L’étranger

Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris





Introduction :

    L’étranger, de Charles Baudelaire, est un poème en prose paru en 1862 parmi quatorze petits poèmes en prose précédés de la dédicace à Arsène Houssaye, puis dans l'édition posthume de 1869, placé en tête du recueil comme ouverture.


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Lu par René Depasse - source : litteratureaudio.com

L’étranger

"Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !"

Charles Baudelaire - Le Spleen de Paris


Annonce des axes


Commentaire littéraire

I- Aspect et structure

Le poème se présente sous la forme d'un interrogatoire tendant à percer le mystère d'une identité, consciente de sa différence.
Le poème a une disposition typographique particulière : tirets, interrogations systématiques qui accrochent l'œil.

Contraste entre questions et réponses :
• parfois brutales, raccourcies jusqu'au monosyllabe avant de s'étirer à nouveau, à la fin
• réponses toujours en contradiction avec les questions, les niant fortement
• tutoiement du questionneur et vouvoiement de l'étranger :
=> Interprétation : refus de la familiarité, désir de maintenir une distance, entre le moi et les autres.

Communication :
Effet de mise en relief du verbe « dis ? » dès le début, à la fois expression familière, mais aussi fausse interrogation qui confère au langage sa force essentielle : renseigner, éclairer.

Echec de la compréhension ?
Phrases de plus en plus lapidaires : suggérer une certaine irritation du questionneur, qui apparaît encore plus nettement dans la dernière question avec les deux exclamations : « Eh ! … donc »

L'identité de l'étranger
Sens de l'article défini dans le titre :
Un effet puissant de chiasme entre le début et la fin :
- dès le début un homme énigmatique : difficile donc à analyser, à comprendre
- à la fin un « extraordinaire étranger » : redondance qui marque la distance (sens de étranger, sens de extraordinaire) : irritation ? admiration ?
Un écart entre le questionneur fictif qui ne semble pas percer le mystère et nous lecteur qui devons le percer :
=> N'est-ce pas une invitation à percer le mystère des autres textes du recueil ?

Transition : Un texte qui cherche à dévoiler l'autre par une série de questions qui veulent caractériser ses passions, ses goûts : progression de la famille à des idéaux spirituels (la beauté) et matériels (l'or).


II- La différence de l'étranger

Texte qui joue sur deux champs antithétiques : l'amour et la haine ou l'indifférence.
Le verbe aimer encadre le texte, mais avec une différence notable : de « qui » on passe à « que », comme si le questionneur prenait conscience de l'impossibilité de l'étranger à aimer quoi que ce soit.
Les réponses de l'étranger sont en fort contraste et toujours négatives (gradation => haine)

1. Refus d'ordre affectif

- de la cellule familiale (révolte ? refus d'emprisonnement ?) :
La reprise en symétrie insiste sur une solitude pathétique, mais qui semble revendiquée par la détermination du ton : à la répétition des adjectifs possessifs répond le martèlement des « ni ».

- des amis (progression car si la famille n'est pas choisie, les amis le sont par affinités)
Tournure plus complexe pour nier encore une fois cette relation affective : « le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu ».
Le ton emphatique ne cache-t-il pas un désarroi profond ? Le « jusqu'à ce jour » n'indique-t-il pas un espoir qui subsiste malgré tout.
Le terme de parole confère au mot amitié un sens abstrait, virtuel, jamais perçu dans le concret, la chair et le cœur.


2. Refus d'ordre social

Remise en question des valeurs morales et sociales reconnues
Les thèmes sont énoncés plus fortement, nettement : un seul nom (patrie, beauté, or)
- refus par « j'ignore » de l'étroitesse du nationalisme et du patriotisme : impossibilité de fixer le lieu de séjour, de vie.
Le terme de latitude prépare l'évasion, le voyage, le refus de l'enracinement dans le réel.

Les questions prennent une portée plus générale : progression des adjectifs possessifs à l'article défini.

- l'idéal pur de l'homme et de l'artiste : la beauté
Pas de terme indiquant un refus, mais l'irréel du présent « je l'aimerais » accentué par l'adverbe modalisateur « volontiers » traduit bien l'impossibilité de la côtoyer, dans sa forme idéale, sacralisée, qu'il définit rapidement dans les épithètes détachées : déesse et immortelle (cf. La Beauté dans Les Fleurs du Mal)

- l'idéal impur de l'homme : l'or (richesse et puissance)
Force plus grande des sentiments par la reprise du verbe haïr. Comparaison très suggestive : elle confère une valeur mythique à l'or (rapprochement avec Dieu).
Elle dénonce :
- l'asservissement de l'homme à des besoins matériels
- le pouvoir d'illusion, le besoin auquel on ne peut échapper

Si les autres haïssent Dieu, mais en ont besoin, la comparaison ne traduit-elle pas aussi un déchirement intérieur de celui qui hait les richesse matérielles, mais … les envie parfois ?

Dernière interrogation entraîne enfin une réponse positive rendue par le verbe aimer, l'adjectif merveilleux, la répétition ternaire du terme « nuage ».
Derrière le symbole, l'allégorie : revendication de l'immatériel, du mouvant, de l'évasion et du rêve, de l'imagination.

Syntaxiquement les points de suspension, l'exclamation ont remplacé les points qui concluaient jusqu'alors définitivement les rejets successifs, comme une invitation à partir, à prolonger l'émotion et la rêverie.



Conclusion :

    L’étranger revêt une forme prosaïque en apparence, mais en réalité très structurée et vivante, un exemple réussi de poème en prose. Un langage d'une extrême simplicité, mais riche de sens. Une définition du poète et de son sentiment moderne d'étrangeté face aux autres et au monde.

    Dans ce premier poème du recueil Le Spleen de Paris, Charles Baudelaire énonce la plupart des thèmes importants qui constituent la difficile condition du poète :
        - la solitude face aux autres,
        - le mépris du matérialisme de la réalité, du vil intérêt, de l'or,
        - la quête difficile, vaine, de la beauté,
        - l'absence d'un univers réel, appartenant au poète : la patrie,
        - le goût, la passion vitale, pour l'évasion, le voyage, les nuages.





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