Lettre à M. Helvétius

Voltaire









Présentation de l'auteur

    Voltaire (François Marie Arouet), écrivain philosophe français du siècle des Lumières (XVIIIème siècle). Né en 1694, c'est l'un des plus grand philosophe des Lumières, avec Diderot, d'Alembert et Rousseau. Ses écrits satiriques contre le Régent le conduisent à la Bastille. Très virulent contre le système, il est contraint de s'exiler en Angleterre. A son retour, il est élu en 1746 à l'Académie française. Il a voyagé en Europe pour diffuser les idées des Lumières. Le mouvement littéraire des Lumières est destiné à combattre l'obscurantisme. Les principales œuvres de Voltaire sont Zadig (1747), Micromégas (1752), Candide (1759).
    Il est mort en 1778.

=> Biographie de Voltaire.


Introduction

    Le destinataire de cette lettre, Helvétius, est un philosophe matérialiste et athée. Helvétius participe à l'écriture de  L'Encyclopédie. Son ouvrage essentiel De l'Esprit, fut condamné en 1758 par le roi, le Parlement et la Sorbonne. Le livre fut condamné au bûcher. La Lettre à M. Helvétius s'inscrit dans le cadre d'une bataille acharnée entre les 2 clans.


Texte de la Lettre à M. Helvétius

Lettre à M. Helvétius

    Mon cher philosophe, vous avez raison d'être ferme dans vos principes, parce qu'en général vos principes sont bons. Quelques expressions hasardées ont servi de prétexte aux ennemis de la raison. On n'a cause gagnée avec notre nation qu'à l'aide du plaisant et du ridicule. Votre héros Fontenelle fut en grand danger pour les Oracles,et pour la reine Méro et sa sœur Énegu ; et quand il disait que, s'il avait la main pleine de vérités, il n'en lâcherait aucune, c'était parce qu'il en avait lâché, et qu'on lui avait donné sur les doigts. Cependant cette raison tant persécutée gagne tous les jours du terrain. On a beau faire, il arrivera en France, chez les honnêtes gens, ce qui est arrivé en Angleterre. Nous avons pris des Anglais les annuités, les rentes tournantes, les fonds d'amortissement, la construction et la manœuvre des vaisseaux, l'attraction, le calcul différentiel, les sept couleurs primitives, l'inoculation ; nous prenons insensiblement leur noble liberté de penser, et leur profond mépris pour les fadaises de l'école. Les jeunes gens se forment ; ceux qui sont destinés aux plus grandes places se sont défaits des infâmes préjugés qui avilissent une nation ; il y aura toujours un grand peuple de sots, et une foule de fripons ; mais le petit nombre de penseurs se fera respecter. Voyez comme la pièce de Palissot est déjà tombée dans l'oubli ; on sait par cœur les traits qui ont percé Pompignan, et l'on a oublié pour jamais son Discours et son Mémoire. Si on n'avait pas confondu ce malheureux, l'usage d'insulter les philosophes dans les discours de réception à l'Académie aurait passé en loi. Si on n'avait pas rendu nos persécuteurs ridicules, ils n'auraient pas mis de bornes à leur insolence. Soyez sûr que, tant que les gens de bien seront unis, on ne les entamera pas. Vous allez à Paris, vous y serez le lien de la concorde des êtres pensants. Qu'importe, encore une fois, que notre tailleur et notre sellier soient gouvernés par frère Kroust et par frère Berthier ? Le grand point est que ceux avec qui vous vivez soient forcés de baisser les yeux devant le philosophe. C'est l'intérêt du roi, c'est celui de l'État, que les philosophes gouvernent la société. Ils inspirent l'amour de la patrie, et les fanatiques y portent le trouble. Mais plus ces misérables sentiront votre supériorité, plus vous aurez d'attention à ne leur point donner prise par des paroles dont ils puissent abuser. Notre morale est meilleure que la leur, notre conduite plus respectable, ils parlent de vertu et nous la pratiquons - enfin notre parti l'emporte sur le leur dans la bonne compagnie. Conservons nos avantages ; que les coups qui les écrasent partent de mains invisibles et qu'ils tombent sous le mépris public. Cependant vous aurez une bonne maison, vous y rassemblerez vos amis, vous répandrez la lumière de proche en proche, vous serez respecté même de ces indignes ennemis de la raison et de la vertu : voilà votre situation, mon cher ami. Dans ce loisir heureux, vous vous amuserez à faire de bons ouvrages, sans exposer votre nom aux censures des fripons. Je vois qu'il faut que vous restiez en France, et vous y serez très utile. Personne n'est plus fait que vous pour réunir les gens de lettres ; vous pouvez élever chez vous un tribunal qui sera fort supérieur, chez les honnêtes gens, à celui d'Omer Joly. Vivez gaiement, travaillez utilement, soyez l'honneur de notre patrie. Le temps est venu où les hommes comme vous doivent triompher. Si vous n'aviez pas été mari et père, je vous aurais dit : Vende omnia quae habes, et sequere me ; mais votre situation, je le vois bien, ne vous permet pas un autre établissement, et qui peut-être même serait regardé comme un aveu de votre crainte par ceux qui empoisonnent tout. Restez donc parmi vos amis ; rendez vos ennemis odieux et ridicules ; aimez-moi, et comptez que je vous serai toujours attaché avec toute l'estime et l'amitié que je vous ai vouées depuis votre enfance.

   Voltaire (1694-1778), Lettre à M. Helvétius, 15 septembre 1763.



Annonce des axes

I. Un tableau de la société
1. Une société de sots
2. Le refus de la nouveauté

II. Un texte optimiste
1. Evolution possible vers l'Angleterre
2. La victoire des philosophes est prochaine

III. Un texte type des philosophes des Lumières


Commentaire littéraire

I. Un tableau de la société

1. Une société de sots

- Critique de la société qui n'obéit qu'au « plaisant et [au] ridicule » et qui ne réfléchit pas.
- Critique du peuple : « sots, fripons », qui est un peuple malhonnête, sans esprit critique.
- Le mot « fripon » est repris pour designer l'Etat, dont la censure est entre les mains. Ainsi Voltaire associe le peuple et l'Etat, et en critiquant le peuple ; il critique l'Etat.

2. Le refus de la nouveauté

- Les philosophes ne sont pas écoutés. Voltaire rend ridicule les « ennemis de la raison », car la raison est la première qualité de l'homme.
- Les philosophes sont persécutés : « raison persécutée » par des « fanatiques et misérables » majoritaires. Ainsi, c'est aux philosophes de sauver la France de ces persécuteurs « indignes et malhonnêtes ».
- Or les philosophes peuvent sauver la France car ils s'opposent aux persécuteurs par leur « morale, conduite, vertu ». Opposition marquée dans « ils parlent de vertu, nous la pratiquons ».


II. Un texte optimiste

1. Evolution possible vers l'Angleterre

- Le retard de la France est marqué dans l'opposition entre le futur et le passé : « arrivera / est arrivé ».
- Cependant, la France a appris de l'Angleterre dans beaucoup de domaines. Comme le suggère l'accumulation. Donc elle va apprendre également dans le domaine de la raison.
- « nous leur prenons insensiblement leur noble liberté de pensée » : l'adverbe insensiblement montre bien que les  français n'ont pas conscience de la richesse de cette liberté.
- « profond mépris pour les fadaises de l'école » => clergé qui ne doit pas gouverner.

2. La victoire des philosophes est prochaine

- La progression des philosophes est présentée comme un combat : « tous les jours du terrain », « se fera respecter », « l'emporte sur la leur », « doivent triompher ».
- Vocabulaire mélioratif pour les philosophes et péjoratif pour les persécuteurs.


III. Un texte type des philosophes des Lumières

- Fond : critique de la Monarchie, de l'Eglise et de l'alliance entre les deux (2 fléaux). Thème des philosophes des lumières. Par ailleurs, Voltaire fait un éloge des philosophes. Il utilise une comparaison avec l'Angleterre => cf. Montesquieu. Enfin c'est un combat pour un idéal. Il lutte pour le progrès de la civilisation.

- Forme : observation, dénonciation, proposition. Formules atténuées pour éviter la censure et critique parfois implicite (les fadaises de l'école).



Conclusion








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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur la Lettre à M. Helvétius de Voltaire