Le crapaud

Tristan Corbière - Les Amours jaunes





Introduction :

- Tristan Corbière (1845-1875) était particulièrement excentrique, tant dans sa vie que dans ses œuvres. Peu gâté par la nature, rachitique, laid et tuberculeux.
- Le titre même de son recueil, Les Amours jaunes, est ironique (le titre faisant référence au "rire jaune", rire grinçant, sinistre, désabusé). Il y pratique l'autodérision, cultivant les images du laid et le goût du paradoxe.


Lecture du poème :


Le Crapaud

Un chant dans une nuit sans air…
– La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.

… Un chant ; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif…
– Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre…

– Un crapaud ! – Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle !
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue… – Horreur ! –

… Il chante. – Horreur !! – Horreur pourquoi ?
Vois-tu pas son œil de lumière…
Non : il s’en va, froid, sous sa pierre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Bonsoir – ce crapaud-là c’est moi.

              Ce soir, 20 Juillet.

Tristan Corbière - Les Amours jaunes

  Tristan Corbière
Tristan Corbière


Annonce des axes d'étude


Commentaire littéraire

I. Un univers proche du romantisme noir

(Le romantisme noir est une variante du romantisme attachée à des univers particulièrement sombres, aux résonnances étranges et fantastiques, voire satanistes.)

1. Une atmosphère étouffante


- La phrase initiale du poème plante le décor : « Un chant dans une nuit sans air… ». « nuit sans air » plonge d'emblée le lecteur dans une atmosphère lourde et étouffante. Il y a une contradiction à « chanter » sans air (le son ne peut circuler). Double-sens possible du mot « air » (air que l'on respire ou air que l'on chante) d'où une contradiction flagrante : un chant dans un nuit sans « chant » !
- Thème de l'enterré vivant : enjambement « Tout vif/ Enterré, là », « froid, sous sa pierre »
- Un monde plongé dans l'obscurité : « nuit », « ombre », « sombre ». La lumière est circonscrite à la « lune », une « plaque en métal clair » et à l'œil « de lumière », difficile à apercevoir (« Vois-tu pas son œil de lumière…/ Non »)


2. Une promenade amoureuse qui dégénère

- « Moi, ton soldat fidèle » et les tirets suggèrent un dialogue amoureux.
- Une nature froide, peu romantique : la lune semble pâle, les éléments naturels semblent froids : « métal », « pierre ».
- Animaux « monstrueux »: le Crapaud qui provoque la répulsion, le « poète tondu » (animalisation du poète), « Rossignol de la boue » (sorte de contradiction, le rossignol étant un oiseau qui charme par son chant)
- Une montée de l'angoisse : le démonstratif « ça » à valeur indéfinie crée un effet de suspens. Progression de l'émotion (phrases inachevées, exclamations de plus en plus fortes) et de l'intensité : de la « peur » à l'« horreur » (mot doublé dans le poème).


3. Une ironie perceptible

- Le jeu de questions-réponses un peu « persécuteur » : contraste entre le calme apparent d'un des interlocuteurs et l'angoisse de l'autre : « Horreur!! - Horreur pourquoi ? ». Volonté d'exhiber la laideur, de forcer à regarder.
- Phrase finale: « Bonsoir – ce crapaud-là c'est moi. ». Présentation « polie », civilité après les horreurs. Autoportrait qui se révèle, où l'auteur semble faire allusion à sa propre laideur, assumée.


II. Un anti-poème ?

1. Un poème décomposé

- Le poème est composé de deux tercets puis deux quatrains, soit l'inverse du sonnet traditionnel. Corbière semble commencer par la fin
- Une énonciation peu précise : le dialogue ne permet pas au lecteur de savoir avec précision qui parle et quand (pourquoi un tiret avant « La lune » ? Est-ce le même énonciateur pour : « Vois-tu pas/ Non ». Et la phrase finale est détachée du reste : Est-ce le crapaud qui s'exprime ? Est-ce une métaphore énoncée par un des deux interlocuteurs ?).
- Une syntaxe éclatée : les points de suspensions coupent les phrases, les laissent inachevées. Les vers sont souvent découpés par une ponctuation abondante.


2. Une contre-esthétique


- Le thème de la laideur domine.
- Plus précisément, la beauté semble systématiquement contrariée : les symboles de beauté ou d'harmonie sont enlaidis (le « vert » est « sombre », le « poète » est « tondu », le « Rossignol » est « boueux ») ou artificiels (la « Lune » est réduite à une « plaque de métal clair », le vert des feuillages sont des « découpures »). Le cadre naturel est donc réduit à un décor qui semble artificiel. On peut y percevoir une critique du romantisme.
- Le chant surtout est malmené : « sans air » dans la première strophe (chant du néant, donc, ou anéanti), réduit à un « écho », qui plus est « enterré » dans la seconde strophe, laissant place à l'« Horreur » dans la dernière strophe (« Il chante. - Horreur! »).


3. Une esthétique des contraires

- Cette critique d'une esthétique (ici, le romantisme) est en même temps la définition d'une esthétique autre.
- Le crapaud est en quelque sorte valorisé, d'abord parce qu'il est au centre de l'attention (c'est de lui qu'on se rapproche progressivement : « Ca », puis « Un crapaud », puis « son œil », et enfin « Moi »). Ensuite parce qu'il est porteur d'une certaine beauté, une beauté cachée, intérieure : « œil de lumière ».
- Peut-être même le crapaud est-il d'autant plus beau qu'il se dérobe au regard du commun des mortels, que sa beauté est rare (« l'œil » aperçu au milieu de ce monde hideux pourrait être une sorte de pépite, de perle rare, insaisissable).
- Le flou laissé par l'énonciation, l'allusion à la beauté « artificielle » (« plaque de métal », « découpure ») donne le sentiment d'un goût pour ce qui est abstrait, imprécis.


III. Analogie entre le crapaud et le poète

1. Les caractéristiques du crapaud : un animal ambigu

Des connotations négatives :
Le crapaud est un animal qui dégoûte, qui suscite de l’effroi. La structure des phrases émotives et le fait qu’elles soient courtes accentuent cela. « Un crapaud » et « Horreur ! »
L’animal est associé au froid, à l’ombre et à la mort. De plus, c’est un animal terrestre, bloqué sur le sol, incapable de s’élever : « sans aile »

Des connotations positives :
Le « chant » et non pas le cri du crapaud. « Tout vif ». L’expression « œil de lumière » (v.12) dénote l’intelligence du crapaud.

Animal contradictoire :
Le crapaud associe donc l’ombre et la lumière, la laideur et la beauté, c’est donc un animal contradictoire. « Rossignol de la boue » est un oxymore. Le rossignol représente la beauté, la pureté du chant et la boue la saleté, l’emprisonnement au sol. C’est aussi une antithèse, le rossignol représente le ciel, la boue le sol.


2. Le dévoilement progressif

Le crapaud est un animal énigmatique dont l’identité se dévoile peu à peu.
Les deux premiers tercets : des éléments inquiétants sont présents dans le tableau de la ballade romantique. « Ca » pronom indéfini au vers 6, reprit par « c’est là » un peu plus loin. On passe du chant à son producteur, c’est une avancée, comme dans la résolution d’une énigme.

La première ambiguïté dans le poème : au vers 9 : « Vois-le, poète tondu, sans aile ». Est ce que le « poète tondu » correspond au « le » ?
-> une première assimilation entre le poète et le crapaud.
La chute : dévoilement de l’énigme : une ligne de points sépare la chute du reste du poème. Cette ligne met en valeur la chute et ménage un effet de suspense. Effet d’autant plus grand que « moi » est le dernier mot du poème. Ainsi, le suspense a été ménagé jusqu’au bout. La chute invite à une seconde lecture du poème.


3. L’image du poète

Autoportrait de Corbière :
Cet autoportrait est connoté négativement. Son sentiment d’échec et d’exclusion, sa vie marginale ont pu le pousser à se représenter en crapaud. Le poème est défiguré car c'est un sonnet inversé, comme le poète pensait l’être. Le sonnet est inversé et son rythme morcelé avec des points de suspension et une ligne le sépare en deux.

Condition des poètes en général :
Corbière n’exprime pas ici que son cas personnel : il met en avant la solitude et l’isolement des poètes qui sont incompris, comme l’est le crapaud. Ils ont un double visage : attiré par la mort mais ils sont capables d’éclairer les vivants. Le poème illustre ainsi l'incompréhension à laquelle peut faire face le poète (« Horreur!! - Horreur pourquoi ? »).
=> Parallèle avec L'Albatros de Baudelaire : exclusion du poète par la société. Le « sans aile » du vers 9 fait allusion au vers 16 de L'Albatros : « Ses ailes de géants l’empêchent de marcher ».
=> Parallèle avec Samson, dans « poète tondu ». Personnage biblique qui tient sa puissance de sa chevelure, coupée par Dalila. Le poète tondu n’a donc plus sa puissance.
Enfin la synérèse placée sur le mot « Poète » dévalorise encore celui-ci.



Conclusion

Le poème Le Crapaud de Corbière est donc un autoportrait dérisoire du poète à travers ce double du poète qu'est le crapaud.
Le symbole du crapaud, la syntaxe volontairement disloquée du poème permettent à Corbière d'exprimer de façon très originale, très violente, quelque peu iconoclaste, les profondes blessures physiques, morales et spirituelles d'un être qui s'estime sans doute maudit.







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