La DogaresseLe palais est de marbre où, le long des portiques,Conversent des seigneurs que peignit Titien, Et les colliers massifs au poids du marc ancien Rehaussent la splendeur des rouges dalmatiques. Ils regardent au fond des lagunes antiques, De leurs yeux où reluit l'orgueil patricien, Sous le pavillon clair du ciel vénitien Étinceler l'azur des mers Adriatiques. Et tandis que l'essaim brillant des Cavaliers Traîne la pourpre et l'or par les blancs escaliers Joyeusement baignés d'une lumière bleue, Indolente et superbe, une Dame, à l'écart, Se tournant à demi dans un flot de brocart, Sourit au négrillon qui lui porte la queue. José Maria de Heredia, Les Trophées, 1893 |
I. Un portrait tel un tableau de peintre
1. Un cadre architectural précis et son décor
Les détails (architecturaux, vestimentaires) ancrent la scène dans une réalité historique et sociale précise : l'aristocratie vénitienne à son apogée (Un palais de marbre, des portiques, des escaliers, en fond des lagunes.
La "Dame" apparaît dans la dernière strophe, au premier plan, alors que le décor a été posé.
2. Un traitement pictural
- La référence au Titien (grand peintre vénitien).
- Nombreux adjectifs (souvent en position accentuée).
- De nombreuses indications de couleurs ("rouges dalmatiques, azur, pourpre, or, blancs, lumière bleue"), de lumières ("splendeur, reluit, clair, étinceler, brillant, joyeusement baignés d'une lumière") et de matières ("marbre, brocart") font ressembler ce poème à un tableau, lui donne un aspect visuel précis
- Les nombreux compléments circonstanciels de lieu permettent la situation dans l'espace et la visualisation de la scène. L'emploi du temps présent immobilise la scène.
II. L'esthétique parnassienne
Le Parnasse est un mouvement poétique apparu dans la seconde moitié du XIXème siècle en France visant à valoriser l’art poétique par la retenue, l'impersonnalité et le rejet de l'engagement social et politique de l'artiste. (Source wikipédia)
1. Le refus du lyrisme et le choix de la distance
Il n'y a aucune marque d'énonciation, ce qui rend le poème impersonnel.
Une marque de distance dans le poème entre le décor et son personnage : elle n'est mentionnée que dans les tercets après une longue description du décor ; la scène, aussi somptueuse qu'irréelle, est mise à distance par son traitement pictural, et peut être lue comme une allégorie de la beauté sereine et de l'idéal esthétique du Parnasse.
Distance temporelle : aristocratie vénitienne.
2. Une attention portée à la forme
- "La Dogaresse" est un sonnet de forme régulière, forme qui n'est plus à la mode à l'époque où Heredia écrit ce poème.
- Une maîtrise de l'enjambement : des enjambements lient les vers 3 et 4, 9 et 10 mais aussi la plupart des vers. Ces enjambements créent un effet de continuité qui peut faire penser à une fresque.
- Un lexique recherché : Heredia emprunte à un vocabulaire ancien des mots précieux et rares : "la dogaresse", le "marc ancien", les "rouges dalmatiques". Il recourt aussi à un vocabulaire et à des constructions spécifiquement poétiques ("pavillon, azur, essaim", syntaxe du vers 1, la séparation du verbe "regardent" au vers 5 et de son complément au vers 8). La chute du sonnet contient même un effet de virtuosité lexicale : Heredia substitue au terme moderne attendu, "traîne" (utilisé depuis le milieu du XIXème siècle), mais qui est rendu inutilisable par le vers 10, le mot ancien "queue".
Conclusion
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