L'Assommoir

Emile Zola

Chapitre 12 : La chute


Introduction:

     Le chapitre XII de L'Assommoir, roman naturaliste de Emile Zola, développe la longue errance de Gervaise à travers Paris, dernière étape de sa déchéance avant sa mort. Point d’orgue du discours indirect libre dans le roman, ce chapitre réunit également de nombreux motifs du roman. Dans cet extrait, Gervaise déambule à la recherche d’un client qui voudrait encore de son corps déformé par la misère. La neige s’abat sur Paris, et c’est Goujet que Gervaise va rencontrer. Zola met ici en scène la perte de Gervaise et dramatise son récit dans une rencontre dont on ne sait encore, si elle est conte de fée ou cliché mélodramatique.


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C’était une vraie tempête. Sur ces hauteurs, au milieu de ces espaces largement ouverts, la neige fine tournoyait, semblait soufflée à la fois des quatre points du ciel. On ne voyait pas à dix pas, tout se noyait dans cette poussière volante. Le quartier avait disparu, le boulevard paraissait mort, comme si la rafale venait de jeter le silence de son drap blanc sur les hoquets des derniers ivrognes. Gervaise, péniblement, allait toujours, aveuglée, perdue. Elle touchait les arbres pour se retrouver. À mesure qu’elle avançait, les becs de gaz sortaient de la pâleur de l’air, pareils à des torches éteintes. Puis, tout d’un coup, lorsqu’elle traversait un carrefour, ces lueurs elles-mêmes manquaient ; elle était prise et roulée dans un tourbillon blafard, sans distinguer rien qui pût la guider. Sous elle, le sol fuyait, d’une blancheur vague. Des murs gris l’enfermaient. Et, quand elle s’arrêtait, hésitante, tournant la tête, elle devinait, derrière ce voile de glace, l’immensité des avenues, les files interminables des becs de gaz, tout cet infini noir et désert de Paris endormi.

Elle était là, à la rencontre du boulevard extérieur et des boulevards de Magenta et d’Ornano, rêvant de se coucher par terre, lorsqu’elle entendit un bruit de pas. Elle courut, mais la neige lui bouchait les yeux, et les pas s’éloignaient, sans qu’elle pût saisir s’ils allaient à droite ou à gauche. Enfin elle aperçut les larges épaules d’un homme, une tache sombre et dansante, s’enfonçant dans un brouillard. Oh ! celui-là, elle le voulait, elle ne le lâcherait pas ! Et elle courut plus fort, elle l’atteignit, le prit par la blouse.

— Monsieur, monsieur, écoutez donc…

L’homme se tourna. C’était Goujet.

Voilà qu’elle raccrochait la Gueule-d’Or, maintenant ! Mais qu’avait-elle donc fait au bon Dieu, pour être ainsi torturée jusqu’à la fin ? C’était le dernier coup, se jeter dans les jambes du forgeron, être vue par lui au rang des roulures de barrière, blême et suppliante. Et ça se passait sous un bec de gaz, elle apercevait son ombre difforme qui avait l’air de rigoler sur la neige, comme une vraie caricature. On aurait dit une femme soûle. Mon Dieu ! ne pas avoir une fichette de pain, ni une goutte de vin dans le corps, et être prise pour une femme soûle ! C’était sa faute, pourquoi se soûlait-elle ? Bien sûr, Goujet croyait qu’elle avait bu et qu’elle faisait une sale noce.

Goujet, cependant, la regardait, tandis que la neige effeuillait des pâquerettes dans sa belle barbe jaune. Puis, comme elle baissait la tête en reculant, il la retint.

— Venez, dit-il.


Emile Zola - L'assommoir




Annonce des axes

Plan:

I - Gervaise aux abois

1- La perte des repères

L’errance de Gervaise est ici renforcée par la tempête de neige qui s’abat sur Paris. Celle-ci a un rôle narratif, elle contribue à ce que Gervaise se perde, mais aussi une valeur symbolique. Zola démarre d’ailleurs, en disant que " c’était une vraie tempête ". Peut-être faut-il y voir l’humour d’un auteur qui n’est pas dupe du subterfuge de la mise en scène.
Dans cette tempête, Gervaise se perd, est " aveuglée ", elle est " prise et roulée dans un tourbillon blafard, sans distinguer rien qui pût la guider ". L’extérieur disparaît, " tout se noyait dans cette poussière volante. Le quartier avait disparu. ", " le sol fuyait ". Une double lecture s’impose bien sûr, et la tempête montre bien que Gervaise est perdue dans la ville mais est aussi perdue pour elle-même. Elle a le sens de sa vie qu’elle avait annoncé au début du roman. C’est aussi pourquoi, elle rêve " de se coucher par terre " quand arrive Goujet.

2- La perte d’image

Si elle n’existe plus pour elle, c’est aussi parce qu’elle se projette une image d’elle-même encore pire que ce qu’elle n’est, elle accélère ainsi sa chute. Le passage au dil nous fait entrer dans l’esprit de Gervaise qui se met à la place de Goujet la regardant. Zola participe avec gaieté à cette dégradation de Gervaise puisqu’il ajoute au discours de la blanchisseuse, son talent personnel : " être vue par lui au rang des roulures de barrière, blême et suppliante " (allitération en r, hyperbole, accumulation). C’est à l’image de son ombre, une caricature de Gervaise qui est proposée dans le deuxième paragraphe, elle apparaît soûle alors qu’elle n’a pas une seule goutte de vin dans le corps. En évitant de remettre en cause cette image qu’elle projette, Zola nous fait ainsi participer au désespoir de Gervaise dont nous atteignons la limite ultime : la perte de soi.


II - Un Conte de fée ?

1- La tempête de neige

Le cliché est certain, on l’a déjà souligné. Mais cette atmosphère peut donner lieu à un événement soit féerique, soit tragique. Le décor est composé de teintes blanches aux nuances impressionnistes. " [La] pâleur de l’air ", " [la] blancheur vague ", " [le] tourbillon blafard ", " [le] voile de glace " laissent présager une révélation qui va couper ce voile aveuglant. Gervaise devine déjà l'" infini noir et désert de Paris endormi " mais ce n’est qu’avec Goujet dont l’ombre " sombre et dansante " se détache, qu’elle va retrouver espoir. Un peu comme Cosette perdue dans le noir, la mise en scène picturale de cette errance laisse attendre un événement qui pourrait être salvateur.

2- Goujet le sauveur

L’ombre de Goujet est le contraste positif de celle de Gervaise. Ses " larges épaules " laissent penser à un protecteur. Plus loin, son visage devient même féerique puisque " la neige effeuillait des pâquerettes dans sa belle barbe jaune ". Comme devant son seigneur, son maître sauveur, Gervaise baisse la tête. Goujet, laconique, a tout de suite compris sa détresse et lui porte secours sans qu’elle le lui ait demandé. C’est véritablement là, l’apparition miraculeuse du sauveur, d’autant plus miraculeuse qu’elle succède et s’oppose à celle du père Bru, rencontré auparavant, faisant la manche dans la rue. Gervaise a trouvé son guide.




Conclusion:

     Goujet ne pourra cependant pas secourir Gervaise. Leur amour est impossible. Leur histoire semble d’ailleurs plus soumise à la nécessité de la fatalité qu’à la vraisemblance psychologique. Cet extrait de L'Assommoir qui emploie des clichés narratifs le confirme et même l’exhibe. Il n’en prépare pas moins le mélodrame de leur séparation d’autant plus touchant qu’il renverse l’espoir né du miracle de leur rencontre. La magie romanesque ne peut plus rien pour Gervaise, soumise à la rude fatalité sociale.





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