La Bête humaine

Emile Zola

Chapitre 12 : le train de la mort

De "A Rouen, on devait prendre de l'eau..." à la fin.




Plan de la fiche sur le chapitre 12 de La Bête humaine de Emile Zola :
Introduction
Texte étudié
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    La Bête humaine est un roman d'Emile Zola qui fut publié en 1890, dix-septième volume de la série Les Rougon-Macquart.
    Dans cet extrait du chapitre 12 qui clôt le roman, engagés dans une lutte à mort, Jacques et Pecqueux tombent ensemble sous les roues du train chargé de soldats en partance pour le front. Sans chauffeur ni mécanicien, le train fou poursuit sa course, devant l’affolement impuissant des hommes.


Texte étudié


Télécharger cet extrait du chapitre 12 de La Bête humaine - Zola en version audio (clic droit - "enregistrer sous...")
Lu par René Depasse - source : litteratureaudio.com



    A Rouen, on devait prendre de l'eau : et l'épouvante glaça la gare, lorsqu'elle vit passer, dans un vertige de fumée et de flamme, ce train fou, cette machine sans mécanicien ni chauffeur, ces wagons à bestiaux emplis de troupiers qui hurlaient des refrains patriotiques. Ils allaient à la guerre, c'était pour être plus vite là-bas, sur les bords du Rhin. Les employés étaient restés béants, agitant les bras. Tout de suite, le cri fut général : jamais ce train débridé, abandonné à lui-même, ne traverserait sans encombre la gare de Sotteville, toujours barrée par des manoeuvres, obstruée de voitures et de machines, comme tous les grands dépôts. Et l'on se précipita au télégraphe, on prévint. Justement, là-bas, un train de marchandises qui occupait la voie, put être refoulé sous une remise. Déjà, au loin, le roulement du monstre échappé s'entendait. Il s'était rué dans les deux tunnels qui avoisinent Rouen, il arrivait de son galop furieux, comme une force prodigieuse et irrésistible que rien ne pouvait plus arrêter.
    Et la gare de Sotteville fut brûlée, il fila au milieu des obstacles sans rien accrocher, il se replongea dans les ténèbres, où son grondement peu à peu s'éteignit.
    Mais, maintenant, tous les appareils télégraphiques de la ligne tintaient, tous les coeurs battaient, à la nouvelle du train fantôme qu'on venait de voir passer à Rouen et à Sotteville.
    On tremblait de peur : un express qui se trouvait en avant, allait sûrement être rattrapé. Lui, ainsi qu'un sanglier dans une futaie, continuait sa course, sans tenir compte ni des feux rouges, ni des pétards. Il faillit se broyer, à Oissel, contre une machine-pilote ; il terrifia Pont-de-l'Arche, car sa vitesse ne semblait pas se ralentir. De nouveau, disparu, il roulait, il roulait, dans la nuit noire, on ne savait où, là-bas.

    Qu'importaient les victimes que la machine écrasait en chemin ! N'allait-elle pas quand même à l'avenir, insoucieuse du sang répandu ? Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu'on aurait lâchée parmi la mort, elle roulait, elle roulait, chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés de fatigue, et ivres, qui chantaient.

La Bête humaine - fin du roman (extrait du chapitre 12) - Zola






Annonce des axes

I. Une puissance meurtrière
II. La modernité du rail : une symbolique ambiguë
III. Une vision allégorique



Commentaire littéraire

I. Une puissance meurtrière

Cette scène finale de La Bête humaine témoigne de la vocation narrative du train. Omniprésent dans l’action du roman, le train se révèle dans cet extrait à la fois comme force agissante et comme personnage. Livré à lui-même, pris d’un mouvement furieux et incontrôlable, le train caractérise ici une puissance terrifiante qui provoque l’effroi sur son passage : "l’épouvante glaça la gare, lorsqu’elle vit passer, dans un vertige de fumée et de flamme, ce train fou, cette machine sans mécanicien ni chauffeur".
Sa course, effrénée et folle, préfigure en quelque sorte une catastrophe dont la menace se lit dans les réactions de panique qu’il déchaîne : "Les employés étaient restés béants, agitant les bras.", "Tout de suite, le cri fut général", "Et l’on se précipita au télégraphe, on prévint.", "tous les appareils télégraphiques de la ligne tintaient, tous les cœurs battaient", "On tremblait de peur", "il terrifia". Notons en outre que sa chevauchée est notamment rendue par la répétition du verbe rouler, conjugué de surcroît à l’imparfait itératif ("il roulait, il roulait", "elle roulait, elle roulait").
Il est également intéressant de remarquer qu’en regard du train, largement humanisé, la gare, les cheminots et les voyageurs sont fondus dans une entité humaine anonyme assumée soit par des "on" impersonnels soit par des pluriels de généralité ("les employés", "tous les cœurs", "les victimes"). Certes, la focalisation s’opérant depuis le train lancé à grande vitesse, le paysage ne peut être que balayé du regard. Il reste pourtant que l’inversion est patente entre la représentation vitaliste de la machine et celle impersonnelle de l’homme. Cela traduit l’impuissance de l’homme face à la machine.
Il apparaît que ce train fou soit apparenté dans à une véritable bête humaine et ainsi aux antipodes mêmes de sa vocation première : la modernité.


II. La modernité du rail : une symbolique ambiguë

Ambivalente à travers tout le roman, la signification symbolique du train, avec cette scène, semble sensiblement livrer une vision négative et pessimiste de la modernité. Si, comme il ressort des dossiers préparatoires de Zola puis de l’œuvre elle-même, le train symbolise l’avenir et le progrès, il se révèle surtout ici symbole de mort. Participant à l’intrigue du roman, le train est presque toujours associé au crime : soit qu’il l’abrite (comme l’assassinat de Grandmorin par Roubaud), soit qu’il le détermine (c’est en voyant passer le train où il a entrevu le meurtre que Lantier est repris de ses obsessions criminelles) ; soit encore qu’il en soit l’instrument direct, comme lors du déraillement causé par Flore, qui provoque la mort de nombreux voyageurs, ou enfin dans celui du suicide de la jeune fille. C’est également à bord d’un train que Jacques et Pecqueux luttent à mort, à la fin du roman. Dans cet extrait, il est non seulement sur le point d’occasionner un nouvel accident mais il convoie également des soldats au massacre de la guerre : "Ils allaient à la guerre, c’était pour être plus vite là-bas, sur les bords du Rhin.". Aussi, le roman s’ouvre et se ferme par un départ de train porteur de mort.
Derrière la composition symétrique, il se profile une très nette intention symbolique, et ce n’est pas par hasard que, au moment même où Jacques accomplit le geste meurtrier qu’il portait depuis si longtemps en lui, un train passe : "Avait-elle crié ? il ne le sut jamais. A cette seconde, passait l’express de Paris, si violent, si rapide, que le plancher en trembla" (chap. XI). Dans le final du roman, il apparaît qu’à l’instar de Jacques, "ce train fou" présente l’image d’un criminel en puissance. Assimilé à une "bête aveugle et sourde qu’on aurait lâchée parmi la mort", le train libère une énergie meurtrière irrépressible : "Déjà, au loin, le roulement du monstre échappé s’entendait. Il s’était rué dans les deux tunnels qui avoisinent Rouen, il arrivait de son galop furieux, comme une force prodigieuse et irrésistible que rien ne pouvait plus arrêter.". Rendu bestial, le train appelle alors la métaphore du sanglier dont Zola a déjà eu recours pour décrire Jacques au moment du meurtre de Séverine (chap. XI) ; "Lui, ainsi qu’un sanglier dans une futaie, continuait sa course, sans tenir compte ni des feux rouges, ni des pétards.". Ce train, pas plus que Jacques, n’a de réelle autonomie : "jamais, ce train débridé, abandonné à lui-même, ne traverserait sans encombre la gare de Sotteville".
Dans cet extrait final, la représentation du train ressort alors comme par glissement de celle même du tueur, emporté de façon tyrannique par des instincts que sa volonté de maîtrise plus.


III. Une vision allégorique

A cette symbolique de modernité détournée et pervertie par Zola répond ici une vision toute allégorique du pouvoir, et plus précisément de la fin de l’Empire. Située entre 1869 et 1870, l’intrigue de La Bête humaine transforme la fin du cycle des Rougon-Macquart en chronique d’une mort annoncée : sous la ruée, des hommes, des capitaux et du progrès, se révèle l’instinct de mort qui fait imploser la société. Aussi est-ce à plus d’un titre que l’image finale de La Bête humaine peut être considérée comme l’allégorisation d’une époque et d’un règne finissant (L’Empire) auquel la guerre de 1870 mettra un terme. L’horreur à venir est très largement suggérée par Zola dans cet extrait à travers un imaginaire à tout le moins explicite : "ces wagons à bestiaux emplis de troupiers qui hurlaient des refrains patriotiques.", "elle roulait, elle roulait, chargée de cette chaire à canon, de ces soldats, déjà hébétés de fatigue, et ivres, qui chantaient.". Cette locomotive folle emporte ainsi les soldats vers la guerre qui marquera la fin de l’Empire.
Ces abîmes vers lesquels elle ouvre constituent un véritable leitmotiv de la scène : "il [le train] se replongea dans les ténèbres, où son grondement peu à peu s’éteignit." ; "De nouveau, disparu, il roulait, il roulait, dans la nuit noire, on ne savait où, là-bas.". Il se dégage de là une vision plus que mitigée du progrès et de la technique. Il semblerait en effet que, loin d’éliminer la barbarie, le progrès surenchérisse parfois dans toute sa puissance meurtrière : "Qu’importaient les victimes que la machine écrasait en chemin ! N’allait-elle pas quand même à l’avenir, insoucieuse du sang répandu ?".





Conclusion

    Avec cette scène finale, Emile Zola semble orienter le sens du train et de la machine vers une vision nuancée du progrès et de la civilisation. La locomotive est devenue elle-même la bête à laquelle elle semblait jusqu’ici opposer sa modernité. En ce qui concerne la dynamique narrative, c’est aussi la symétrie thématique, sémantique et structurelle de la bestialité et du progrès qui paraît se fissurer.

Retourner à la page sur La Bête humaine !
Retourner à la page sur l'oral du bac de français 2017 !
Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur le chapitre 12 de La Bête humaine de Emile Zola