Au Bonheur des dames

Emile Zola

Chapitre 4 : Le dilemme de Denise

De "lentement, la foule diminuait..." à "...des soirs de carnage."




Introduction :

     Ce texte est tiré du chapitre 4 du roman d'Emile Zola, Au Bonheur des Dames. Le 10 octobre, le magasin le Bonheur des Dames a procédé à la grande mise en vente des nouveautés d’hiver. Mouret a gagné son pari. La recette s’élève à 87 742,10 francs. Au moment de la fermeture, le magasin ressemble à un champ de bataille.


Lecture du texte

Lentement, la foule diminuait. Des volées de cloche, à une heure d'intervalle, avaient déjà sonné les deux premières tables du soir ; la troisième allait être servie, et dans les rayons, peu à peu déserts, il ne restait que des clientes attardées, à qui leur rage de dépense faisait oublier l'heure. Du dehors ne venaient plus que les roulements des derniers fiacres, au milieu de la voix empâtée de Paris, un ronflement d'ogre repu, digérant les toiles et les draps, les soies et les dentelles, dont on le gavait depuis le matin. A l'intérieur, sous le flamboiement des becs de gaz, qui, brûlant dans le crépuscule, avaient éclairé les secousses suprêmes de la vente, c'était comme un champ de bataille encore chaud du massacre des tissus. Les vendeurs, harassés de fatigue, campaient parmi la débâcle de leurs casiers et de leurs comptoirs, que paraissait avoir saccagés le souffle furieux d'un ouragan. On longeait avec peine les galeries du rez-de-chaussée, obstruées par la débandade des chaises ; il fallait enjamber, à la ganterie, une barricade de cartons, entassés autour de Mignot ; aux lainages, on ne passait plus du tout, Liénard sommeillait au-dessus d'une mer de pièces, où des piles restées debout, à moitié détruites, semblaient des maisons dont un fleuve débordé charrie les ruines ; et, plus loin, le blanc avait neigé à terre, on butait contre des banquises de serviettes, on marchait sur les flocons légers des mouchoirs. Mêmes ravages en haut, dans les rayons de l'entresol : les fourrures jonchaient les parquets, les confections s'amoncelaient comme des capotes de soldats mis hors de combat, les dentelles et la lingerie, dépliées, froissées, jetées au hasard, faisaient songer à un peuple de femmes qui se serait déshabillé là, dans le désordre d'un coup de désir ; tandis que, en bas, au fond de la maison, le service du départ, en pleine activité, dégorgeait toujours les paquets dont il éclatait et qu'emportaient les voitures, dernier branle de la machine surchauffée. Mais, à la soie surtout, les clientes s'étaient ruées en masse ; là, elles avaient fait place nette ; on y passait librement, le hall restait nu, tout le colossal approvisionnement du Paris-Bonheur venait d'être déchiqueté, balayé, comme sous un vol de sauterelles dévorantes. Et, au milieu de ce vide, Hutin et Favier feuilletaient leurs cahiers de débit, calculaient leur tant pour cent, essoufflés de la lutte. Favier s'était fait quinze francs, Hutin n'avait pu arriver qu'à treize, battu ce jour-là, enragé de sa mauvaise chance. Leurs yeux s'allumaient de la passion du gain, tout le magasin autour d'eux alignait également des chiffres et flambait d'une même fièvre, dans la gaieté brutale des soirs de carnage.

Au Bonheur des Dames - Emile Zola - Extrait du chapitre 4



Annonce des axes du commentaire littéraire


Commentaire littéraire

I. La structure du texte

1) Deux mouvements opposés

Le texte se structure autour d’une opposition entre le monde des humains et le monde des objets: il débute sur la disparition progressive des clientes et s’achève sur l’expansion, elle aussi progressive, des marchandises. Cette opposition se traduit par la présence très marquée de repères spatiaux opposés (" Du dehors ", " À l’intérieur ").

2) Le rythme des phrases


À cette opposition des règnes humain et matériel répond le rythme des phrases : plus la place des objets augmente, plus le rythme des phrases se fait ample, qui culmine avec la dernière phrase du passage et qui contraste avec la très courte phrase introductive.


II. L’empire des objets

1) L’effet d’accumulation

Principe naturaliste par excellence, l’accumulation ressortit ici conjointement à une volonté de précision et d’exhaustivité ainsi qu’à la volonté stylistique de suggérer l’envahissement et la prolifération des objets.

2) L’ambiguïté du monde matériel

La prolifération des objets se charge d’une valeur ambivalente, notamment par le biais du réseau, très dense, de comparaisons et de métaphores filées qui décrivent l’univers des objets. Ainsi, la métaphore militaire (" comme un champ de bataille encore chaud du massacre des tissus ", " comme des capotes de soldats mis hors de combat ", etc.) suggère la victoire de l’objet sur l’humain, alors même qu’une comparaison érotique (" les dentelles et la lingerie [...] faisaient songer à un peuple de femmes qui se serait déshabillé là, dans le désordre d’un coup de désir ") sous-entend une victoire féminine. De même, la métaphore monstrueuse de l’ogre et certaines personnifications (" ronflement d’ogre repu ", " digérant ", " gavait ", " dégorgeait ", " éclatait ") donnent à la métaphore mécanique de " la machine surchauffée " une dimension plus inquiétante, accentuée par la métaphore filée de la catastrophe naturelle (" souffle furieux d’un ouragan ", " mer de pièces ", " banquises de serviettes ", " des piles [...] semblaient des maisons dont un fleuve débordé charrie les ruines ").


III. Une vision épique

De nombreux procédés stylistiques contribuent à donner à cette page un souffle épique.

a) La métaphore guerrière donne à la vente l’accent d’un événement extraordinaire. Tout s’y trouve grandi et poussé à son paroxysme (le désarroi des commis comme la prolifération des objets).

b) Zola met en œuvre tous les procédés d’amplification qui permettent de montrer la scène sous un jour hyperbolique. Outre le réseau d’images qui favorisent le passage d’une réalité à une représentation dramatisée, on note l’emploi systématique du pluriel, l’insistance sur le nombre, l’emploi de termes collectifs et d’hyperboles (" leur rage de dépense ", " les secousses suprêmes de la vente ", " les vendeurs, harassés de fatigue ", " la débandade des chaises ").



Conclusion

     Cet extrait deAu Bonheur des Dames est caractéristique d’un paradoxe qui travaille l’écriture de Emile Zola : la volonté naturaliste d’épuiser le réel, en le nommant et en le répertoriant, s’infléchit en une rhétorique de la prolifération qui donne à l’univers matériel une vie qu’anime un souffle épique.





Retourner à la page sur Au Bonheur des Dames - Zola !
Retourner à la page sur l'oral du bac de français !


Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette fiche