la case départ" pour ces deux personnages censés incarner l'élite de la société d'alors.


III. Le règne des valets

1. L'ultime fourberie

Frontin a inventé une nouvelle monnaie : l'audace ("je viens de payer d'audace" = avec de l'audace), ou "l'esprit" ("Vive l'esprit"), qui est à l'origine de sa fortune.
Les indices de la fourberie abondent et auraient dû alerter le Chevalier. Voir l'entrée de Frontin dans la scène précédente, ses exagérations ("ce qui m'afflige", "Oh ! vraiment, Monsieur"), les détails inventés pour faire passer le mensonge, le suspens ménagé ("Mais ce n'est pas ce qui m'embarrasse à présent", "ils m'ont aussi arrêté et fouillé pour voir...") et son absence de réaction lorsque le Chevalier le congédie. Signe supplémentaire de malice : il parle devant la Baronne du "billet de madame" afin de discréditer définitivement son maître !


2. La victoire des "gentils" ?

L'audace de Frontin séduit le public, mais ne dissimule pas sa cupidité. On peut lire un certain sadisme dans son plaisir à constater, voire à provoquer la ruine des autres ("le plaisir de le ruiner"). Comment le croire lorsqu'il promet de "faire souche d'honnêtes gens" ? De même, sa formule teintée de mégalomanie, appuyée sur la référence à Turcaret n'augure rien de bon : le tyran, l'argent, reste en place. Enfin, alors que le couple Figaro-Suzanne dans Le Mariage de Figaro est uni par l'amour et le respect, Frontin et Lisette n'évoquent pas les sentiments. Leurs dernières répliques sont marquées par le champ lexical de l'argent ("payer", "avoir", "billets", "toucher", "argent", "avoir"…)". Les valets, après avoir ruiné leurs maîtres, ne semblent pas soucieux d'inventer une organisation sociale différente.

Le public peut-il être soulagé d'applaudir le règne nouveau de Frontin ? Rien n'est moins sûr, et Lesage s'applique ainsi à démontrer que l'argent ne corrompt pas que les riches.





Conclusion

    Le dénouement de Turcaret ou le Financier, de Lesage, est assez cynique, et met à nu les caractères des personnages. Du côté des valets, le renouveau évoqué n'est guère prometteur : Turcaret n'est pas une pièce pré-révolutionnaire qui ferait des valets un modèle d'honnêteté et de justice.

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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse des scènes 13 et 14 de l'Acte V de Turcaret de Lesage