Le Jeu de l'amour et du hasard

Marivaux - 1830

Acte II, Scène 5





Plan de la fiche sur la scène 5 de l'acte II de Le Jeu de l'amour et du hasard - Marivaux :
Introduction
Lecture de la scène 5 de l'acte 2
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion




Introduction

Le Jeu de l'amour et du hasard est une pièce de théâtre en trois actes écrite en prose par Marivaux et publiée en janvier 1730. Elle a été créée pour le théâtre Italien, à l'hôtel de Bourgogne pour un public plutôt aisé ; les représentations avaient lieu l'après-midi.
Le Jeu de l'amour et du hasard met en scène des personnages typiques de la comédie, comme par exemple Arlequin, célèbre surtout dans la commedia dell'arte. Cette pièce traite d'un sujet traditionnel de la comédie : le mariage, la découverte de l'autre et du sentiment amoureux par le déguisement. Les 3 actes sont les étapes de cette découverte.
De cette manière, on voit un reflet de la société : Orgon est un petit noble, on peut donc observer les rapports maître/valet. Silvia est une jeune fille moderne, qui veut choisir son époux et son père se montre compréhensif. Mais cela ne reflète pas totalement la mentalité de l'époque où les filles étaient entièrement soumises à l'autorité du père.

Lisette et Arlequin sont le plus en scène durant cet acte. Chacun ignore toujours le déguisement de l'autre. Même situation que Silvia et Dorante. Cette fois ci les valets sont mis en valeur et, comme leurs maîtres, découvrent leurs sentiments respectifs.

Nous allons étudier le jeu de séduction des deux faux maîtres et les effets comiques dus à ce rôle.


Lecture de la scène 5 de l'acte 2

Le Jeu de l'amour et du hasard

ACTE II
SCÈNE 5


ARLEQUIN, LISETTE

ARLEQUIN
Ah ! Madame, sans lui j'allais vous dire de belles choses, et je n'en trouverai plus que de communes à cette heure, hormis mon amour qui est extraordinaire ; mais à propos de mon amour, quand est-ce que le vôtre lui tiendra compagnie ?
LISETTE
Il faut espérer que cela viendra.
ARLEQUIN
Et croyez-vous que cela vienne ?
LISETTE
La question est vive ; savez-vous bien que vous m'embarrassez ?
ARLEQUIN
Que voulez-vous ? Je brûle, et je crie au feu.
LISETTE
S'il m'était permis de m'expliquer si vite.
ARLEQUIN
Je suis du sentiment que vous le pouvez en conscience.
LISETTE
La retenue de mon sexe ne le veut pas.
ARLEQUIN
Ce n'est donc pas la retenue d'à présent qui donne bien d'autres permissions.
LISETTE
Mais, que me demandez-vous ?
ARLEQUIN
Dites-moi un petit brin que vous m'aimez ; tenez je vous aime moi, faites l'écho, répétez Princesse.
LISETTE
Quel insatiable ! eh bien, Monsieur, je vous aime.
ARLEQUIN
Eh bien, Madame, je me meurs ; mon bonheur me confond, j'ai peur d'en courir les champs ; vous m'aimez, cela est admirable !
LISETTE
J'aurais lieu à mon tour d'être étonnée de la promptitude de votre hommage ; peut-être m'aimerez-vous moins quand nous nous connaîtrons mieux.
ARLEQUIN
Ah, Madame, quand nous en serons là, j'y perdrai beaucoup, il y aura bien à décompter.
LISETTE
Vous me croyez plus de qualités que je n'en ai.
ARLEQUIN
Et vous Madame, vous ne savez pas les miennes ; et je ne devrais vous parler qu'à genoux.
LISETTE
Souvenez-vous qu'on n'est pas les maîtres de son sort.
ARLEQUIN
Les pères et mères font tout à leur tête.
LISETTE
Pour moi, mon cœur vous aurait choisi dans quelque état que vous eussiez été.
ARLEQUIN
Il a beau jeu pour me choisir encore.
LISETTE
Puis-je me flatter que vous êtes de même à mon égard ?
ARLEQUIN
Hélas, quand vous ne seriez que Perrette ou Margot, quand je vous aurais vue le martinet à la main descendre à la cave, vous auriez toujours été ma Princesse.
LISETTE
Puissent de si beaux sentiments être durables !
ARLEQUIN
Pour les fortifier de part et d'autre jurons-nous de nous aimer toujours en dépit de toutes les fautes d'orthographe que vous aurez faites sur mon compte.
LISETTE
J'ai plus d'intérêt à ce serment-là que vous, et je le fais de tout mon cœur.
ARLEQUIN se met à genoux.
Votre bonté m'éblouit, et je me prosterne devant elle.
LISETTE
Arrêtez-vous, je ne saurais vous souffrir dans cette posture-là, je serais ridicule de vous y laisser ; levez-vous. Voilà encore quelqu'un.





Annonce des axes

I. Le jeu de séduction
1. La déclaration d'Arlequin
2. La réponse de Lisette

II. Les comiques
1. Situation et geste
2. Caractère
3. Langage



Commentaire littéraire

I. Le jeu de séduction

La séduction a en fait commencé dès la scène 3. Mais la scène 4 voit une intervention de Dorante qui trouve Arlequin trop entreprenant et désire que celui-ci arrête de trop jouer au maître.

1. La déclaration d'Arlequin

* Première partie : badin et enjoué

Essentiellement une scène d'amour :
- Voir première réplique
- Réseau lexical de l'amour très développé : « mon amour », « je brûle », « sentiments », « dites-moi que vous m'aimez », « je vous aime », « mon cœur vous aurait choisi ».
- Injonctions pressantes d'Arlequin, emploi d'impératifs : « à propos de mon amour », « dites moi […] que vous m‘aimez », « faites l'écho, répétez », « jurons-nous ».

* Seconde partie : plus désabusé, il a peur que le jeu prenne fin

C'est alors qu'il est le plus sincère et touchant.

Plus de sincérité et de respect à Silvia qu'il croit être plus élevée :
- « je ne devrais vous parler qu'à genoux » puis ensuite « se met à genoux ».
- Montre de la reconnaissance de manière qu'il croit être noble « votre bonté m'éblouit ».
- Il joue le chevalier servant auprès de celle qu'il appelle « ma princesse ».

Un jeu voué à l'échec :
- Phrases à double sens « j'y perdrais beaucoup », « il y aura bien à décompter ».
- Formules de regret au passé : « vous auriez toujours été » comme si l'histoire devait être éphémère. C'est pour cela qu'il est si pressant et entreprenant.

2. La réponse de Lisette

* Première partie : embarrassée, retenue, prudente

- Réponses brèves, Lisette essaie de gagner du temps : « il faut espérer que cela viendra », « savez-vous bien que vous m'embarrassez ? ».
- Réponses impersonnelles.
- Double sens.
- Lisette se retranche derrière la pudeur « la retenue de mon sexe ne le veut pas ».
Elle est gênée car elle pense que c'est le vrai Dorante qui lui fait des avances, et, sachant qu'elle n'est qu'une soubrette, elle se fait prudente.

Finalement elle accepte, mais de manière apparemment détachée de dire « je vous aime ».

* Seconde partie : ses regrets traduisent son intérêt pour Arlequin

De nombreuses phrases à double sens font allusion à sa condition mais montrent aussi son regret :
- « peut-être m'aimerez-vous moins quand nous nous connaitrons mieux ».
- Emploi du souhait : « puissent de si beaux sentiments être durables ».
- De l'irréel : « mon cœur vous aurait choisi ».
L'union se fait sans qu'ils le sachent : même situation, même amour et même regret.

On voit que Lisette joue assez bien la comédie avec du langage soutenu. Arlequin ne peut pas se douter qu'elle n'est pas Silvia.


II. Les comiques

C'est une parodie de la scène de Dorante est Silvia par leur valets déguisés.

1. Situation et geste

* Situation : travestissement, aucun ne sait qui est l'autre.
Ce comique typique de Marivaux profite beaucoup au spectateur.

* Geste : Comme ils sont habillés en maîtres, ils veulent également imiter leur gestuelle.
- Arlequin : exagère avec maladresse quand il se met à genoux devant Lisette qui le rappelle à l'ordre. Rôle difficile à tenir pour lui.
- Lisette : rôle plus facile de la jeune fille timide et réservée.

2. Caractère

* Arlequin
Personnage typique de la commedia dell'arte, comique en lui-même dans des habits qui ne sont pas les siens.

* Satire sociale de la préciosité galante
Décalage entre la situation et le langage un peu démodé qui rappelle celui des salons précieux.
Jeu d'Arlequin assez grossier car il contraste avec son franc-parler quand il est avec Dorante.

* Satire de la Régence
Liberté des mœurs pendant cette période : « Ce n'est donc pas la retenue d'à présent qui donne bien d'autres permissions »

3. Langage

* Métaphores, hyperboles
« je brûle », « mon amour est extraordinaire »,  « je me meurs », « mon bonheur me confond », « jurons de nous aimer toujours » (superlatif)
Caricature du langage précieux, exagéré à son paroxysme.

* Mélange de langage précieux et trivial de la part d'Arlequin
« et je crie au feu » : tente de filer la métaphore mais effet ridicule.
« et à propos de mon amour ? »
« Et croyez-vous que cela vienne ? »
« Dites moi un petit brin »
« Hélas, quand vous ne seriez que Perrette ou Margot, quand je vous aurais vue le martinet à la main descendre à la cave » : pas très flatteur.
« en dépit de toutes les fautes d'orthographe ».

Lisette tient beaucoup mieux son personnage avec un langage plus soutenu : « J'aurais lieu […] d'être étonnée par la promptitude de votre hommage ».





Conclusion

Dans cette scène du Jeu de l'amour et du hasard, le spectateur assiste avec amusement au jeu entre Arlequin et Lisette qui tentent de se répondre l'un à l'autre selon les codes de la noblesse.
On voit là le talent de Marivaux qui montre la palette des sentiments tout en faisant sourire le spectateur. Bien que pour les deux personnages l'illusion tienne encore, on voit bien que l'habit ne fait pas le moine !




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Merci à Madeleine pour cette analyse sur la scène 5 de l'acte II de Le Jeu de l'amour et du hasard - Marivaux