Le Fou et la Vénus

Charles Baudelaire






Introduction

      Le Fou et la Vénus est extrait du Spleen de Paris, de Charles Baudelaire.


Lecture du texte



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Lu par René Depasse - source : litteratureaudio.com


Le fou et la Vénus


   Quelle admirable journée! Le vaste parc se pâme sous l'œil brûlant du soleil, comme la jeunesse sous la domination de l'Amour.
   L'extase universelle des choses ne s'exprime par aucun bruit; les eaux elles-mêmes sont comme endormies. Bien différente des fêtes humaines, c'est ici une orgie silencieuse.
   On dirait qu'une lumière toujours croissante fait de plus en plus étinceler les objets; que les fleurs excitées brûlent du désir de rivaliser avec l'azur du ciel par l'énergie de leurs couleurs, et que la chaleur, rendant visibles les parfums, les fait monter vers l'astre comme des fumées.
   Cependant, dans cette jouissance universelle, j'ai aperçu un être affligé.
   Aux pieds d'une colossale Vénus, un de ces fous artificiels, un de ces bouffons volontaires chargés de faire rire les rois quand le Remords ou l'Ennui les obsède, affublé d'un costume éclatant et ridicule, coiffé de cornes et de sonnettes, tout ramassé contre le piédestal, lève des yeux pleins de larmes vers l'immortelle Déesse.
   Et ses yeux disent: - "Je suis le dernier et le plus solitaire des humains, privé d'amour et d'amitié, et bien inférieur en cela au plus imparfait des animaux.
   Cependant je suis fait, moi aussi, pour comprendre et sentir l'immortelle Beauté! Ah! Déesse! ayez pitié de ma tristesse et de mon délire!"
   Mais l'implacable Vénus regarde au loin je ne sais quoi avec ses yeux de marbre.


     Charles Baudelaire


Annonce des axes


Commentaire littéraire

I. Une double définition du beau

=> La Nature vivante, enchanteresse
=> La statue

1- Les caractéristiques de la nature

- Utilisation d'un langage de l'amour.
- Description qui personnifie la nature (se pâme - extase universelle des choses - endormies, excitées, désir, rivaliser)
En même temps, une définition en action du beau et de l'amour.
=> Avec des mouvements contradictoires :
- force, énergie passionnelle
- calme, volupté, harmonie paisible
Aboutissant à un équilibre difficile à atteindre résumée
=> Impression d'ensemble : oxymore : "orgie silencieuse"
La sensualité = luminosité, brûlure, extase, mais calme, silence et sommeil

2- Lieu symbolique, représentant l'ensemble de la création

Le parc, les eaux, les objets, les fleurs, l'azur du ciel (remarquer l'absence de l'homme, nature pure, mais tout de même humanisée, cultivée, urbaine)
- Beauté en mouvement
=> Gradation nette : toujours croissante - de plus en plus - brûlent du désir de rivaliser –(rendant...les fait monter)
- Beauté dans l'unité des sensations (rendant visibles les parfums = synesthésie)
=> Impression d'ensemble : jouissance universelle
La jonction : mouvement ascensionnel des parfums, des fumées vers l'azur du ciel, vers l'astre.
Ce mouvement vers le haut symbolise l'atteinte de l'idéal.

Conclusion partielle :
Profusion, richesse, mais équilibre, harmonie (caractéristiques de la beauté de la nature, de la plénitude de l'amour).
 
La statue :
Si la première représentation de la beauté est mouvement, la seconde est immobilité ==> altière, noble, déifiée, immortelle, éternelle :
colossale Venus, piédestal, immortelle Déesse, immortelle Beauté, Déesse, marbre

Transition : le contraste comme rupture
=> difficulté d'exprimer cet enchantement, cette puissance magique de la nature, son langage sensoriel.
Nature enchanteresse (jouissance universelle) <=> un être affligé
Chiasme qui oppose universelle à un être, jouissance à affligé.


II. Un drame de la communication et de l'expression

==> difficulté d'atteindre idéal et beauté alors que ce rôle, cette fonction est clairement définie par le discours muet des yeux "Cependant je suis fait, moi aussi, pour comprendre et sentir l'immortelle Beauté !"
Deux rôles : sentir puis comprendre, c'est-à-dire percer la sensation
Contraste :
- du mouvement des yeux : lève les yeux <=> regarde au loin, yeux de marbre
Désir <=> Froideur, indifférence, inaccessible
- des attitudes :
aux pieds (vénération et impuissance),
tout ramassé <==> colossale, piédestal

1- le thème du bouffon : la condition ridicule du poète

Ce thème se retrouve dans l'Albatros, de Baudelaire.
Pourquoi le bouffon ?
pour le ridicule uniquement ?
Mais aussi parce que le fou se permet de dire ce que les autres taisent, dissimulent. Parce qu'il est chargé d'une fonction sociale et mythique : vaincre le Remords, l'Ennui des autres
(thème du clown triste) (cf Le Vieux Saltimbanque de Baudelaire)

2- Deux attitudes caractéristiques aussi de la poésie :

- lyrisme douloureux : "ayez pitié de ma tristesse" (le plus solitaire des humains, privé d'amour et d'amitié)
- "délire" (tentative pour atteindre le sens profond par un dérèglement des sens, du verbe, de la forme ...)


III. Prose et poésie : la forme allégorique

1- Tonalités multiples du poème => à la fois prose et poésie.

=> Epanchement d'un état d'âme dans les exclamations => lyrisme presque impersonnel.
=> Récit d'une anecdote personnelle ? Présence de la première personne dans "j'ai aperçu"
(cf. d’autres poèmes du Spleen de Paris, Le Joujou du pauvre, Les Veuves...)

2- Comment expliquer la fréquence de l'allégorie dans le recueil ?


Baudelaire a écrit dans Le Cygne (Tableaux parisiens – Les Fleurs du mal) "Tout pour moi devient allégorie".
L'allégorie est à la fois:
- Prose par son aspect concret, descriptif et narratif (rencontre, aventure ...)
- Poésie par son aspect abstrait, son sens symbolique, l'interprétation du monde.

3- Le thème de la rencontre : les doubles du promeneur-poète

- Utilisation du style direct permet l'ambiguïté, confusion des deux je
- Confusion accentuée par la dernière strophe : "regarde au loin je ne sais quoi").


Conclusion

L'allégorie touche en fait à l'autobiographie, à la condition de l'homme, de l'artiste en général => Fusion de deux drames intérieurs
Fou face à la Vénus = incarnation
                                     du Poète face à la Beauté, à l'art
                                     de l'Homme face à la Femme, à l'amour
=> ridicule, impuissance pathétique et tragique.
=> fonction du poète apparaît plutôt dans le poème comme la tentative d'expression de l'échec.






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