Le pin des Landes

Théophile Gautier - Espana

Commentaire composé





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Lu par René Depasse - source : litteratureaudio.com

Le pin des Landes

On ne voit en passant par les Landes désertes,
Vrai Sahara français, poudré de sable blanc,
Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes
D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc ;

Car, pour lui dérober ses larmes de résine,
L'homme, avare bourreau de la création,
Qui ne vit qu'aux dépens de ce qu'il assassine,
Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon !

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,
Le pin verse son baume et sa sève qui bout,
Et se tient toujours droit sur le bord de la route,
Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

Le poète est ainsi dans les Landes du monde ;
Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.
Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde
Pour épancher ses vers, divines larmes d'or !

Théophile Gautier (1811-1872), Espana

   




     Dans la communauté des hommes, le poète tient une place particulière. Sa vision aigue et douloureuse de l’humanité en fait à la fois sa victime et son bienfaiteur. Dans Le pin des Landes poème romantique tiré du recueil Espana, Théophile Gautier tente de définir la condition du poète. Il joue sur les comparaisons et fait appel aux sens du lecteur pour exposer la singularité de cette condition inspirée.


     Le poème Le pin des Landes est construit sur une comparaison. Dans la première strophe, Gautier décrit d’abord les Landes puis le pin qui est l’objet du poème.
     « On ne voit, en passant par les Landes désertes,
     […]
     D’autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc ».
     La dernière strophe fait écho à la première. Le poète y établit la comparaison et donne les clés nécessaires pour décoder le sens du poème.
     « Le poète est ainsi dans les Landes du monde »
     « ainsi » marque le parallèle entre le poète et le pin, l’arbre devient alors homme et les landes s’étendent jusqu'à devenir monde.

     L’auteur recourt aussi à une véritable personnification de l’arbre qui s’accentue au fur et à mesure des strophes.
     Il lui donne des attributs humains, physiques d’abord avec « flanc », puis « larmes de résine », expression qui mêle les caractéristiques propres à l’arbre, la résine, et celle de l’homme, les larmes. Plus loin, la résine sera aussi comparée à du « sang qui coule goutte à goutte ». Théophile Gautier attribue aussi à l’arbre des sentiments tels que le regret « sans regretter », la volonté « qui veut », le courage « Comme un soldat blessé qui veut mourir debout » et des sensations, notamment la douleur « tronc douloureux ».

     Ainsi le poème Le pin des Landes est parsemé d’indices qui dévoilent au lecteur l’intention de son auteur.

     Mais Théophile Gautier ne se contente pas d’images et de comparaisons. Pour donner plus de poids au message qu’il désire faire passer, il joue sur les sens et peint un véritable tableau animé.

     Il nous suggère les Landes comme un endroit désert et aride « Sahara », « herbe sèche ». Il utilise une allitération « s » pour insister sur cette sècheresse.
     « On ne voit, en passant par les Landes désertes,
     Vrai Sahara français, poudré de sable blanc,
     Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes »

     Gautier sollicite nos sens. La vue, grâce à l’évocation des couleurs « sable blanc » ou « eaux vertes » et à l’expression « On ne voit ». Les sensations tactiles avec « poudré » et « sèche ».

     Il continue ainsi et dans la deuxième strophe, il nous fait entendre le bruit de la scie contre l’arbre « Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon » avec une allitération en « r ».
« Car pour lui dérober ses larmes de résine,
L'homme, avare bourreau de la création,
Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine,
Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon ! »

     Pour suggérer le « sang qui coule goutte à goutte », le poète utilise dans le vers suivant une répétition de sonorité ce qui rythme le vers. On entend alors le rythme régulier du liquide qui tombe. « Le pin verse son baume et sa sève qui bout »
De plus, toute la strophe est parcourue par une allitération en « s » qui rappelle le sang.
     « Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,
     Le pin verse son baume et sa sève qui bout,
     Et se tient toujours droit sur le bord de la route,
     Comme un soldat blessé qui veut mourir debout. »

     Ainsi le poète, par des comparaisons, des images, des sons, compose le tableau d’une nature singulièrement humaine.

     On remarque ensuite un contraste entre le paysage qui symbolise l’humanité et le pin qui symbolise le poète. Une opposition est marquée entre le terme « Landes » au pluriel, et le « pin » singulier au milieu de cette étendu de sable, d’herbe et de flaques. De plus, les Landes, décrites comme « désertes », arides, infertiles « sable blanc, herbe sèche » semblent inhospitalières « Sahara, flaques d’eaux vertes ». La négation qui introduit le pin « On ne voit (…) d’autre arbre que le pin » le met en valeur et accentue le contraste entre cet arbre particulier et le milieu qui l’entoure. Il ne se fond pas dans le paysage dont il constitue les cimes. Isolé, différent, il attire l’œil tout de suite.

     L’arbre poète nous est tout de suite présenté avec « une plaie au flanc ». Il souffre et sa souffrance est mise en lumière par un fort champ lexical de la douleur « blessé, entaille profonde, douloureux, larmes, mourir… ».

     Cette souffrance n’est pas le fait de la nature mais de l’homme. L’homme « avare bourreau de la création » « dérobe » et « assassine ». Ces mots aux connotations violentes brossent le portrait d’une humanité brutale et cruelle.

     Le dessein de Théophile Gautier n’est pas de dénoncer les outrages faits à la nature mais d’utiliser des images qui révèlent la brutalité du monde à l’égard des poètes. C’est au poète que l’humanité est accusée de « dérober ses larmes » « dans son tronc douloureux » comme en atteste ici les adjectifs possessifs.

     Pour Théophile Gautier, la souffrance du poète est cependant nécessaire à l’accomplissement de son destin.
« Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.
     Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde
     Pour épancher ses vers, divines larmes d'or ! »
     Il utilise l’image du sang « Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte », des larmes « larmes de résine », ou de la sève « sève qui bout » pour symboliser son œuvre et exprimer ainsi qu’elle est son essence même et que pour la livrer au monde, il lui faut une « blessure », « une entaille profonde ».

     Cette impérieuse nécessité est traduite par l’expression « Il faut ». « Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde ».
     Théophile Gautier souligne en effet à quel point la poésie est nécessaire à l’humanité. Ce sang, ces larmes que verse le poète composent le baume dont les hommes ont besoin pour survivre à la brutalité de leur société. Et c’est donc volontiers qu’il consent à souffrir pour apaiser la douleur du monde.
     « Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,
     Le pin verse son baume et sa sève qui bout »

     « L'homme, avare bourreau de la création,
     Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine
     Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon »
     Le cruel destin du poète s’explique par la dépendance des hommes aux bienfaits qu’il leur prodigue. L’œuvre du poète répond donc à des besoins humains qui donnent en retour un sens à sa souffrance et la rendent acceptable.

     Le poète est donc décrit comme une victime sacrificielle mais consentante de l’humanité.Il accepte sa douleur et la supporte avec vaillance.
     « Et se tient toujours droit sur le bord de la route,
     Comme un soldat blessé qui veut mourir debout. »
     « droit » et « debout » font référence à sa volonté de faire face sans fléchir malgré les blessures. Il veut garder force et courage dans ce combat, cette guerre qu’évoque l’image du soldat qui symbolise aussi le devoir.

     Gautier fait un réel éloge de la condition de poète, revendiquant son utilité au monde. De plus, il utilise un vocabulaire très élogieux pour qualifier l’œuvre du poète « baume, trésor, divines larmes d’or ». La condition de l’artiste est mise en valeur par le contraste entre la violence de l’humanité et la générosité de sa victime.


     Ainsi Théophile Gautier, au moyen de divers procédés et armé de son génie, dresse sous les yeux de ses lecteurs un véritable tableau vivant pour définir la condition du poète. Homme, seul, différent des hommes et mal intégré, le poète doit souffrir pour s’adonner à la création poétique. Présenté comme indispensable à l’humanité et courageux, Théophile Gautier fait du Pin des Landes un éloge de tous les poètes.





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Merci à Clémence qui a envoyé cette fiche...