L'Ingénu

Voltaire

Chapitre troisième

Du début à "...se faire baptiser quand on voudrait."




Plan de la fiche sur le chapitre 3 de L'Ingénu de Voltaire :
Introduction
Texte du chapitre 3 (extrait)
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Le récit du conte philosophique de Voltaire, L'Ingénu, se déroule sous le règne Louis XIV, époque antérieure à l'époque de Voltaire.
    L'Ingénu est le nom donné au héros, c'est une qualité morale qui le caractérise (comme Candide) : c'est sa candeur, son ingénuité. La candeur du héros permet à Voltaire de faire une critique du monde civilisé.

    Situation du texte dans L'Ingénu : le Huron arrivé du Canada, se fait reconnaître comme le neveu du prieur de Kerkabon qui l’a recueilli. Il doit se faire convertir pour être baptisé.

    L’auteur fait le portrait de l’Ingénu qui n’a pas d’esprit critique ("les choses entraient sans nuage") et analyse ses réactions face à la lecture du Nouveau Testament. Une critique de la religion et de l’éducation est faite par cette nouvelle lecture et ce procédé du regard neuf. L’Ingénu ne possède pas de repères chronologiques jusqu’à ce que son oncle lui dise que "son zèle était inutile". C’est aussi une critique des Jésuites qui va répondre à toutes les questions du Huron mais c’est "la grâce qui opéra"… Deux thèmes proposés qui passent sous l’écriture satirique, ironique de Voltaire : l’éducation et l’interprétation des textes religieux.


Texte du chapitre 3 (extrait)

L'Ingénu - CHAPITRE TROISIEME - Extrait
Le Huron, nommé l’Ingénu, converti


    Monsieur le prieur, voyant qu’il était un peu sur l’âge, et que Dieu lui envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête qu’il pourrait lui résigner son bénéfice s’il réussissait à le baptiser, et à le faire entrer dans les ordres.

    L’Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa tête si vigoureuse que, quand on frappait dessus, à peine le sentait-il ; et quand on gravait dedans, rien ne s’effaçait ; il n’avait jamais rien oublié. Sa conception était d’autant plus vive et plus nette que, son enfance n’ayant point été chargée des inutilités et des sottises qui accablent la nôtre, les choses entraient dans sa cervelle sans nuage. Le prieur résolut enfin de lui faire lire le Nouveau Testament. L’Ingénu le dévora avec beaucoup de plaisir ; mais, ne sachant ni dans quel temps ni dans quel pays toutes les aventures rapportées dans ce livre étaient arrivées, il ne douta point que le lieu de la scène ne fût en Basse-Bretagne ; et il jura qu’il couperait le nez et les oreilles à Caïphe et à Pilate si jamais il rencontrait ces marauds-là.

    Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en peu de temps ; il loua son zèle ; mais il lui apprit que ce zèle était inutile, attendu que ces gens-là étaient morts il y avait environ seize cent quatre-vingt-dix années. L’Ingénu sut bientôt presque tout le livre par cœur. Il proposait quelquefois des difficultés qui mettaient le prieur fort en peine. Il était obligé souvent de consulter l’abbé de Saint-Yves, qui, ne sachant que répondre, fit venir un jésuite bas-breton pour achever la conversion du Huron.

    Enfin la grâce opéra ; l’Ingénu promit de se faire chrétien ; il ne douta pas qu’il ne dût commencer par être circoncis ; « car, disait-il, je ne vois pas dans le livre qu’on m’a fait lire un seul personnage qui ne l’ait été ; il est donc évident que je dois faire le sacrifice de mon prépuce : le plus tôt c’est le mieux ». Il ne délibéra point : il envoya chercher le chirurgien du village, et le pria de lui faire l’opération, comptant réjouir infiniment Mlle de Kerkabon et toute la compagnie quand une fois la chose serait faite. Le frater, qui n’avait point encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les hauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui paraissait résolu et expéditif, ne se fît lui-même l’opération très maladroitement, et qu’il n’en résultât de tristes effets auxquels les dames s’intéressent toujours par bonté d’âme.

    Le prieur redressa les idées du Huron ; il lui remontra que la circoncision n’était plus de mode ; que le baptême était beaucoup plus doux et plus salutaire ; que la loi de grâce n’était pas comme la loi de rigueur. L’Ingénu, qui avait beaucoup de bon sens et de droiture, disputa, mais reconnut son erreur ; ce qui est assez rare en Europe aux gens qui disputent ; enfin il promit de se faire baptiser quand on voudrait.

    [...]

    Voltaire - l'Ingénu


Indien Huron
Indien Huron - par David Wright



Annonce des axes

I. Un portrait en évolution
1. L’insistance sur les qualités du Huron
2. Ses imperfections
3. Son apprentissage passe par la religion

II. Les critiques implicites
1. Une critique de l’éducation
2. Une critique de la religion



Commentaire littéraire

I. Un portrait en évolution

1. L’insistance sur les qualités du Huron

Le narrateur insiste sur les qualités d’origines du Huron. Au départ, de bonnes qualités qui ont été fortifiées : deux régions différentes qui sont complémentaires : "la fermeté des organes de Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada" pour fortifier le Huron. Le "si" fait apparaître des qualités d’ordre physique et intellectuel (avec le jeu de mot sur la tête : "à peine le sentait-il" et "rien ne s’effaçait". La tête est représentée à la fois comme un organe mai aussi comme l’esprit. La présence de négations renforce l’affirmation du narrateur.


2. Ses imperfections

Le Huron absorbe tout "sans nuage", ce qui cause plusieurs points de critique autour de ses imperfections. L’absence d’esprit critique : il n’a de repères de lecture que celles de Rabelais et Molière : il connaît très peu de choses. Il y a chez lui une absence de repères chronologiques, que peut donner la culture, qui se traduit par l’absence de la notion du temps car les personnages de Caïphe et Pilate sont considérés comme des personnages contemporains (du moment où il vit) qui le met dans l’incapacité de différencier la fiction de la réalité. Enfin, il porte des jugements dus à son ignorance ("il ne douta point que le lieu de la scène").

Il y a donc ironie sur la construction d’un personnage, marquée par l’utilisation de négations pour signaler les imperfections et les qualités du Huron.


3. Son apprentissage passe par la religion

L’objet de l’apprentissage : seule une partie de la Bible (Nouveau Testament) est donnée à lire au Huron. Le modalisateur "enfin" est ironique. Son cerveau est vierge de toute empreinte donc le prieur va profiter de ces bonnes dispositions pour le marquer de la religion. On met en évidence ses qualités par des superlatifs : "plus vive et plus nette" (adjectifs de valeur) pour montrer que c’est une activité qui plaît beaucoup au Huron. Mais ce plaisir ("avec beaucoup de plaisir") va se transformer en zèle qui est le degré supérieur. On voit apparaître un esprit critique puisqu’il voit l’injustice.

La rapidité de l’apprentissage : il "dévora" le Nouveau Testament, et "sut bientôt presque tout le livre par cœur". Cette connaissance rapide à des effets immédiats retrouvés par des modalisateurs (quelquefois, difficultés) et permet l’apparition de l’esprit critique qui doit être fondamental dans toute éducation.

A travers cela, Voltaire marque l’importance du questionnement et la remise en cause du texte religieux. Il se construit l’acuité du regard nouveau sur le texte ancien, et aussi l’incapacité des deux religieux à répondre : "le prieur fort en peine" et "l’abbé de Saint-Yves, qui, ne sachant que répondre" (formules négatives et restrictives). Donc la difficulté est contournée par la mauvaise foi du jésuite.

Mais la mise en scène du personnage, construit l’ironie critique sur l’ignorance des ecclésiastiques, insistant sur la perte de leur esprit critique devant les dogmes qu’ils répètent.

C’est un portrait où l’on a un personnage qui va modifier son aspect intérieur par l’apparition de l’esprit critique. Ingenuus (lat.) qui a deux sens signifie qui est né libre de bonne naissance (terme juridique) ou naïveté, innocence, ignorance. Tout cela permet à Voltaire de faire sa critique implicite de la religion et à l’éducation.


II. Les critiques implicites

1. Une critique de l’éducation

C’est la matière et la manière d’aborder les connaissances. Voltaire se situe dans le débat de l’éducation qui a commencé avec Rabelais et Montaigne. L’idée de Montaigne est ici reprise par Voltaire : une tête bien faite = conception d’autant plus vive et plus nette, si vigoureuse ; plutôt qu’une tête bien pleine = n’ayant pas été chargée des inutilités et des sottises. Si l’ignorance est le principal défaut de l’Ingénu, elle est ici un élément moteur, positif puisqu’elle significative de toute connaissance parasite. La matière de cette connaissance est fondée sur la Bible contenant des narration d’aventures rapportées : "dans quel pays toutes les aventures rapportées". Les événements bibliques sont des aventures, mais pas situées dans le temps pour le Huron. Il n’y a pas de mise en perspective, la Bible devient une histoire plane : elle apparaît comme la traduction événements réels et contemporains pour le Huron. C’est une occasion de pouvoir discuter sur la religion.


2. Une critique de la religion

C’est la critique de l’interprétation des textes religieux et leur application dans la société. Son ignorance qui retranspose le texte religieux dans le monde contemporain est la parfaite transcription du Christ. L’attitude du Huron serait la meilleure attitude à adopter. La conjonction adversative mais renvoie la conception du Huron dans une époque figée : l’enseignement va se bloquer dans cette époque.

L’Ingénu fait une lecture active du Nouveau Testament à la différence du prieur qui ne sait que répondre. Ils font appel à la rhétorique pour prouver l’efficacité d’un texte.





Conclusion

    Cet extrait de L'Ingénu fait un portrait en évolution de l’Ingénu, mais à travers ce personnage naïf nous avons également une critique implicite de l’éducation et de la religion. Il y a un certain regard sur le texte religieux puisque l’Ingénu se trouve face à l’Evangile et qu’il a deux attitudes : à la fois naïf (le mythe du bon sauvage) qui le fait paraître comme une suite d’inepties et à la fois chrétien (Evangile) car il met en évidence le fait que l’Eglise a perdu l’esprit des origines et laisse plus de place à l’hypocrisie et au dogmatisme.


-> voir chapitre 16 de L'Ingénu.

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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur le Chapitre 3 de L'Ingénu de Voltaire